Alors que la France se déconfine, la députée Martine Wonner est revenue à Nancy, entourée de la complosphère covido-sceptique, pour dénoncer une « dictature sanitaire ». Un festival de mensonges entourés de sorties de plus en plus radicales et menaçantes.

Samedi 3 juillet, à Nancy, une centaine de personnes ont participé à un rassemblement organisé par la complosphère pour dénoncer la « dictature sanitaire » (source : Twitter/Raphaël Grably).

La France redécouvre les bars, les cinémas, les sorties sans masque et les joies de l’été. Toute ? Non ! Un groupe d’irréductibles résiste encore et toujours à ce qu’ils continuent d’appeler, envers et contre tous, la « dictature sanitaire ».

Après un passage à Metz en avril dernier auquel Conspiracy Watch avait assisté, la députée du Bas-Rhin Martine Wonner est revenue sur « ses terres », en Lorraine, à Nancy, pour participer à un rassemblement organisé par la complosphère sur la place Maginot, à quelques mètres de l’Agence régionale de santé du Grand-Est. Au programme : un « live sur la gestion de la crise sanitaire et sa sortie » organisé par Réinfo-Covid, site animé par Louis Fouché, Réaction 19, organisation fondée par Carlo Alberto Brusa, l’association Bon Sens de Xavier Azalbert et Silvano Trotta, ou encore l’UNIC 57 (Union nationale d’initiative citoyenne), un collectif local de Gilets jaunes qui relaie sur sa page Facebook des vidéos de QAnon. Le média complotiste Agora TV était aussi de la partie.

Sur scène, outre Martine Wonner, le professeur Christian Perronne, l’ex-journaliste Richard Boutry, ancien animateur chez FranceSoir et créateur de la chaîne YouTube « La minute de Ricardo », et Carlo Alberto Brusa. Silvano Trotta, trésorier de l’association Bon Sens, est quant à lui excusé, « parce qu’il a un mariage aujourd’hui ». Face à eux, un public d’une centaine de personnes convaincues qui chanteront sur les reprises d’Ingrid Courrèges, candidate malheureuse de « The Voice » qui s’est racheté une notoriété en devenant la mascotte des anti-masques.

Au cours de ce rassemblement bigarré aux allures de kermesse bon enfant, certains spectateurs ont néanmoins eu l’opportunité de prendre le micro, dévoilant ainsi la véritable logique politique cachée derrière des discours officiels parés des atours du « bon sens ».

De l’hydroxychloroquine à la guillotine

« Je fais attention maintenant, parce qu’à chaque fois que je dis un truc, je me fais tuer par les médias », prévient Martine Wonner. Pourtant, les déclarations mensongères maintes fois démenties se succèdent, la députée du Bas-Rhin continuant par exemple de plaider pour la prescription de l’hydroxychloroquine, qui serait moins mortelle selon elle que le doliprane. Alors que le gouvernement français semble à peine envisager la vaccination obligatoire pour les soignants, la député du Bas-Rhin suggère à son audience que l’État va les vacciner de force : « cet été, sur les plages, on va venir vous chercher ». Elle va jusqu’à accuser les autorités de « crimes contre l’humanité ».

Un spectateur s’empare du micro et va jusqu’au bout de la logique : pour lui, la prescription du Rivotril serait carrément une stratégie visant à commettre un « génocide ». « On devrait remettre la guillotine ! », en conclut-il, tremblant de rage. « Et les membres du gouvernement devront être guillotinés en premier ! » Acclamations de la foule… Martine Wonner, un peu débordée par sa propre création, reprend le micro et tente de calmer le jeu : « J’entends votre colère. Mais je pense qu’en République, même si nous ne sommes plus tout à fait en démocratie, votre colère, dans quelques mois, elle doit se traduire dans les urnes. » Peine perdue, les élections seraient de toute façon « truquées » d’après une femme dans la foule qui hurle sa vérité à qui veut l’entendre.

Pendant tout son discours, l’élue de la République avait en face d’elle une potence à laquelle était accroché un mannequin à l’effigie d’un pompier, accompagné de l’inscription « Le S.D.I.S [Service départemental d’incendie et de secours – ndlr] m’a tué ». Une image qui a choqué le maire PS de Nancy, Mathieu Klein, qui déclarait samedi soir sur Twitter : « Cette mise en scène et cette attaque sur la voie publique sont intolérables », annonçant un signalement au procureur de la République. « Aucune attaque contre le SDIS 54 mais une très grande souffrance exprimée par un pompier du Doubs », lui a répondu Martine Wonner, sans plus de précisions. « Seules les forces de l’ordre auraient pu décider de décrocher le mannequin. Renseignez-vous. »

La députée n’y a apparemment vu aucune contradiction lorsqu’elle a déclaré à l’intention de son public : « nous devons le respect à nos soignants ». Mais il semble bien difficile d’aller à l’encontre d’une foule que l’on a consciemment radicalisée au cours des derniers mois avec le soutien des réseaux d’extrême droite, surtout quand d’autres discours ouvertement menaçants ne sont pas prononcés par des badauds, mais bien par des personnalités connues avec qui l’on partage l’affiche.

De la place Maginot à « Place d’armes »

C’est au tour de Richard Boutry de s’emparer du micro. L’ancien journaliste de France Télévisions passé chez les complotistes vient encourager la foule à ne pas abandonner un combat dont les contours deviennent soudain très lisibles. Il rend hommage au « fondateur de Place d’armes », un blog d’extrême-droite fondé par Jean-Pierre Fabre Bernadac, ex-capitaine de Gendarmerie et ancien dirigeant du DPS, le service d’ordre du Front national.

C’est par lui qu’est arrivée la fameuse « tribune des généraux » publiée dans l’hebdomadaire ultra-conservateur Valeurs actuelles en mai dernier. Un quarteron de militaires à la retraite y écrivait que « si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre […], provoquant au final […] l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles ». Selon L’Obs, Jean-Pierre Fabre Bernadac s’était vu retirer son habilitation d’officier de police judiciaire en 1986 après avoir transmis des renseignements au parti de Jean-Marie Le Pen.

Richard Boutry part dans un élan révolutionnaire : « je tiens à ce que la police aujourd’hui tourne casaque tôt ou tard ! » Et il le jure le cœur sur la main : le fondateur de Place d’armes l’aurait informé sur le nombre de militaires prêts à se joindre à la cause. « Je ne peux pas vous donner le chiffre », prévient-il, « mais il nous a dit qu’une très très grosse partie des forces de l’ordre et de l’armée est de notre côté, il faut le savoir ! » La foule est en délire. Wonner, Perronne et les autres restent muets.

Boutry enchaîne en désignant un kiosque à journaux situé sur la place Maginot : « Toutes ces feuilles de chou qui paraissent jour et nuit et qui vous disent le contraire, et bien c’est faux ! » Mais alors vers qui faudrait-il se tourner pour s’informer ? Vers Richard Boutry bien sûr, qui annonce le lancement en septembre prochain d’une nouvelle chaîne baptisée « La Une TV » : « Elle sera testée dans un pemier temps sur Internet et très rapidement on va monter en puissance et devenir une chaîne satellitaire », assure-t-il, en expliquant avoir quitté FranceSoir après que son patron, Xavier Azalbert, a refusé le projet. Le site conspirationniste reste recommandé par une pancarte dans la foule, aux côtés d’autres médias tels que Sud Radio ou TV Libertés, web-télé d’extrême droite fondée en 2014 par un ancien dirigeant du Bloc Identitaire.

Alors que le gouvernement lève les restrictions sanitaires, dans la complosphère, les masques tombent. À travers un discours dénonçant une « dictature sanitaire », des idéologues permettent à une foule désinformée de s’identifier en résistants face à une hydre maléfique, légitimant de potentiels passages à l’acte.

En avril dernier, Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, avait confié à France 2 que les services observaient de près des « cellules complotistes » prêtes à l’action (comme ce fut le cas dans l’affaire Mia), notant leurs liens avec le terrorisme d’ultra-droite et ses similitudes avec le scénario du 6 janvier à Washington. Une foule de partisans de Donald Trump, pour certains adeptes de QAnon, avait pris d’assaut le Capitole dans une tentative d’insurrection qui se sera soldée par la mort de quatre émeutiers.

 

Voir aussi :

À Metz, Martine Wonner en tournée contre la « dictature sanitaire »