Passe-t-on vraiment du complotisme à la violence, et si oui, comment ce processus fonctionne-t-il ?

Faut-il s’inquiéter du complotisme ? La question peut sembler incongrue sur un site tel que Conspiracy Watch… De fait, à un rythme quasi-quotidien, on peut lire ici-même les nombreuses nuisances que peuvent générer les théories du complot à travers le monde, de la « simple » désinformation au meurtre de masse, de l’érosion insidieuse de notre rapport à la vérité à l’instillation de la haine dans les esprits. Un site comme Conspiracy Watch n’aurait guère de raison d’exister si le phénomène complotiste n’avait pas de conséquences inquiétantes pour notre sécurité et la bonne marche de la démocratie.

Mais peut-on vraiment passer du complotisme à la violence, et si oui comment ce processus fonctionne-t-il ? La réponse à cette question est loin d’être claire, et pour le moment elle a principalement été examinée sous l’angle de l’extrémisme idéologique. En 2010, par exemple, un rapport du think thank britannique Demos identifiait une forte présence d’idées complotistes dans une sélection de groupes et groupuscules classés comme extrémistes, à droite comme à gauche de l’échiquier politique [1]. L’étude concluait que le complotisme en tant que tel ne conduit pas nécessairement ou directement à la violence, mais qu’il agit comme un « facteur démultiplicateur de radicalisation » (radicalization multiplier) permettant à certains groupes d’affermir leurs croyances radicales, d’accélérer le processus d’extrémisation idéologique, et d’au moins encourager et justifier le passage à l’acte violent. En d’autres termes, chez les agents déjà fortement radicalisés, on trouve une forte présence de la mentalité conspirationniste.

On sait aussi que la propagande et les propos des djihadistes mettent volontiers en avant des thèses conspirationnistes, et celles-ci sont amplement mobilisées à des fins de recrutement et de polarisation idéologique [2]. Dans La Tentation radicale, les chercheurs Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre mettaient en évidence les liens entre complotisme, radicalité, extrémisme religieux et défiance à l’égard des médias (nommée « radicalité informationnelle ») chez les lycéens, une constellation de facteurs susceptible de justifier des actes d’extrême violence (le fameux « ils l’ont bien cherché ») [3].

La même dynamique est discernable dans les mouvances suprématistes et néo-nazies, dans divers milieux sectaires, dans les mouvements écologistes et antispécistes radicaux ou encore dans divers cercles « révolutionnaires ». A une toute autre échelle, j’ai noté la composante complotiste parmi les « gilets jaunes », sans laquelle, me semblait-il à l’origine du mouvement, les individus impliqués auraient eu plus de difficultés à se mobiliser aussi efficacement [4].

Plus généralement, les guerres et les conflits, ainsi que les situations de crise et de haute tension politique, s’accompagnent fréquemment de l’émergence de toutes sortes de rumeurs et de théories du complot, dont on postule qu’elles visent à donner du sens et aider à comprendre des événements par nature incertains et chaotiques [5].

S’il semble donc établi que la violence, l’extrémisme et la radicalité facilitent et encouragent une mentalité complotiste, peut-on pour autant conclure qu’à l’inverse, le complotisme en tant que tel peut mener à la violence, ou du moins aider à la justifier ? Sur le sujet, on cite volontiers la pathétique aventure de cet homme qui a cru bon d’aller vérifier « sur place », dans une pizzeria de Washington, si véritablement il s’y cachait un trafic pédophile orchestré par des Démocrates proches d’Hillary Clinton, ainsi que l’insinuait une obscure théorie du complot [6]. Mais c’était là, précisément, l’acte d’un individu isolé, qui seul a fait ce que tout citoyen responsable devrait au moins envisager s’il était véritablement convaincu que des enfants pourraient être maltraités quelque part dans l’indifférence la plus complète. Était-il le seul, finalement, à croire à cette « théorie » absurde, ou est-ce que tous les autres qui y adhéraient n’étaient, dans le fond, pas plus motivés que cela à recourir à des mesures extrêmes pour déjouer cette infâme conspiration ?

Par ailleurs, de nombreuses théories du complot semblent plutôt inoffensives, ou du moins n’encouragent pas directement ou explicitement au passage à l’acte violent. Peut-être bien que des groupes malfaisants et dominants cherchent à nous cacher que l’homme n’a jamais marché sur la Lune, que la Terre est plate ou que telle tuerie de masse n’a jamais eu lieu, mais on voit mal en quoi de telles croyances rendraient qui que ce soit plus violent qu’il ne l’est déjà.

Ce qui manque, à ce stade, ce sont des données indiquant un lien direct entre croyances aux théories du complot en général et propension à la violence, ou du moins à la justification de la violence. Le cas échéant, il faudrait ensuite encore identifier un mécanisme socio-psychologique susceptible d’expliquer un tel lien.

Dans une série d’études rendues disponibles en pré-publication [7], les psychologues Pia Lamberty, de l’Université de Mainz en Allemagne, et David Leiser, de l’Université Ben-Gurion en Israël, ont tenté de combler cette lacune. Ils trouvent qu’en effet, le complotisme en tant que tel est un facteur encourageant et justifiant la violence, et que cette association est renforcée psychologiquement par un sentiment d’inefficacité personnelle sur le plan politique, qui ne laisserait dès lors que des moyens non-démocratiques et la violence pour rétablir la justice.

Les analyses ont porté sur quatre échantillons d’individus (pour un total d’un peu plus de 1000) qu’on peut qualifier de « tout venant », c’est-à-dire, a priori, pas des extrémistes ou des criminels sanguinaires. L’hypothèse de base porte sur un raisonnement simple. Si l’on considère que la mentalité conspirationniste est une tendance générale à envisager des théories du complot comme facteurs explicatifs de la manière dont fonctionne la marche du monde, alors le monde, pour les complotistes, est perçu comme un lieu menaçant et peuplé d’élites aussi puissantes que malfaisantes qui machinent en permanence contre le peuple, la justice et la vérité. Si en plus ces entités sont à ce point dominantes qu’elles contrôlent et façonnent à leur avantage le statu quo socio-politique, c’est-à-dire que le « système » est entièrement entre leurs mains et donc rendu structurellement inaltérable par ceux qui n’en font pas partie (de haut en bas, « les dés sont pipés »), alors le complotisme doit s’accompagner d’une attitude à la fois défensive et subversive reflétant la conviction qu’il n’y a pas moyen de changer quoi que ce soit à l’état des choses en « jouant le jeu » d’une telle pseudo-démocratie. La réponse à un tel état de fait, par nécessité, doit être non-démocratique, insurrectionnelle ou violente, selon la logique de « la fin justifie les moyens », puisqu’elle s’oppose à une machinerie qui dissimule le fait qu’elle ne parle, dans le fond, pas d’autre langage, et qui est de plus experte à recycler toute autre approche dans son propre intérêt. En d’autres termes, la défiance et le sentiment d’impuissance propres à la mentalité conspirationniste pourraient également impliquer, presque mécaniquement, une attraction pour la contre-offensive par des moyens présentés comme illégitimes par ceux qu’elle désigne comme des conspirateurs. Avec, naturellement, la morale de son côté, puisqu’il s’agit de rétablir la justice et la vérité.

« Impuissance politique »

Les résultats de l’étude confirment ce modèle. Selon une méthode standard, les participants ont rempli un certain nombre de questionnaires mesurant le complotisme, l’attrait pour les valeurs démocratiques, le degré d’acceptation du recours à la violence pour défendre ses idées, etc. Dans une première approche, les auteurs ont effectivement détecté un lien statistique entre le complotisme (mesuré par une tendance générale à voir le monde en termes de complots, et par l’adhésion à quelques théories du complot spécifiques, comme les « chemtrails »), et la justification de l’action violente (par exemple : « parfois, la violence est le seul moyen de faire bouger les choses »). Dans un deuxième temps, les analyses ont confirmé que ce lien s’expliquait partiellement par un sentiment d’impuissance politique, c’est-à-dire l’idée que les individus n’ont pas « voix au chapitre » [8]. De fait, les données indiquaient aussi que l’association entre complotisme et justification de la violence allait de pair avec une désaffection pour les processus démocratiques « classiques » (vote, élections, manifestations « pacifiques »). On obtient ainsi un schéma où le complotisme est lié à la croyance que le « système » est si corrompu qu’il est impossible de le changer « de l’intérieur », et que la violence devient ainsi une méthode justifiable pour corriger les injustices, proche même de la « légitime défense ».

Dans un troisième temps, les chercheurs ont tenté de manipuler expérimentalement le lien entre complotisme et violence, mais ce protocole particulier n’a pas très bien fonctionné. L’idée était de faire lire un texte sur le concept de « grand remplacement » à la moitié des participants, pour vérifier si cela aurait une influence sur la justification de la violence via l’instauration d’une mentalité complotiste par ce biais. Le texte complotiste défendait une version du « grand remplacement » selon laquelle l’immigration serait en fait une tactique délibérée pour affaiblir l’Occident, notamment en introduisant des terroristes en Europe. Curieusement, la seule lecture de ce texte augmentait effectivement le niveau de complotisme par rapport à l’autre moitié des participants, qui ne le lisait pas. Mais ceci ne changeait rien au degré de justification de la violence dans les deux groupes.

Enfin, dans un dernier temps, les chercheurs ont pu saisir l’occasion d’utiliser un fait d’actualité pour tester plus finement leur hypothèse. Il s’agit de l’attaque au camion du marché de Noël de Berlin ayant eu lieu le 19 décembre 2016, qui a tué 12 personnes et blessé 56 autres (l’étude étant effectuée en Allemagne). Près de 500 participants avaient été recrutés deux mois auparavant pour remplir des questionnaires sur le complotisme et les rapports aux procédures démocratiques et non-démocratiques, comme la violence. 288 de ces participants ont pu être à nouveau recrutés immédiatement après l’attentat pour redonner leur opinion sur les mêmes questions, et 203 encore une fois une année plus tard. Il ressort à nouveau de cette étude longitudinale que le niveau de complotisme permet de prédire à la fois l’acceptation de méthodes non-démocratiques pour arriver à ses fins (dont la violence), et le rejet des normes démocratiques en général. En l’absence d’une condition contrôle adéquate, il est impossible de juger si l’attentat de Berlin en tant que tel a eu une influence sur ces variables, mais les données indiquent que le complotisme mesuré avant l’attentat était associé à une augmentation de la légitimation de la violence et du recours à des méthodes non-démocratiques un an après les attentats (mais pas immédiatement après). Difficile d’interpréter ce résultat, mais il suggère un lien temporel complexe entre complotisme et violence, qui demanderait une certaine maturation pour s’exprimer.

Evidemment, pour tester l’effet véritable d’un attentat terroriste sur l’évolution du complotisme, il resterait à faire la même expérience suite à d’autres circonstances, ce que les chercheurs n’ont pas fait ici. Par ailleurs, les résultats obtenus en général sont relativement modestes, c’est-à-dire que dans les échantillons étudiés, si le lien entre complotisme et violence existe bel et bien, il est néanmoins plutôt faible. Il faut donc penser en termes de tendance de fond, et pas de causalité directe. Il va sans dire que des non-complotistes peuvent être très violents, et que la majorité des complotistes sont parfaitement inoffensifs. Du reste, ces études ne reposent que sur le bon vouloir des participants de donner leur opinion sincère, et la justification de la violence mesurée par un questionnaire n’est bien sûr pas la violence exercée dans la vraie vie. Pour autant, ces données s’ajoutent à celles qui montraient déjà des liens entre extrémisme politique et complotisme [9], et renforcent l’idée que la mentalité conspirationniste traduit un sens profond d’impuissance sociale et un sentiment d’injustice, qui induisent à leur tour une désaffection profonde pour le jeu démocratique tel qu’on le connaît dans nos sociétés libérales, ainsi que l’identification de responsables plus ou moins fantasmatiques pour expliquer tous les malheurs.

Le complotisme de « monsieur tout le monde » n’a donc rien d’anodin. Ses effets ne sont sans doute pas aussi visibles et spectaculaires que chez les groupes et individus fortement radicalisés, mais il semble agir insidieusement, et sur la durée, pour créer une image si négative de la vie en société qu’aucun moyen d’action pacifique et démocratique ne semble plus opérant pour améliorer le sort des individus, et ouvre donc la porte à d’autres approches moins conventionnelles, et potentiellement violentes. Le sentiment d’impuissance sociale et la perception de la politique comme un univers distant, corrompu et inopérant ne peuvent évidemment pas se réduire au seul complotisme, mais de plus en plus, celui-ci apparaît comme une composante non négligeable de l’équation mortifère qui conduit certains individus à commettre l’irréparable. D’autres études devront encore nuancer cette mécanique et suggérer des moyens efficaces de la contrecarrer, au-delà du vœu pieu qui propose simplement « plus d’esprit critique », et qui reste à ce jour largement incantatoire.

 

Notes :
[1] Bartlett J. & Miller C. (2010). The power of unreason: Conspiracy theories, extremism and counter-terrorism. London: Demos.
[2] Reichstadt R. (2016). « Contre les Juifs et les Croisés » : L’arrière-fond complotiste de l’islamisme radical. Fondation Jean-Jaurès, Note n°13.
[3] Cicchelli V. & Octobre S. (2018). Théories du complot et radicalité informationnelle, In : O. Galland & A. Muxel (Eds.), La tentation radicale : enquête auprès des lycéens (Chapitre 6), Paris : PUF, pp. 319-364.
[4] Dieguez S. (2018). Pourquoi le mouvement des « gilets jaunes » est complotiste, Bon pour la tête, 18 décembre 2018. La deuxième grande enquête Conspiracy Watch, Fondation Jean-Jaurès et Ifop sur le complotisme en France venait confirmer la forte présence du complotisme parmi les sympathisants des « gilets jaunes ». De plus, mon collègue Sylvain Delouvée, professeur de psychologie sociale à l’Université de Rennes, m’autorise ici à mentionner une étude encore non publiée qu’il a menée avec des collègues de l’Université d’Aix Marseille, et qui montre des liens statistiquement significatifs entre identification aux « gilets jaunes », mentalité conspirationniste, et justification de la violence.
[5] Van Prooijen J.-W. & Douglas K. M. (2017). Conspiracy theories as part of history: The role of societal crisis situations. Memory studies, 10, 323-333; Van Prooijen J.-W. (2019). Populism as political mentality underlying conspiracy theories. In B. Rutjens & M. Brandt (Eds.), Belief systems and the perception of reality, Oxon, United Kingdom: Routledge, pp. 81-97.
[6] F. Siddiqui & S. Svrluga, « N.C. man told police he went to D.C. pizzeria with gun to investigate conspiracy theory », Washington Post, 5 Décembre 2016.
[7] P. Lamberty & D. Leiser (2019). Sometimes you just have to go in – Conspiracy beliefs lower democratic participation and lead to political violence, en pré-publication sur https://psyarxiv.com/bdrxc/
[8] On retrouve ici la figure du « perdant radical » théorisée par Hans Magnus Enzensberger, et déjà bien documentée par le études sur la psychologie du complotisme.
[9] Van Prooijen J.-W., Krouwel A.P.M. & Pollet T. (2015). Political extremism predicts belief in conspiracy theories. Social Psychological and Personality Science, 6, 570-578.

 

Voir aussi :

Racisme anti-musulman et « Grand Remplacement » : réflexions sur Christchurch