Lundi, le quotidien espagnol El País a annoncé que l’expertise médico-légale confirmait que l’inventeur de l’antivirus McAfee s’est suicidé dans sa cellule de la prison de Sant Esteve Sesrovires.

John McAfee le 15 juin 2021 lors d’une audition judiciaire sur son extradition (source : El País).

La vie de John McAfee n’a rien de banal. Né en 1945 en Angleterre, le futur homme d’affaires se révèle être un génie de l’informatique. Il intègre la NASA en 1968 avant de fonder la société McAfee en 1987 qui deviendra un mastodonte des logiciels antivirus. Mais si le nom de l’Américain est connu pour ses talents dans le domaine de la tech, il l’est aussi pour sa vie sulfureuse et ses dérapages les plus extrêmes, notamment complotistes.

Dès le mois de février 2020, John McAfee s’illustre par ses propos covido-sceptiques et anti-vaccination, voyant dans la pandémie de coronavirus un « simulacre » destiné à cacher « quelque chose de bien plus important en arrière-plan ».

En juillet 2020, il publie une courte vidéo sur « l’État profond », nom que Donald Trump et ses partisans attribuent à ceux qui, dans les coulisses, travailleraient à saboter sa présidence. McAfee soutient que cet État profond, s’il concentre le vrai pouvoir et court-circuite ainsi la démocratie américaine, n’est en réalité rien d’autre que l’ensemble des agences fédérales américaines telles que la FCC, la CIA ou la SEC :

« L’État profond est constitué par ces gens, à l’intérieur du Gouvernement des États-Unis, qui sont des fonctionnaires de carrière, qui ne peuvent pas être licenciés par les gens que nous élisons au Congrès ou à la présidence. […] Y a-t-il un État profond ? Oui ! Peut-on virer ces gens ? Non ! Le président peut-il les virer ? Non ! […] Ça n’a rien de « secret ». C’est aussi transparent que possible. […] L’État profond contrôle effectivement l’Amérique. Réveillez-vous, s’il vous plaît. C’est l’évidence même. »

Les prises de position excentriques et les multiples séjours en prison de John McAfee ont construit l’image d’un personnage aussi atypique que polémique. Soupçonné d’avoir commandité le meurtre de son voisin lorsqu’il résidait au Bélize et d’être impliqué dans un trafic de stupéfiants, ruiné, McAfee était également dans le collimateur des autorités américaines pour évasion fiscale.

C’est pour ce motif, qui lui faisait encourir jusqu’à 30 ans de prison, et en application d’un mandat d’arrêt d’Interpol, qu’il a été arrêté à l’aéroport de Barcelone le 3 octobre 2020 alors qu’il s’apprêtait à prendre un vol pour Istanbul.

Incarcéré depuis lors à la prison de Sant Esteve Sesrovires (près de Barcelone), John McAfee a été entendu par la justice espagnole à la mi-juin sur la question de son extradition. Sa ligne de défense était simple : les accusations d’évasion fiscale qui le visaient trouveraient leur origine dans la circonstance qu’il a brigué l’investiture du Parti libertarien en vue de l’élection présidentielle de 2016. Il aurait, de ce fait, constitué un risque voire un danger pour les États-Unis… Un argumentaire qui n’a pas convaincu la justice espagnole.

John McAfee a été informé mercredi 23 juin de la décision des autorités espagnoles de l’extrader vers les États-Unis. À quatre heures de l’après-midi, il a demandé à passer un peu de temps seul dans sa cellule. Deux heures plus tard, à l’heure où normalement les détenus se réunissent dans la cour de la prison, les surveillants pénitentiaires ont constaté qu’il ne s’était pas manifesté. En pénétrant dans sa cellule, ils ont découvert son corps sans vie, des lacets noués autour du cou et attachés à la fenêtre. Ils ont tenté de le réanimer, en vain. McAfee aurait laissé dans la poche de son pantalon un écrit dont le contenu n’a pas encore été révélé.

L’annonce de son extradition a-t-elle motivé son passage à l’acte ? Il est permis de le penser. Mais c’est à une toute autre version que les conspirationnistes veulent croire.

Dès l’annonce de sa mort, la complosphère a rejeté catégoriquement l’idée que McAfee ait pu se suicider. Il faut dire que l’ex-millionnaire avait mentionné à plusieurs reprises une possible tentative d’assassinat sur sa personne. Le 6 juin 2019, il écrivait sur Twitter :

« J’ai rassemblé des dossiers sur la corruption dans les gouvernements. Pour la première fois, je donne des noms et des détails. Je commencerai par un agent corrompu de la CIA et deux officiels des Bahamas. A venir aujourd’hui. Si je suis arrêté ou si je disparais, plus de 31 téraoctets de données compromettantes seront divulgués à la presse. »

Le 30 novembre 2019, il enfonçait le clou :

« Je reçois des messages subtils de la part d’officiels américains qui me disent : « On vient te chercher McAfee ! On va te suicider ! » Je me suis fait tatouer aujourd’hui, juste au cas où. Si je me suicide, je ne l’ai pas fait. J’ai été buté. Vérifiez mon bras droit. »

Ces déclarations, tenues l’année qui a précédé son incarcération, ont évidemment nourri la thèse d’un assassinat déguisé. Une chose est  pourtant certaine à ce jour : concernant les fameux « 31 téraoctets de données compromettantes » qu’il avait promis de faire fuiter en cas d’arrestation, McAfee bluffait. Non seulement ces données n’ont jamais été diffusées mais il n’y a apparemment pas fait référence une seule fois pendant les plus de six mois qu’a duré sa détention.

Si, de l’avis de sa compagne, de son avocat espagnol et des sources interrogées au sein de la prison où il était détenu, cet excentrique de 75 ans ne présentait pas le comportement d’une personne ayant des tendances suicidaires, le sujet hantait cependant ses déclarations comme l’atteste encore ce tweet du 15 octobre 2020 dans lequel il écrit : « Sachez que si je me pends, à la Epstein, ce ne sera pas de ma faute. »

McAfee souscrivait aussi à la théorie du complot sur le suicide de Jeffrey Epstein, allant jusqu’à lancer, quelques semaines après l’annonce de la mort de l’ancien trader poursuivi pour trafic sexuel de mineurs, une cryptomonnaie baptisée « Epstein Didn’t Kill Himself » [« Epstein ne s’est pas suicidé »].

La complosphère a immédiatement vu dans la mort de John McAfee une reproduction à l’identique du cas Jeffrey Epstein. Dans les heures qui suivent l’annonce de sa mort, le hashtag #JohnMcAfeeDidntKillHimself [« John McAfee ne s’est pas suicidé »] est monté en tendance sur Twitter.

L’apparition énigmatique de la lettre Q sur son compte Instagram (une allusion transparente aux théories QAnon) après l’annonce officielle de son décès – l’avait-il lui-même programmé à l’avance ? – a achevé de faire de la mort de McAfee un événement décidément hors norme et propre à alimenter durablement les spéculations conspirationnistes.

Tim Pool, un influenceur pro-Trump qui s’était illustré lors du mouvement Occupy en 2011 (il cumule un million d’abonnés sur YouTube et 78 000 sur Twitter), a notamment écrit le jour même de l’annonce du décès : « John McAfee en savait trop », accompagné du hashtag #JohnMcAfeeDidntKillHimself.

Sur Telegram, Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a ironisé, laissant entendre que la mort de McAfee ne serait pas élucidée « avant les 50 prochaines années. »

En France, les influenceurs complotistes n’ont pas attendu longtemps pour dégainer.

Le chanteur Francis Lalanne s’est fendu d’un tweet interrogateur accompagné des hashtags #EtatProfond et #Epstein. Le site complotiste Réseau International a relayé un court texte issu du site conspirationniste Strategika51 sobrement intitulé « John McAfee exécuté ». De son côté, l’auteur complotiste Laurent Glauzy a relayé sur son blog un texte issu du même site où l’on peut lire que « les liquidations physiques extra-judiciaires déguisées en « suicides apparents », « suicides accompagnés » ou « suicides assistés » vont se multiplier dans les prochains mois. »

Lundi 28 juin, le quotidien espagnol El País annonçait que l’autopsie préliminaire confirmait la mort par suicide de John McAfee. Sa famille avait déjà annoncé quelques jours auparavant qu’elle réclamerait en tout état de cause une contre-expertise médico-légale.