L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 26/04/2021 au 02/05/2021).

ENLÈVEMENT DE MIA. « Il n’y a pas de lois au-dessus de nous, à part les lois universelles. Il n’y a pas les lois de l’État », peut-on entendre dans un message audio posté par Lola Montemaggi, la mère de la petite Mia, victime d’un enlèvement le 13 avril 2021 (retrouvée cinq jours plus tard). La jeune femme avait depuis peu rejoint un groupuscule complotiste et antisystème. Les équipes de France Télévisions se sont procurées leurs échanges sur l’application Telegram et en donnent un rapport édifiant. On y découvre le rôle joué par la youtubeuse complotiste Alice Pazalmar dans la radicalisation de la mère de Mia et sa mise en relation subséquente avec Rémy Daillet-Wiedemann (source : France TV info, 29 avril 2021).

FAMILLE ET COMPLOTISME. L’apparition du Covid-19, avec la peur et les avis divergents des médecins, a fait émerger des dizaines de théories et de croyances, en divisant souvent les familles. Comment vivre avec quelqu’un que l’on considère comme complotiste, s’interroge le reportage d’Antoine Giniaux, qui s’est penché sur cette suspicion qui fait le vide dans les rapports sociaux. « Moi j’ai l’impression qu’on nous empêche de parler, explique ainsi une personne interrogée. La confrontation devient difficile, il y a énormément d’agressivité, de la part des gens qui partagent l’avis mainstream, c’est-à-dire la parole du gouvernement, la vérité qu’on nous oblige à digérer » (source : France Inter, 28 avril 2021).

PASSAGE À L’ACTE. Dans un contexte de crise et de tensions sociales, propice aux manifestations complotistes, il vaut de s’interroger sur l’hypothèse d’une continuité entre ces croyances et la violence. La réponse à cette question est loin d’être évidente, comme l’avait expliqué le chercheur en neurosciences Sebastian Dieguez (université de Fribourg) pour Conspiracy Watch dans un article de juillet 2019, qui montrait que le complotisme agissait comme un « facteur démultiplicateur de radicalisation », conduisant à encourager et justifier le passage à l’acte violent. À la lumière des événements récents, et notamment de l’affaire de l’enlèvement de Mia, le chercheur revient sur LCI sur cette posture à la fois extrémiste et opportuniste qui valorise le recours à la violence et à l’illégalité : « On utilise le complotisme pour mieux dénoncer des entités mystérieuses et maléfiques, qui en fait nous forcent à prendre les armes, nous forcent à nous défendre, nous forcent à agir contre elles. Donc c’est là la dynamique potentiellement dangereuse et extrémiste du complotisme » (source : LCI, 30 avril 2021). « Est-ce qu’il faut de vraies raisons pour commettre un coup d’État ? » Sur Canal +, Thomas Huchon, qui constate que les vrais complots intéressent finalement assez peu les complotistes, insiste lui aussi sur la portée effective de ces thèses dans le monde réel.

DÉFIANCE ET POPULISME. Un sondage du CEVIPOF, le centre de recherches de Sciences Po, montre que 42 % des personnes interrogées estiment que la crise sanitaire donne l’occasion au gouvernement de contrôler les citoyens, 36 % jugent probable que le ministère de la Santé soit de mèche avec l’industrie pharmaceutique. Pour le politiste Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS, « l’adhésion aux théories du complot est fortement articulée aux deux principales dimensions de la confiance mesurée dans le Baromètre du CEVIPOF, à savoir la confiance politico-institutionnelle, d’une part, et la confiance interpersonnelle, de l’autre. […] Ces résultats sont conformes à l’hypothèse d’une défiance qui trouverait à s’exprimer à l’encontre des élites au sens large – politiques, économiques ou experts scientifiques […]. » Ainsi, « la relation entre populisme et théories du complot s’établit surtout […] par le biais de l’anti-élitisme » . Quant aux croyances conspirationnistes, elles « se comportent de fait comme la plupart des attitudes politiques et suivent en cela les contours des conflits partisans » (source : SciencesPo.fr, 19 avril 2021).

RAMBOUILLET. Les traces numériques de l’assassin de Stéphanie Montfermé, le 23 avril, au commissariat de Rambouillet, racontent la radicalisation d’un homme centré sur la religion, l’islam politique, sensible à l’« islamophobie » et aux thèses complotistes. Jamel Gorchene se montrait « friand de thèses complotistes » et publiait, à l’occasion, « des liens vers des sites niant les attentats du 11 septembre 2001 ». Le Monde retrace l’itinéraire d’une dérive fondamentaliste et meurtrière (source : Le Monde, 25 avril 2021) tandis que Nicolas Beau rapporte dans Mondafrique que Gorchene et l’auteur de l’attaque terroriste de Nice du 14 juillet 2016, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, se connaissaient, étaient tous deux originaire de la ville de M’saken en Tunisie et ont été endoctrinés par un imam salafiste qui a sévi entre ce pays et la France ces dix dernières années (source : Mondafrique, 28 avril 2021).

ARNAQUES. Le boom du complotisme exacerbé par la pandémie n’a pas échappé aux escrocs sévissant sur Internet. Ces derniers ont même fait de l’une des théories phares du moment, celle du Great Reset, un nouvel argument marketing (source : Libération, 28 avril 2021).

FALUN GONG. Dans sa chronique hebdomadaire sur France Inter, le 23 avril, Tristan Mendès France s’est penché sur l’univers du mouvement spirituel Falun Gong et son empire médiatique, dont The Epoch Times et NTD (New Tang Dynasty). Implantés aux États-Unis, ces deux médias sont devenus de puissants relais de la complosphère de l’extrême droite américaine. Soutiens inconditionnels de Donald Trump à partir de 2016, ils relaient des contenus complotistes et notamment ceux de QAnon (source : France Inter, 30 avril 2021). Très actifs sur les réseaux sociaux, ils sont présents en Europe, et notamment en France, où ils donnent la parole à des militants d’extrême droite comme Bruno Gollnisch, Gilbert Collard, Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote), Guillaume de Thieulloy (Le Salon beige), Henry de Lesquen ou encore le général Antoine Martinez, signataire de la tribune « Pour un retour de l’honneur de nos gouvernants » publiée par Valeurs actuelles le 21 avril dernier.

ANTIVAXX. La pandémie a donné un nouveau souffle aux discours anti-vaccin. Ils ont vu leur audience s’élargir via les réseaux sociaux. Limités auparavant à des groupes restreints, ils sont à présent répandus auprès d’un public inquiet des effets de la vaccination sur la santé. Ainsi la portée de ces discours démontre-t-elle sa capacité à freiner sinon entraver les campagnes vaccinales (source : Sud Ouest, 24 avril 2021). Des infox circulent abondamment au sujet de la vaccination. On relève notamment celle selon laquelle l’allaitement par une mère ayant reçu le vaccin Pfizer serait susceptible de causer la mort de son enfant (source : Raphaël Grably/Twitter, 28 avril 2021).

ALLEMAGNE. Michael Blume est depuis 2018 le commissaire à la lutte contre l’antisémitisme du Bade-Wurtemberg, le Land qui a vu naître Querdenken 711, le mouvement anti-confinement et anti-vaccin le plus virulent d’Allemagne. Au sujet de son emprise effective, il explique : « Lorsque j’ai le sentiment que l’État ne s’intéresse pas à moi, ou plus encore qu’il me prend de haut, me méprise, cela n’est pas tenable. L’être humain n’est pas que rationnel, il obéit aussi à ses émotions. Et le sentiment d’exclusion nourrit à n’en pas douter le complotisme et sa grille de lecture simpliste, c’est-à-dire qui désigne des ennemis à abattre sur qui tout projeter. » Pour Conspiracy Watch, Michael Blume revient sur le rapport de la société allemande au complotisme (source : Conspiracy Watch, 28 avril 2021).

TURQUIE. L’agence d’État turque Anadolu (AA) s’est indignée d’être qualifiée en France d’organe de propagande. Toutefois, comme pour donner raison à ses détracteurs, le canal français de la chaîne publique TRT (Radio-Télévision de Turquie, entreprise d’État) a consacré un article des plus complaisants aux provocateurs antisémites Dieudonné M’Bala M’Bala et Stéphane Blet (source : Guillaume Perrier/Twitter, 29 avril 2021).

CHINE. Le 29 avril 2021, l’ambassade de Chine au Japon a relayé le même visuel complotiste que l’ambassade de Chine en France avait tweeté il y a un an, en expliquant a posteriori que son compte avait été piraté. L’ambassade de Chine a même épinglé sur son compte l’illustration au sujet de laquelle Conspiracy Watch avait à l’époque consacré un thread.

ÉTATS-UNIS. En Arizona, le Sénat à majorité républicaine a ordonné la saisie des bulletins et des machines du comté de Maricopa pour un nouveau recomptage des voix. Celui-ci a été confié à Cyber Ninjas, un cabinet de conseil privé basé en Floride, dirigé par un homme, Doug Logan, qui a partagé les théories du complot relatives aux résultats de l’élection présidentielle de 2020 (source : Market Watch, 25 avril 2021). En mars dernier, le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, avait témoigné devant une commission de la Chambre des Représentants, affirmant que son entreprise avait fait le nécessaire « pour garantir l’intégrité de l’élection ». Facebook, avait-il expliqué, avait « rendu nos services inhospitaliers aux malversations » dans la période ayant précédé l’insurrection du 6 janvier. Peu après, un rapport interne de l’entreprise est parvenu à une conclusion bien différente : Facebook n’a pas réussi à empêcher un mouvement très influent d’utiliser sa plate-forme pour délégitimer les élections, encourager la violence et inciter à l’émeute du Capitole (source : Buzzfeed News, 22 avril 2021).

TCHERNOBYL. À l’occasion de l’anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl du 26 avril 1986, la chaîne RMC Story a diffusé un documentaire fondé sur l’infox selon laquelle les autorités françaises auraient menti au sujet du déplacement, sur le territoire hexagonal, du nuage radioactif. 35 ans après les faits, cette théorie du complot paraît inoxydable, comme le note la journaliste Géraldine Woessner. Pour Arrêt sur images, si l’État n’a jamais dit que le nuage radioactif était resté sagement coincé à la frontière, il aurait toutefois choisi de cacher la contamination de certains laits, et pratiquait l’opacité (source : Arrêt sur images, 30 avril 2021).

DÉSINFORMATION. Un rapport de EUvsDisinfo, un projet porté et financé par l’Union européenne pour contrer les campagnes de désinformation, montre que Moscou et Pékin associent la promotion à travers le monde de leurs vaccins à des actions de manipulation de l’information pour « saper la confiance dans les vaccins de fabrication occidentale, les institutions de l’UE et les stratégies de vaccination en Europe occidentale ». Pour ce faire, la Russie et la Chine utilisent des médias officiels, ou non, ainsi que les réseaux sociaux, y compris les canaux diplomatiques (source : EUvsDisinfo, 28 avril 2021).