Le 6 septembre dernier, une manifestation a réuni quelques dizaines de personnes, venues pour dénoncer les « placements abusifs » de l’Aide sociale à l’enfance… mais aussi le complot pédo-criminel des élites satanistes !

Banderole contre les réseaux pédo-criminels à Paris, place de la Bastille, le 6 septembre 2020 (capture d’écran YouTube/Vécu).

« Alors, pourquoi être là aujourd’hui ?! » demande le Gilet jaune « Mike Rambo », caméra au poing, à deux femmes venues assister au « Rassemblement contre la pédocriminalité et le placement abusif d’enfants » qui se tenait dimanche 6 septembre place de la Bastille.

« Moi, répond sans hésiter un instant la première, je suis pour la défense des enfants et contre tous ces crimes horribles qui se produisent, pas uniquement en France mais dans le monde entier [et qui sont liés à] la pédo-criminalité satanique ».

L’interviewée arbore un tee-shirt orné du hashtag #WWG1WGA (pour « Where We Go One, We Go All »), slogan des activistes « QAnon », phénomène conspirationniste qui a fait une arrivée remarquée en France récemment. Sans se démonter, elle affirme aussi être « contre le Deep State » (comprendre l’« État profond »), qu’elle espère bien voir « éliminé » grâce à… Donald Trump.

 

Cette saillie provoque les applaudissements d’une femme à sa droite. Celle-ci agite devant la caméra un masque marqué d’un « Q », toujours en référence à QAnon, et poursuit :

« Il est pas mondialiste Trump. C’est pas un messie mais c’est un capitaliste et il va nous aider à dégager et l’OMS, et l’ONU et tout ce que tu veux de pédo-criminels qui nous dirigent. Parce que les Rothschild, c’est quand même Macron hein. »

 

La séquence est retransmise en direct sur la page Facebook de Mike Rambo, un proche de Dieudonné M’Bala M’Bala qui compte plus de 28 000 « fans ». Elle sera vue au total plus de 25 000 fois et aura généré plus de 300 partages.

Car si l’événement n’a pas déplacé les foules et que l’on compte seulement quelques dizaines de personnes sur place, les organisateurs peuvent compter sur la présence de Mike Rambo ou encore de Vécu (« le média du gilet jaune ») pour médiatiser l’événement.

La page Facebook de Vécu compte plus de 160 000 abonnés. Leur vidéo à eux sera vue plus de 133 000 fois sur Facebook et près de 40 000 fois sur Youtube. Durant les quatre heures de « direct » diffusées par ce média, plusieurs témoignages viennent se succéder au micro, la plupart pour dénoncer les « placements abusifs » de l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

Toutefois, la question des placements abusifs semble servir ici largement de prétexte au développement d’un tout autre discours. Si certains intervenants se bornent à témoigner de leur propre expérience, d’autres versent plus ouvertement dans le complotisme le plus débridé, prétendant détenir les preuves de l’existence de réseaux pédo-criminels élitistes qui seraient couverts par les services de renseignement français avec la bénédiction d’une justice complice.

C’est le cas de l’activiste Morad El Hattab, qui n’hésite pas à qualifier la France de « Pédoland » lors de ses 30 minutes d’intervention, tandis que la pancarte d’un autre manifestant assimile le pays à « l’Eldorado de la pédo-criminalité ». À la fin de son discours, El Hattab est rejoint par Christian Cotten, autre compagnon de route de la complosphère dieudonniste et figure connue des réseaux de soutien à l’ex-gendarme Stan Maillaud, un militant anti-pédophilie autoproclamé arrêté l’année dernière pour enlèvement d’enfants.

Pourtant, le complotisme, une organisatrice, dénommée Nadia, s’en défend. Accusant « les médias » de verser dans la désinformation, elle assure que « dès que l’on dénonce quelque chose, on est traités de complotistes… ». Et de prendre l’exemple du coronavirus pour appuyer sa charge contre la presse. « En face, ils font de la désinformation sans donner aucune preuve. Vous le voyez avec le traitement du Covid-19. On est tous atteints mais il n’y a pas de malades » affirme-t-elle avec aplomb… reprenant du même coup l’argumentaire classique des complotistes sur la pandémie.

Antisémitisme et chamanisme ancestral

A bien y regarder, le complotisme se loge un peu partout dans cette manifestation. Sur les différentes vidéos visionnées, on voit très nettement les pancartes et banderoles accrochées sur les grilles qui ceignent la colonne de Juillet. L’une demande « la vérité » pêle-mêle sur « les réseaux pédos », « les placements abusifs d’enfants » mais aussi sur « les attentats », les « faux suicides », les « meurtres d’État », « la drogue » ou encore « l’évasion fiscale » et le « blanchiment ».

Crédits : YouTube/Vécu, 6 septembre 2020.

Mais, comme pour les témoignages, d’autres pancartes ne sont pas, elles, complotistes et donnent une patine de sérieux aux informations affichées. Une, par exemple, raconte le viol et le meurtre d’une adolescente de 15 ans survenus le 20 août à Nantes avant d’interpeller le passant avec un : « Et si c’était ta fille ? »

C’est la plus grande banderole qui retient notre attention. Celle-ci affirme d’abord que « le système protège les réseaux pédo-criminels » en mentionnant l’affaire Epstein autour de laquelle un récit complotiste est né affirmant que l’homme d’affaires américain, loin d’avoir mis fin à ses jours, aurait en réalité été éliminé par des personnes puissantes pour empêcher qu’il ne les compromette.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Mort de Jeffrey Epstein : résister à l’intimidation complotiste (13/08/2019)

Surtout, la banderole recommande des sources pour s’informer sur ces réseaux pédo-criminels. Parmi elles, la « Team Moore », un groupe d’activistes qui traquent les pédophiles sur Internet mais aussi le site conspirationniste Pedopolis.com ou encore la chaîne Youtube « Alexandre Lebreton » qui compte plus de 96 000 abonnés.

Sur cette chaîne conspirationniste, les sciences occultes, les rituels pédo-sataniques de sociétés secrètes qui versent dans l’occultisme sont monnaie courante, le complot des élites pédo-sataniste aussi évident que l’aveuglement de la « caste journalistique athéo-gauchiste ». Tout un programme que l’on peut aussi retrouver dans le livre de l’auteur des vidéos « MK Abus Rituels et Contrôle Mental », publié en 2016 par Omnia Veritas Ltd.

Cette maison d’édition d’extrême droite compte à son catalogue des ouvrages tels que Mein Kampf, les quatre tomes des Écrits révisionnistes de Robert Faurisson, Les mythes fondateurs de la politique israélienne de Roger Garaudy ou des ouvrages plus confidentiels d’auteurs complotistes comme Jean-Michel Vernochet, Anthony Sutton ou Eustace Mullins. Présente également sur Twitter, Omnia Veritas Ltd affiche une tendance à relayer des contenus ouvertement complotistes ou des caricatures antisémites inspirées de dessins publiés dans les années 1930 comme le souligne le journaliste Raphaël Grably sur 01net.com.

Le livre d’Alexandre Lebreton, lui, promet de remonter « jusqu’aux religions antiques, en passant par le chamanisme ancestral tout en recoupant les nombreux témoignages de victimes et de thérapeutes, mais aussi de repentis » afin de découvrir « petit à petit que ces pratiques psycho-spirituelles, consistant à créer de profonds états modifiés de conscience par des traumatismes, sont une boîte de Pandore permettant de perpétuer un esclavage mental mais aussi d’accéder à d’autres dimensions ».

Une théorie du complot qui remonte au XIVe siècle

Mouvance QAnon, extrémistes religieux, Gilets jaunes… : l’idée d’un complot des élites qui formeraient des réseaux secrets de pédo-criminels se couvrant entre eux semble séduire tous les courants.

En France, on assiste au retour périodique de ce serpent de mer depuis au moins l’affaire Dutroux.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Belgique : le retour de la théorie du « complot pédophile » (23/04/2012)

Ainsi, Alain Soral se fait fort de dénoncer « la pédocriminalité sataniste de réseaux » sur sa chaîne ERTV, depuis supprimée par YouTube, et explique que les « élites mondialistes », pour « régénérer leur violence et leur immoralité, passent par des rituels satanistes qui ont pour objet concret de sacrifier des bébés et des enfants en les violant et en les tuant ». Ce qui expliquerait selon lui « l’existence de réseaux » qui ont pour but de « leur fournir de la matière première ».

Les mythes complotistes autour de la pédophilie et des enlèvements d’enfants sont bien plus anciens que le « Pizzagate » ou la « panique satanique » qui a touché les États-Unis dans les années 1980.

Selon le chercheur et neuropsychologue Rickard Sjöberg, « des rumeurs d’abus rituels sur des enfants commis par les Templiers » circulaient déjà au XIVe siècle. Et au XVIIIe, des libelles accusaient Louis XV de prendre des bains à base de sang de jeunes enfants pour se soigner de la lèpre. Comment expliquer la persistance de ce thème d’accusation à travers les siècles ?

Probablement parce que la méthode a fait ses preuves. Les enfants sont des êtres par essence vulnérables que les adultes se doivent de protéger. En dénonçant les violences et abus dont ils sont victimes, on s’assure d’être du bon côté. Les complotistes anti-pédo-criminalité se placent ainsi dans la posture morale avantageuse des défenseurs des faibles. L’épouvante qu’inspirent certaines histoires bien réelles de crimes contre les enfants permet à certains manipulateurs de sidérer à peu de frais leur auditoire et de neutraliser toute critique, les incrédules pouvant être facilement suspectés de chercher à couvrir des agissements inexcusables.

Mais même si cette théorie du complot est ancienne, on ne peut s’empêcher de noter son retour en force dans la période récente. La sociologue Véronique Campion-Vincent, autrice de Comme un abus d’enfance (Seuil, 2008), y voit ainsi le signe d’une « défiance record envers les élites » qui traverse la société française. La théorie du complot pédo-satanique semble avoir de beaux jours devant elle.

 

Voir aussi :

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Rentrée scolaire : des complotistes tentent de mobiliser contre… la « légalisation de la pédophilie »