Né aux États-Unis, le mouvement complotiste QAnon a essaimé un peu partout dans le monde et notamment en France, où il surfe sur le complotisme sanitaire.

Montage CW.

On aurait pu croire que le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche et l’ajournement de « The Storm », cette « Tempête » tant attendue par ses supporters et qui devait rétablir Trump à la tête des États-Unis et châtier ses ennemis, auraient renvoyé le mouvement QAnon aux oubliettes. Ce mouvement, qui s’est construit autour d’une série de messages obscurs publiés sur Internet à partir de fin 2017 par un certain « Q » et censés démontrer qu’une élite mondiale pédo-sataniste, le « Deep State » (l’« État profond »), conspirerait contre le peuple, reste pourtant vivace. En France, après avoir accusé le coup, des réseaux conspirationnistes continuent ainsi d’analyser les événements à travers le filtre des théories QAnon et d’engranger une audience toujours importante.

Sur la chaîne Odysee « Les DéQodeurs », l’un des principaux relais français de ces théories complotistes qui cumule plus de 30 000 abonnés, les lives s’enchaînent. On y explique, pêle-mêle, que le changement de Premier ministre à la tête de l’État d’Israël relève d’une intervention divine et pourrait déboucher sur la création d’un « Grand Israël » malgré « les attaques du Hamas soutenues par l’Iran et financées par Biden » [sic]. Ou encore que le coup d’État militaire et la répression sanglante au Myanmar font suite à des fraudes électorales massives (clin d’œil appuyé aux accusations relayées par le camp Trump lors de la dernière présidentielle américaine). Mais aussi que le mouvement Black Live Matters serait une tentative du fameux « Deep State » de se constituer une armée parallèle « dont Q nous avait dit qu’ils seront maîtrisés très rapidement car ils font face à l’armée la plus puissante de la Terre »

On note d’ailleurs que Léonard Sojli, fondateur des DéQodeurs après l’avoir été de la chaîne YouTube Thinkerview (dont il a présidé l’association éditrice plusieurs années), tient un discours de plus en plus connoté religieusement. « Quand Q a arrêté de publier, on s’est appuyé sur les prophéties bibliques car notre intuition était la bonne », expliquait-il mi-juin dans un live. Et de faire une comparaison avec les jeux vidéo : « le Deep State c’est l’avant-dernier boss, derrière lui il y a Satan lui-même […] seul le Christ peut battre Satan. Il est extrêmement plus puissant que Satan ».

Un virage mystique que l’on retrouve également chez Richard Boutry, ancien journaliste de France Télévisions et ex-collaborateur de FranceSoir nouvelle version, qui décrit la crise sanitaire actuelle comme « une guerre spirituelle » au micro du complotiste québécois Alexis Cossette-Trudel (15 000 abonnés sur Rumble).

L’autre grand thème du moment pour les QAnons français est la mise en place d’une prétendue « dictature sanitaire » et d’une « guerre vaccinale ». Cette dernière opposerait l’Union européenne qui pousserait à utiliser « les vaccins ARN dont les vaccinés tombent comme des mouches » et des pays comme la Russie qui ont développé leur propre vaccin qui serait évidemment bien plus performant que ceux proposés sur le Vieux Continent.

Quant à la « dictature sanitaire », les QAnons des DéQodeurs estiment désormais que l’on vit « dans une période de nazisme absolu »« des petits SS » au service de l’État harcèleraient et menaceraient les « dissidents ». Un narratif en partie repris par Richard Boutry lors de la manifestation de Nancy samedi 3 juillet où il a expliqué avoir « presque besoin d’un garde du corps » et avancé qu’il risquait de « finir en garde à vue » en raison de ses prises de position contre les vaccins dont il estime qu’ils pourraient « transformer les gens en démons » ou seraient l’instrument d’« un génocide ».

Étonnamment, le retour de leur champion Donald Trump sur le devant de la scène médiatique lors d’un meeting en plein air dans l’Ohio le 26 juin dernier ne semble pas beaucoup intéresser les QAnons français. Très critique sur l’action de Joe Biden en dressant le portrait d’une Amérique courant « à sa perte », l’ancien président américain a tenté de mobiliser ses partisans pour les élections de mi-mandat. Les fidèles de « Q », eux, continuent à traquer des signes de fraudes électorales lors des dernières présidentielles américaines et tentent d’expliquer, reprenant une vieille ficelle complotiste, que les événements du 6 janvier au Capitole ne seraient en rien de la responsabilité des partisans de Donald Trump mais qu’il s’agirait d’un « attentat sous faux drapeau » orchestré « par différentes agences de renseignement dont le FBI ». L’objectif présumé : détourner l’attention des médias des fraudes électorales.

Pour diffuser son message complotiste, la « QAnonsphère » française peut s’appuyer sur une galaxie de sites, de chaînes sur les plateformes de partage de vidéos et une multitude de comptes sur les réseaux sociaux. A la tête de ce maelström, le site Qactus et son million et demi de visiteurs uniques par mois en moyenne selon le site spécialisé SimilarWeb (avec un pic à 3 millions en janvier dernier) et dont le contenu est essentiellement constitué des articles d’autres sites de la complosphère ou de la fachosphère, allant de la plateforme complotiste liée au mouvement Falun Gong « The Epoch Times » au « Réseau Voltaire » du théoricien du complot Thierry Meyssan.

L’investissement de nouvelles plateformes comme Odysee ou Rumble

Presque tous bannis de YouTube, les créateurs de contenus QAnon ont, pour continuer à diffuser leurs discours, investi de nouveaux espaces comme Odysee ou Rumble. Des plateformes bien plus confidentielles mais dont la visibilité s’accroît à mesure que les chaînes complotistes les plus populaires sont fermées par YouTube et y trouvent refuge. Les têtes de pont de la mouvance peuvent déjà s’appuyer sur des communautés de plusieurs milliers d’abonnés sur Odysee : 36 000 abonnés pour Fils de Pangolin, 30 000 pour les DéQodeurs, 63 000 pour Silvano Trotta, etc. Une audience qui rivalise, sur cette plateforme, avec celle d’Égalité & Réconciliation (41 000 abonnés), la chaîne du premier grand influenceur du complotisme antisémite français qu’est Alain Soral.

On retrouve aussi massivement les QAnons français sur Telegram où ils animent des chaînes avec plusieurs milliers d’abonnés : 33 000 rien que pour celle des DéQodeurs, 17 000 pour La Croix du Sud, 12 000 pour Fils de Pangolin. Très interconnectées entre elles, elles servent de relais pour les articles et les vidéos des différents sites internet des acteurs de la mouvance.

Autre élément important de la sphère numérique des QAnons français, les chaînes dédiées à la traduction et au sous-titrage de vidéos anglo-saxonnes, que l’on retrouve sur les plateformes de vidéos évoquées plus tôt. Elles permettent au public francophone de s’approprier les discours et les idées en vogue chez les complotistes d’outre-Atlantique. L’une d’elles, « Jeanne Traduction », collabore régulièrement avec FranceSoir pour doubler en français les interviews de personnalités anglophones. En supprimant la barrière de la langue, ces chaînes ont permis une diffusion plus rapide du discours QAnon en France.

Il reste toutefois un réseau social mainstream où les QAnons ont encore pignon sur rue : Twitter. La majorité des médias QAnon ou des personnalités associées au mouvement y possèdent un compte. Et à chaque fois ou presque ces canaux recensent plusieurs dizaines de milliers d’abonnés, à l’image des complotistes suisses Ema Krusi (42 000 abonnés) et Chloé Frammery (19 000) ou encore de « La Minute de Ricardo » (24 600), où sont diffusées les vidéos de Richard Boutry.

Bien que la plupart des QAnons français refusent de se positionner sur l’échiquier politique traditionnel, ils n’en recommandent pas moins nombre de contenus issus de médias d’extrême droite. Ainsi, « l’armurerie numérique » du site « Info VF » (créé par l’administrateur du canal « Fils de Pangolin ») renvoie régulièrement vers des émissions de la webtélé d’extrême droite TV Libertés, l’une des dernières à subsister sur YouTube après en avoir été un temps bannie. On y trouve également des liens vers la chaîne YouTube de l’UPR de François Asselineau ou vers celles de Florian Philippot (président des Patriotes), du blogueur complotiste Salim Laïbi (un temps proche d’Alain Soral et désormais brouillé avec lui) ou encore Campagnol TV, de Christian Combaz. Tout comme, aux États-Unis, les QAnons flirtent avec des milices d’extrême droite telles que les Proud Boys ou les Oath Keepers.

 

Voir aussi :

Comment les complotistes capitalisent sur le thème de la protection de l’enfance