Michael Blume* est depuis 2018 le commissaire à la lutte contre l’antisémitisme du Bade-Wurtemberg, le Land qui a vu naître Querdenken 711, le mouvement anti-confinement et anti-vaccin le plus virulent du pays. Pour Conspiracy Watch, il revient sur le rapport de la société allemande au complotisme. Entretien.

Verschwörungsmythen, de Michael Blume (montage CW).

Conspiracy Watch : Vous considérez que, pour lutter contre l’antisémitisme, il faut démonter les théories du complot. Comment expliquez-vous ce lien entre la haine anti-juive et le complotisme ?

Michael Blume : Une des spécificités de l’antisémitisme, c’est qu’il fait système : ce n’est pas que l’accumulation de préjugés contre les personnes juives. C’est un faisceau de mythes discriminatoires fonctionnant comme une grille de lecture complète du monde. Quand des personnes croient à des théories du complot, aux chemtrails ou à d’autres liées à la pandémie de Covid-19, ils finissent toujours par glisser dans des schémas antisémites. J’aime comparer cela à un canyon : l’eau a beau prendre tel ou tel chemin, elle finit toujours par couler dans le même fossé. Les communautés juives me demandent pourquoi elles se retrouvent accusées de tout, même du Covid-19 qui vient de Wuhan. Il semble difficile d’imaginer un endroit sur Terre plus éloigné d’une communauté juive. Et pourtant, les partisans des théories conspirationnistes ont affirmé dès janvier 2020 que les Rothschild et George Soros se cachaient derrière tout cela.

CW : Quelles sont les différentes formes de cet antisémitisme ?

MB : En Allemagne, plusieurs formes d’antisémitisme coexistent : il y a l’antisémitisme « classique » d’extrême-droite, puis l’antisémitisme musulman et enfin l’antisémitisme libertaire qu’on retrouve chez des gens qui se disent centristes ou même de gauche. Tous les trois se nourrissent au complotisme. Cet antisémitisme libertaire est très divers cependant, car il est autant le fait de baba-cools ésotéristes que de petits patrons qui se retrouvent dans l’idée que les Rothschild veulent leur confisquer leur liberté. Les manifestants en Allemagne contre la politique sanitaire actuelle sont en grande partie issus de l’extrême droite et de ces courants libertaires. Ce sont eux qui portent des étoiles jaunes avec écrits dessus « Non-vacciné » ou « Conducteur de diesel ». Leurs porte-voix les plus célèbres sont Oliver Janich ou surtout Tilman Knechtel, originaire du Bade-Wurtemberg mais qui vit aujourd’hui en Suisse, où l’on peut propager des discours antisémites encore plus librement qu’ici. Il soutient par exemple que les Rothschild ont forcé le pauvre Hitler à commettre la Shoah pour que l’État d’Israël puisse voir le jour. Absolument tout ce qui ne va pas est à mettre sur le compte des Juifs : on baigne avec lui dans le complot juif mondial de base.

CW : Peut-on parler d’une montée en puissance du complotisme ?

MB : Sans aucun doute. L’importance que prend le complotisme aujourd’hui est un élément visible de la mutation générale qu’Internet fait vivre aux sociétés. D’un point de vue historique, il ne s’agit de rien de nouveau : à chaque fois que de nouveaux médias, comme l’imprimerie ou encore la radio, ont vu le jour, cela s’est accompagné par une démocratisation du savoir et des discours de toutes sortes. La communication bouleverse les vieilles structures et les époques deviennent propices à des révolutions. Les échanges se retrouvent décuplés, le savoir circule plus et plus vite, mais les mythes complotistes aussi.

Certains mythes populaires chez les QAnon, comme celui selon lequel les Juifs et les femmes commettent des crimes rituels, des meurtres d’enfants lors de sabbats pour en extraire la substance psychotrope nommée adrénochrome, remontent au XVe siècle et à l’imprimerie. Ces théories regagnent en popularité aujourd’hui notamment en Allemagne du Sud, là même où au XVe siècle elles étaient déjà très populaires.

Hillary Clinton et Angela Merkel sont, en tant que femmes puissantes, les cibles privilégiées de ces rumeurs. Des graffitis « Angela Merkel est juive » étaient visibles à Stuttgart en juillet dernier. Internet permet aussi aux théories du complot de se mélanger les unes les autres. L’exemple du rappeur Kollegah en est une bonne illustration : son nom civil est Felix Blume, un nom typiquement allemand, le même que le mien vous remarquerez. À ma connaissance, nous ne sommes pas de la même famille. Il s’est converti à l’islam et a fait polémique avec sa chanson « Apokalypse » dont le clip présente un mélange d’antisémitismes chrétien, nazi et islamiste. Le transfert et l’adaptation de théories complotistes et antisémites d’une société à une autre est quelque chose que l’on observe très bien avec Les Protocoles des Sages de Sion qui a fait des ravages en Europe et qui aujourd’hui est largement distribué dans le monde arabe.

CW : Comment devient-on complotiste ?

MB : Sur Internet, nous ne sommes pas que des spectateurs. Lorsque l’homme a marché sur la lune, si l’on n’y croyait pas, on ne pouvait que s’énerver contre son poste de télévision. Aujourd’hui, grâce à Internet, je peux en quelques minutes rejoindre un mouvement de protestation contre telle ou telle chose. Les réseaux sociaux sont ainsi faits que l’on se retrouve rapidement en ligne dans des bulles dans lesquelles nos idées sont sans cesse confortées. Cela crée de la polarisation et de la radicalisation. Des mouvements aussi divers que les masculinistes Incels ou QAnon, mais aussi en partie Querdenken 711 ou les Gilets jaunes, peuvent être vus comme des sortes de jeux participatifs : par Internet, je partage des messages et des mèmes auxquels on répond ; on s’encourage et on se galvanise les uns les autres. Je me retrouve au contact d’individus, voire de réseaux, qui partagent la même vision du monde et les mêmes codes, comme l’innocent Pepe the Frog qui est devenu un mème de l’ultra-droite à travers le monde. Et plus j’investis de temps et même d’argent là-dedans, plus il me sera difficile de reconnaître que je me suis égaré, que je suis devenu un extrémiste. La conscience de ce qui est tolérable ou non pour la société s’effrite et c’est ainsi que certains individus issus de ces mouvements se radicalisent jusqu’au passage à l’acte violent ou terroriste.

CW : Ce n’est qu’avec le début de la pandémie et l’explosion corollaire des théories complotistes qu’on a vraiment commencé à entendre parler en France de QAnon. Comment ce mouvement est-il arrivé en Allemagne ?

MB : On connait QAnon en Allemagne depuis 2018, donc depuis relativement longtemps. Cela s’explique par les liens qui unissent l’Allemagne aux États-Unis. L’Allemagne est très perméable aux idées venues d’Amérique, y compris aux idées complotistes. Ainsi, le débat sur la chloroquine ne nous est parvenu que par l’intermédiaire de Donald Trump. Des enquêtes ont été menées qui ont conclu que l’Allemagne a, après les USA, le contingent le plus important de supporters de QAnon. L’idée que les Alliés ont été manipulés et que les USA sont toujours contrôlés par un « État profond » plait beaucoup aux antisémites allemands. On assiste en 2019 à une montée en puissance des thèses de QAnon qui, avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19, deviennent franchement mainstream avec le relais de célébrités de deuxième catégorie comme Xavier Naidoo ou Michael Wendler. La popularité de ces thèses auprès d’un jeune public a néanmoins sans doute plus à voir avec les canaux de diffusion – Internet, réseaux sociaux – qu’avec les personnalités qui les relaient.

CW : L’apparition de mouvements de contestation de masse aux relents complotistes et antisémites dans l’ex-Allemagne de l’Est ne surprend pas les observateurs étrangers, compte tenu de précédents comme Pegida. Mais voir un mouvement comme Querdenken prendre racine dans l’ex-RFA, et plus particulièrement dans le Bade-Wurtemberg, dirigé par les Verts, en a surpris plus d’un.

MB : Cela tient à ce que la grille de lecture est/ouest n’est dans ce cas précis pas la plus pertinente. Il s’agit plutôt ici d’un clivage plus ancien nord/sud : historiquement, ces États du sud de l’Allemagne ne voulaient pas faire partie de ce pays car ils se sentaient plus proches de la Suisse ou de l’Autriche que de Berlin. Cette fracture perdure entre l’Allemagne du sud, riche et proche de ses sous, et l’Allemagne du nord, plus pauvre et où se trouve le pouvoir central. Une double frustration économique et politique participe de cette fracture : le principe de la fédération nous oblige à payer pour les États déficitaires du nord, alors même qu’aucun ministre du gouvernement fédéral ne vient du Bade-Wurtemberg. L’indicatif téléphonique, 711, dans le nom Querdenken 711 est une affirmation de cet esprit régional contre le pouvoir central dont on se méfie. La grille de lecture est/ouest a toutefois une certaine valeur si on prend en compte le fait que la vaccination avait été rendue obligatoire par la loi sous la dictature communiste. Ma famille vient de là-bas : les gens d’Allemagne de l’est sont marqués d’un fort scepticisme envers l’État fédéral parce qu’ils croient que la centralité de l’État le conduit nécessairement à se transformer en dictature. Ainsi, on assiste dans ce cas précis de la contestation des normes sanitaires à une convergence de deux courants aux assises culturelles et régionales historiques particulières, la contestation de l’est et celle du sud, qui se recoupent parfois comme dans le cas de la Saxe. Que ces mouvements marchent ensemble à Berlin n’est absolument pas surprenant car le récit selon lequel ces provinces sont exploitées et soumises au gouvernement fédéral a des racines profondes. L’esprit QAnon se conjugue avec la défiance vis-à-vis d’une vaccination supposément imposée d’en haut pour donner naissance à cette nouvelle fronde.

CW : Mais comment justifier cette frustration alors qu’en Allemagne les Länder, les États-régions, ont un poids très fort face à l’État fédéral ?

MB : Lorsque j’ai le sentiment que l’État ne s’intéresse pas à moi, ou plus encore qu’il me prend de haut, me méprise, cela n’est pas tenable. L’être humain n’est pas que rationnel, il obéit aussi à ses émotions. Et le sentiment d’exclusion nourrit à n’en pas douter le complotisme et sa grille de lecture simpliste, c’est-à-dire qui désigne des ennemis à abattre sur qui tout projeter. Je rejoins tout à fait Theodor Adorno qui, alors qu’il faisait partie de l’École de Francfort, a averti que le fascisme vient de ce sentiment de « ressenti périphérique » et se distingue par sa promesse de reprendre la capitale des mains de ceux qui l’ont confisquée au « vrai » peuple et ainsi de renverser l’ordre établi. Le sentiment d’injustice et de relégation, le ressenti des populations doivent absolument être pris en compte et nous alarmer. Cela ne veut cependant pas dire qu’il faut aller faire la cour à ceux qui crient le plus fort et lancent les slogans les plus extrêmes. Mais il est de notre devoir de comprendre pourquoi les gens tombent dans le piège du complotisme. L’exemple allemand montre finalement que l’organisation fédérale d’un État ne protège pas contre les potentielles fractures entre capitale et régions.

CW : Comment expliquer que les manifestations à Berlin ont été marquées par des violences extrêmement graves, alors que c’est normalement assez rare en Allemagne ?

MB : Dans un papier que j’avais écrit au début de la pandémie, je prévenais que les mouvements de contestation actuels se nourrissent de fantasmes de révolutions ou de coups d’État. L’héritage idéologique des Gilets jaunes, certainement marqué par l’histoire révolutionnaire française, n’a sans doute que peu de choses à voir avec celui des manifestants de Querdenken ou de QAnon. Cependant, l’aspect insurrectionnel qu’ont en commun ces mouvements raconte quelque chose d’un rapport à l’État et plus précisément à la centralité de l’État. Moins de six mois avant l’assaut du Capitole à Washington, des manifestants contre la politique sanitaire du gouvernement ont essayé, et presque réussi, lors de la manifestation du 29 août 2020 à Berlin, à prendre d’assaut le Reichstag, le siège du parlement allemand. La rumeur a circulé que Trump aurait atterri à Berlin en soutien aux manifestants. Le message était clair : « reprenons contrôle de notre Parlement ». Cet épisode constitue un parfait exemple de la manière dont Querdenken et QAnon peuvent converger en un seul et même mouvement. D’ailleurs, le fondateur du Querdenken, le stuttgartois Michael Ballweg, a prononcé à la tribune lors de la manifestation le slogan de QAnon, « Where We Go One, We Go All ». Les manifestations très violentes se sont poursuivies, comme celle du mois de février 2021 à Leipzig au cours de laquelle la police a été débordée. Elle avait d’abord été interdite dans le centre-ville par les autorités. Elle devait se tenir loin des petites rues du centre, mais un tribunal l’a finalement autorisée dans le centre-ville. Ce genre de revirement est une catastrophe car les manifestants se mettent à croire qu’ils ont gagné. Lorsque des manifestants à la logique insurrectionnelle se sentent encouragés par une partie des institutions ou des personnalités dépositaires de l’autorité, comme Donald Trump qui dit à ses supporters de « marcher vers le Capitole », cela crée un véritable danger. Au moment où l’assaut du Capitole avait lieu, la branche de Querdenken à Leipzig a appelé avec le plus grand sérieux à attaquer en parallèle le consulat général des États-Unis. Je ne crois pas à l’efficacité d’un discours d’apaisement face aux mouvements complotistes : il s’agit d’être frontal, surtout à l’ère de la radicalisation en ligne, autrement cela ne fonctionnera jamais.

Michael Blume (DR).

CW  : En France, où un habitant sur deux refusait la vaccination en décembre 2020, les manifestations contre la politique sanitaire ont réuni très peu de monde. En Allemagne au contraire, où les sondages n’ont jamais indiqué une telle défiance vis-à-vis de la vaccination, les manifestations ont été massives. Comment expliquer ce paradoxe ?

MB : Cela tient au fait que le rejet de la politique sanitaire et la question de la vaccination ont fait exploser quelque chose qui était sous cloche depuis longtemps en Allemagne. Un peu comme chez vous avec la taxe carbone qui a fait apparaitre les Gilets jaunes. La question du prix de l’essence a été centrale car elle démontrait une certaine déconnexion entre les élites urbaines et le peuple des périphéries. Je ne sais pas si on peut vraiment prévoir pourquoi tel sujet plutôt qu’un autre peut ici ou ailleurs mettre le feu aux poudres.

CW : Pensez-vous que les complotistes confisquent un espace politique légitime de critique des gouvernements, notamment sur la question de la gestion de la crise sanitaire ?

MB : Vous pouvez trouver un gouvernement incompétent, c’est tout à fait légitime et vous êtes libres d’en élire un autre.  En démocratie, les gens sont autorisés à être mécontents de leur gouvernement. L’Allemagne a très bien surmonté la première vague de la pandémie, mais pour les deuxième et troisième vagues, nous avons réagi très tard. Il y a eu des ratés, ce qui a provoqué la colère de beaucoup de gens. Tout cela est légitime, mais plus encore il est indispensable et sain d’être à l’écoute de ces critiques. Il faut distinguer les discours qui contestent la compétence du gouvernement de ceux qui contestent l’existence de l’État : il y a des gens chez nous qui disent que la République fédérale n’existe pas, c’est-à-dire qui ne reconnaissent pas cet État issu du statut d’occupation des Alliés. Nous les appelons « Reichsbürger » (« citoyens du Reich »). Ils ne sont pas exempts de paradoxes : beaucoup de ces Reichsbürger portent les symboles de l’Empire allemand, et si vous leur dites que dans l’Empire la vaccination était obligatoire, et que c’est exactement ce contre quoi ils se mobilisent présentement, alors ils sont complètement désorientés. Ils sont nostalgiques d’une époque idéale qui n’a jamais existé.

CW : À quoi les manifestants que l’on trouve lors des rassemblements contre la politique sanitaire croient-ils politiquement ?

MB : Le terme qu’on utilise en Allemagne est celui de « Querfront » (« front transversal ») : les manifestants ne s’accordent pas sur les objectifs idéologiques qui varient entre libertarianisme, socialisme et fascisme, mais sur un ennemi commun, souvent fantasmé. Le complotisme permet ces alliances a priori contre-nature. Le second dénominateur commun est souvent ce que l’on appelle en allemand la « tyranophilie » : c’est la version extrémiste et eschatologique de l’homme providentiel. Lorsque des personnes se croient les victimes d’un complot mondial, elles se mettent à chercher quelqu’un qui pourra les en libérer, un sauveur. Les croyances dans les théories du complot mondial ont presque toujours pour corollaire une sorte de prophétie annonçant l’avènement d’un guide pour s’en sortir. QAnon et une majorité des supporters de Querdenken ont fait de Donald Trump leur messie. En réalité, la défaite de Trump a provoqué chez ses adeptes une consternation à la hauteur des espoirs et des croyances qu’il avait suscités. Pour nombre d’entre eux, et ils le vivent très mal, il est devenu très compliqué de s’accorder sur l’identité de ce sauveur. En bonne position pour devenir le nouveau sauveur, on trouve Peter Fitzek, Reichsbürger qui s’est autoproclamé roi d’Allemagne et qui est soutenu par Michael Ballweg, le fondateur de Querdenken. Vladimir Poutine fait également partie des personnalités en vue, très aimé car perçu comme viril et masculiniste. Il est particulièrement apprécié par l’extrême droite allemande pour la fois où il a intimidé Merkel avec son gros chien. Ces gens-là ne veulent pas d’une société plurielle, ouverte et démocratique, mais aspirent au retour à une culture d’État autoritaire et patriarcale.

CW : Comment les complotistes vont-ils interpréter la défaite de Trump ?

MB : Je pense que la défaite de Donald Trump va, par ricochet, accélérer l’essor de la théorie du Great Reset, soi-disant fomenté par le Forum économique mondial et son directeur Klaus Schwab. L’idée derrière, c’est que la pandémie ainsi que la crise climatique sont une mise en scène pour renverser Donald Trump et prendre possession de l’économie mondiale. Le Great Reset est bien parti pour devenir le nouveau grand dada de la scène conspirationniste allemande. Avec le Great Reset, les complotistes ont trouvé une expression derrière laquelle on peut tout mettre, y compris une explication à la défaite de Trump. Je ne crois pas que l’on revoie de sitôt des manifestations qui rassembleront autant de gens qu’au début de Querdenken. Mais ceux qui sont toujours là, qui continuent à manifester, ceux-là sont largement radicalisés et il semble difficile de discuter avec eux. Je trouve qu’il y a de quoi être inquiet.

CW : Quelle place joue la manipulation des symboles dans le complotisme ?

MB : Cela fait partie des ressorts de mobilisation de tout mouvement politique que de charger symboliquement des dates, comme les QAnon l’ont fait avec le 6 janvier, le jour de l’assaut contre le Capitole. Aussi, les complotistes adorent s’appuyer sur des symboles car ils leur permettent de chercher et trouver des significations supposément cachées qui alimentent leur délire. L’Apocalypse de Saint-Jean est un indémodable de ce point de vue : le cuisinier végan et figure complotiste majeur Attila Hildmann, qui se verrait bien devenir Führer comme il le dit lui-même, affirme que le trône de Satan est caché dans le musée du Pergamon en rénovation à Berlin… Cette histoire du trône de Satan vient directement de l’Apocalypse selon Saint-Jean. Le chanteur allemand catholique fondamentaliste Xavier Naidoo relaye non seulement des théories comme celles sur les crimes rituels, mais aussi certaines visant Greta Thunberg et son mouvement Fridays For Future, dont les initiales FFF correspondrait au chiffre du Diable dans la Bible, 666. Lorsque l’on est fasciné par ce genre de mythes, tout peut être interprété comme un signe favorable. Lorsque des policiers expriment de la sympathie ou reculent face à une offensive, cela est perçu comme une victoire qui les conforte dans le fait que la Révolution ou plutôt l’Apocalypse est proche.

CW : À qui profite ce climat de complotisme ?

MB : Tout d’abord aux supporters fanatiques de ces théories chez qui la circulation accrue de ces idées d’une part et la réussite médiatique et politique de leurs coups d’éclat d’autre part procurent un sentiment absolument grisant de victoire. Vient ensuite la question du reste de l’extrême droite : l’AfD a d’abord cherché à s’approprier ces mouvements avant de se rendre compte que des partis plus petits étaient aussi sur ce terrain et prêts à aller beaucoup plus loin dans la surenchère antisémite et fanatique. Même si officiellement l’AfD prend ses distances, il faut rappeler que lors de l’assaut du Reichstag, des députés AfD ont invité quelques manifestants à entrer afin que ces derniers intimident les députés de la majorité. L’AfD veut certes jouer le jeu de la déstabilisation, mais ils savent aussi que la majeure partie de leur électorat ne croit sans doute pas à un complot mondial. Dans les derniers sondages, ils sont en nette baisse. Ils savent que leur crédibilité est sérieusement en jeu et leurs résultats aux élections générales de l’automne prochain sont très incertains. Enfin, il y a ceux qui tirent de la situation des profits financiers : on parle ici des entrepreneurs du complot, avec des gens comme Michael Ballweg, le fondateur de Querdenken, qui se font virer de l’argent sur leur compte privé. Il y a aussi tout un merchandising, avec des t-shirts, etc., mais aussi des produits ésotériques, et des produits financiers soi-disant alternatifs. Attila Hildmann par exemple, vend ce qu’il appelle des « Siegfried Taler », ainsi nommés en hommage au héros de la mythologie germanique. Ce sont en fait des médailles en métal soi-disant précieux, mais en réalité sans réelle valeur : en les faisant frapper avec le nom et l’iconographie « Siegfried Taler », ces métaux sont vendus pour le décuple de leur prix. Cette dimension financière fait que ces personnes qui gagnent énormément d’argent n’ont pas intérêt à ce que cela s’arrête. Les sommes engagées dans ces mouvements montrent qu’en Allemagne, il ne s’agit pas tant d’un mouvement de chômeurs ou de précaires, car ces entrepreneurs du complot essaient plutôt d’attirer des gens qui ont certaines ressources, c’est-à-dire les classes moyennes et la bourgeoisie. Certains ont dépensé parfois des centaines d’euros pour simplement un trajet en bus pour aller manifester à Berlin.

 

* Auteur de Verschwörungsmythen: Woher sie kommen, was sie anrichten, wie wir ihnen begegnen können [Les mythes de la conspiration : d’où ils viennent, ce qu’ils font, comment nous pouvons les contrer], Patmos-Verlag, 2020 (non traduit). Propos recueillis en février 2021 par Samuel Petit.

 

Voir aussi :

« Hygiene-Demo » : le mouvement anti-confinement allemand mêle néo-fascistes et complotistes