ENQUÊTE. Les manifestations anti-confinement initiées à Berlin depuis le mois de mars s’étendent dans toute l’Allemagne et rencontrent un succès grandissant de semaine en semaine. Un mouvement hétéroclite aux allures de cour des miracles du complotisme.

Hygiene-Demo sur la place Rosa-Luxemburg à Berlin, le 18 avril 2020 (capture d’écran YouTube).

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En Europe, l’Allemagne fait figure de bon élève dans sa gestion du Covid-19. Les raisons de ce succès relatif sont largement débattues et, à l’heure actuelle, souvent exagérées tant les mécanismes de propagation du virus d’un pays à l’autre posent question. Alors que la majorité de la population déserte les rues, celles-ci sont massivement occupées par l’extrême droite et deviennent, comme aux États-Unis, le terrain d’une libération peut-être sans précédent des discours conspirationnistes dans l’espace public, au point que le président de la République fédérale, Frank-Walter Steinmeier, a déclaré jeudi qu’il valait « mieux porter un masque qu’un chapeau d’aluminium », visant explicitement ceux qui, dans son pays, adhèrent aux théories du complot.

Dans un contexte où les mesures d’exception prises contre le coronavirus ont très vite perdu en popularité et ont été vivement critiquées par les milieux d’affaires et par des intellectuels dans la presse, cette banalisation du complotisme n’a pas suscité la vague d’indignation que l’on aurait pu attendre dans un pays encore récemment touché par le terrorisme d’extrême droite à Halle et à Hanau.

Le passé national-socialiste de l’Allemagne et la mémoire toujours vive de la dictature socialiste à l’Est jouent probablement dans la sensibilité particulière des Allemands aux restrictions temporaires imposées aux libertés publiques. Du reste, les chiffres peu élevés de victimes du Covid-19 de l’autre côté du Rhin confortent les discours relativisant la dangerosité du virus. Dans ces circonstances, il n’y a plus qu’un petit pas à franchir pour que les conspirationnistes de tout poil voient dans ces restrictions une confirmation de leurs thèses et se rêvent en gardiens de la Constitution contre des forces obscures qui travailleraient à installer une « Corona-Diktatur ».

La Volksbühne, un enjeu symbolique et stratégique

Contrairement aux précédents mouvements protestataires d’extrême droite, le mouvement anti-confinement est né à Berlin, ville historiquement classée très à gauche. À l’origine de la première « Hygiene-Demo », comme ces manifestations sont appelées à Berlin, on trouve une organisation jusqu’ici totalement inconnue, la mal nommée Kommunikationsstelle Demokratischer Widerstand (« Agence de communication de la résistance démocratique »). Derrière elle se cachent en réalité deux acteurs de second plan de la scène théâtrale alternative locale, Hendrick Sodenkamp et Anselm Lenz, ayant co-organisé l’occupation illégale du grand théâtre public la Volksbühne entre le 22 et le 28 septembre 2017. C’est devant ce théâtre, sur la place Rosa-Luxemburg, symbole de la gauche radicale allemande, que les Hygiene-Demos ont lieu chaque samedi depuis le 27 mars.

Le lieu des « Hygiene-Demos » est un enjeu politique en soi : la Volksbühne (en français « la scène du peuple »), occupe une place unique dans l’histoire de la gauche allemande. Au début du XXe siècle, ce théâtre monumental a été financé par les ouvriers des quartiers de Mitte et Prenzlauer Berg afin de doter le prolétariat d’un théâtre qui ne soit pas un théâtre bourgeois. À la même époque, le parti communiste allemand installe sur cette même place son quartier général ; aujourd’hui, le parti Die Linke (allié de la France insoumise) et l’organe de presse Junge Welt, proche du parti, ont repris le flambeau. Sous la République de Weimar, les affrontements entre communistes et forces de l’ordre (ou entre communistes et nazis) y étaient courants. Du fait de son histoire ouvrière, elle devint également un enjeu pour les nazis qui y organisaient des événements destinés à célébrer les SA et les policiers allemands. Pendant la guerre froide, le théâtre et la place, situés dans la partie de la ville dépendant de la RDA, renouèrent avec leur histoire communiste et, après la Réunification, le théâtre et son héritage furent au cœur d’une des plus importantes controverses culturelles de l’histoire de l’Allemagne.

Le poids symbolique du lieu explique sans doute le choix des organisateurs de la première « Hygiene-Demo » d’y élire domicile. Au sens propre : leur journal, Demokratischer Widerstand, indique la Volksbühne comme étant le siège de leur rédaction. Le théâtre, vidé de ses équipes en raison du Covid-19 et qui de ce fait a mis du temps à saisir la situation, a finalement décidé de porter plainte contre les rédacteurs du journal parmi lesquels on trouve évidemment Lenz et Sodenkamp, mais aussi le nom du philosophe italien Giorgio Agamben qui a pourtant depuis démenti toute implication dans le mouvement et parle lui aussi d’usurpation d’identité.

>>> Lire, sur Conspiracy WatchLe conspirationnisme légitimé : Giorgio Agamben et la pandémie (28/03/2020)

Ces usurpations à répétition ont poussé la Volksbühne à réagir avec les riverains du quartier de la Rosa-Luxemburg-Platz en manifestant sous le slogan « Wir sind nicht eure Kulisse » (« Nous ne sommes pas votre décor »). Des groupuscules ayant participé par le passé à l’occupation de la Volksbühne se sont publiquement désolidarisés de leurs anciens camarades via des communiqués et surtout des contre-manifestations respectant le maximum de 50 participants et la distanciation sociale. Ainsi, grâce à des contre-manifestations démarrées tôt dans la journée, ils ont donné aux forces de l’ordre une justification pour bloquer la venue des manifestants indésirables sur la place lors de journées aussi cruciales pour la gauche et les démocrates que sont le 1er et les 8 et 9 mai (en raison du décalage horaire entre Berlin et Moscou, c’est le 9 mai qui a été retenue par les Soviétiques, et donc aussi pour la gauche communiste, comme date de la capitulation de l’Allemagne nazie, et non le 8 mai – ndlr). Si le symbole était sauf, le résultat fût que les contre-manifestants ayant respecté les restrictions sanitaires attirèrent considérablement moins l’attention des médias que le public des Hygiene-Demos qui, du fait des blocages, a largement débordé dans les rues adjacentes donnant lieu à des scènes hallucinantes à proximité de l’Alexanderplatz.

La « cour des miracles » du complotisme

Parmi ces scènes d’un type nouveau dans le paysage de la contestation de rues berlinoise largement pacifié depuis des années, on a vu des manifestants face caméra accuser « le Juif » de tous les maux, d’autres agresser physiquement une équipe de la télévision publique ARD.

Ces agressions viennent couronner une libération de la parole violente, complotiste et d’extrême droite. Certes, les complotistes ont toujours tenté d’exister et de faire porter leur voix à Berlin. Il n’est pas rare que des pancartes aux messages plus que douteux fassent tache au milieu des touristes qui se pressent Porte de Brandebourg. Aussi, le mouvement des Hygiene-Demos ne va pas sans rappeler les Montagsmahnwachen (en français, les « exhortations au réveil du lundi ») d’il y a six ans au cours desquels de vieux gauchistes sur le retour et des Reichsbürger (ces Allemands qui vivent dans l’allégeance à un « Reich » imaginaire) manifestaient ensemble pour la paix dans le monde. Le déclencheur avait alors été la guerre en Ukraine. Les coupables désignés : les Juifs.

Cependant, la fréquentation des Hygiene-Demos dépasse en terme de mélange hétéroclite tout ce qu’on connaissait jusqu’ici et donne une étrange impression de cour des miracles du complotisme : ainsi, en plus du cri de ralliement « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »), iconique du mouvement de la Chute du Mur – et récupéré depuis plusieurs années maintenant par le mouvement anti-islam Pegida –, on entend également de bruyantes dénonciation du « terrorisme vaccinal ». Tandis que des manifestants revêtent le masque des Anonymous, d’autres se livrent à la pratique du yoga, arborent des tee-shirt pro-Donald Trump, endossent un gilet jaune frappé de la lettre « Q » (allusion à QAnon) ou font flotter un drapeau palestinien. Des évangélistes poussent la chanson après avoir tagué la façade du théâtre du nom de Jésus. De nombreuses personnes qui tiennent Bill Gates pour l’ennemi public numéro un côtoient des manifestants arborant une étoile jaune, des pancartes hostiles aux Rothschild ou dénonçant l’intention des autorités de créer un « camp d’extermination » sur le secteur de l’aéroport de Tegel, dont la fermeture prévue de longue date a été avancée en raison du très fort ralentissement de l’activité aérienne. Certains pensent tout haut que, même sous Hitler, on était plus libre de manifester. Aucun procès-verbal ne semble pour l’instant avoir été dressé pour ce genre de propos dans un pays où, pour rappel, la minimisation des crimes nazis, y compris par la comparaison, est un délit.

Parmi les opinions les plus partagées, on retrouve celle des organisateurs qui, contrairement à d’autres ne nient pas l’existence du virus mais en minimisent la dangerosité en questionnant le véritable nombre de victimes dans le monde. Plus encore, ils y voient, au choix, une manœuvre pour dissimuler un effondrement du capitalisme, l’effet d’une panique des élites vieillissantes ou encore une action cachée en faveur du climat. Quoi qu’il en soit, il y aurait derrière cette opération une alliance opaque entre l’État et les géants de l’industrie pharmaceutique et du digital pour abolir la démocratie. Ainsi, de nombreux manifestants se présentent comme des défenseurs de la Grundgesetz, la Loi fondamentale qui tient lieu de constitution à la République fédérale d’Allemagne, en premier lieu Lenz et Sodenkamp qui l’impriment chaque semaine en annexe de leur Demokratischer Widerstand. Exemplaires à la main, ils se lancent dans des exégèses du texte, articles à l’appui : « Article 20, paragraphe 4 : Tous les Allemands ont le droit de résister à quiconque entreprendrait de renverser cet ordre [de l’État de droit], s’il n’y a pas d’autre moyen possible. »

Des figures connues de la complosphère allemande

Au-delà du grand nombre d’anonymes présents à ces manifestations, quelques visages plus connus permettent de mieux distinguer les forces en présence. On pourrait juger comme anecdotique la participation de personnalités telles que le cuisinier vegan et médiatique Attila Hildmann ou encore le chanteur R’n’B Xavier Naidoo si elle ne contribuait pas à autant donner une image sympathique d’un mouvement drainant des idées aussi nauséabondes.

Ainsi, la seule force politique majeure représentée sur place est logiquement le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) avec la youtubeuse et influenceuse Carolin Matthie, dont les livestreams à chaque Hygiene-Demo sont énormément suivis, dépassant les 150 000 vues pour celle du 9 mai. Matthie a été présidente de l’AfD dans l’arrondissement berlinois de Treptow-Köpenick et milite entre autres pour l’introduction en Allemagne du port d’arme sur le modèle américain. Lars Günther, député AfD du parlement régional de Brandebourg, grand habitué des Montagsmahnwachen où il était déjà porte-voix du magazine Compact de Jürgen Elsässer, vient chaque semaine. Celui qui a été à l’initiative en 2015 d’actions visant à intimider les réfugiés dans son département insulte cette fois-ci copieusement les journalistes présents sur place, les prend en photos et enfin diffuse ces dernières en ligne avec des sous-titres aux accents fascisants : « C’est à cela que ressemblent les journalistes de cartel ».

Seule l’antenne allemande de Russia Today, RT Deutsch, trouve grâce aux yeux des manifestants pour sa couverture complaisante du mouvement. Le reste de la presse est stigmatisée sous le terme de Lügenpresse (la « presse qui ment » en français). Cette expression, l’une des plus fréquemment utilisées par les militants du parti nazi pendant leur ascension, a fait ces dernières années un retour inattendu à la faveur de la montée en puissance de Pegida puis de l’AfD. L’extrême droite retourne ainsi l’accusation de nazisme contre ses détracteurs. En parlant d’une Gleichschaltung (« mise au pas ») de la presse, elle utilise un vocable faisant directement référence au processus par lequel Hitler a éliminé toute opposition en Allemagne à compter de son arrivée au pouvoir. Autre symbole détourné par les manifestants anti-confinement : le portrait d’Anne Frank. On a ainsi vu, samedi 16 mai, lors d’une manifestation à Halle, un néo-nazi, Sven Liebich, ceint d’un tee-shirt à l’effigie de l’adolescente allemande victime de la Shoah.

Les conspirationnistes ont leurs propres médias. Paradoxalement, pour les têtes d’affiche de ce secteur, il n’y a rien de mieux que d’être passé par des grands titres de presse et d’en être, volontairement ou pas, devenus des parias. Certains ont écrit par le passé pour les grands titres de la gauche. C’est le cas de Martin Lejeune qui émargeait dans des journaux comme Neues Deutschland, Junge Welt ou encore la Tageszeitung. Depuis quelques années, cet Allemand converti à l’islam s’est plusieurs fois fait remarquer pour son militantisme politique pro-Erdogan. Anselm Lenz, l’organisateur des Hygiene-Demos, a également écrit pour la Tageszeitung. Il publie toujours dans la revue Rubikon à laquelle collabore également l’universitaire suisse Daniele Ganser, une icône de la complosphère germanophone.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Daniele Ganser et les réseaux « stay-behind » : dans la fabrique de « l’histoire-complot » (16/01/2019)

Chaque manifestation est également couverte par Ken Jebsen. Celui qui fût journaliste pour la radio publique berlinoise de 1987 à 2011, fonda après son licenciement son propre média en ligne KenFM. C’est une des figures incontournables du complotisme allemand, de tous les événements politiques douteux du pays. Ses prises de position ont largement été commentées et documentées par la presse allemande : très proche du Kremlin, mais aussi du magazine Compact de Jürgen Elsässer jusqu’à leurs différents sur la crise des réfugiés, Jebsen n’approuve pas les positions anti-islam de Pegida. Si des nuances et des divergences idéologiques existent entre ces personnalités, il est cependant remarquable que Jebsen, aussi bien que Lejeune, aient été marginalisés à la suite de sorties antisémites répétées prenant le plus souvent la forme à la fois d’une relativisation des crimes nazis et d’une identification d’Israël à l’Allemagne hitlérienne.

Si l’antisémitisme est une composante essentielle des discours de Jebsen et Lejeune, il n’en demeure toutefois qu’une composante parmi d’autres. Chez l’autoproclamé Volkslehrer (l’« enseignant du peuple ») Nikolai Nerling, le thème du « complot juif » prend une dimension obsessionnelle. Cet agitateur néo-nazi attire l’attention des caméras par la provocation. C’est ainsi l’un des rares participants aux Hygiene-Demos de Berlin à se faire presque systématiquement appréhender par les forces de l’ordre.

Martin Lejeune, Nikolai Nerling, Compact, les opposants aux campagnes de vaccination sont autant de personnalités et d’entités qui, bien avant la crise sanitaire, étaient déjà bien connues et même reconnues pour leur activisme conspirationniste : ils ont tous été distingués lors de la cérémonie annuelle du Goldener Aluhut (le « chapeau en aluminium d’or »). En Allemagne, il est très courant de désigner les complotistes par le terme péjoratif d’Aluhut, qui trouve son origine chez un personnage d’une nouvelle de Huxley qui, grâce à une coiffe de feuilles métalliques, bloque les effets de la télépathie.

La résurrection des « Querfront » ?

Querfront : c’est l’un des mots utilisés de manière quasi unanime par la presse allemande pour caractériser le mouvement dès les premières manifestations à Berlin. Expression parfois traduite par « troisième position » en français, le terme Querfront désignait, sous la République de Weimar, le point de jonction où radicalités de droite et de gauche traditionnellement rivales faisaient front contre un ennemi commun : la démocratie libérale.

Si une partie importante des têtes d’affiches du mouvement conspirationniste ont écrit dans des journaux de gauche, il paraît toutefois dangereux de continuer à les désigner comme tel à partir du moment où ces derniers se font les promoteurs d’une vision du monde basée sur des critères d’exclusion ancrées à l’extrême droite. Au risque d’exaucer le vœu le plus cher du rédacteur en chef de Compact, Jürgen Elsässer : il y écrivait dans la première édition que leur succès dépendra justement de la création d’un « Querfront », c’est-à-dire un ralliement de la gauche radicale à leur combat. Parler de stratégie globale des populistes semble approprié tant les tentatives de récupération de bastions symboliques de la gauche et/ou du libéralisme allemands sont de plus en plus nombreuses et visibles : la Volksbühne et la place Rosa-Luxemburg, les chants et dates de 1989 ou encore l’utilisation de portraits de la résistante anti-nazie Sophie Scholl et du chancelier Willy Brandt (1969-1974) sur des affiches de campagne de l’AfD. Aussi, la réalité est qu’aucun parti ou organisation de gauche ne participe à ce mouvement, contrairement à des partis établis à l’autre bout de l’échiquier comme l’AfD, le NPD ou le Dritte Weg dont la participation de membres est largement documentée.

Un mouvement pas si spontané

L’audience des complotistes explose sur le Net pendant toute la durée du confinement, particulièrement ceux surfant sur un sentiment de peur face à la vaccination. Des vidéos mensongères circulent énormément comme celle-ci qui a cumulé pas moins de 1,3 millions de vues en une dizaine de jours. La vidéo incrimine un projet de loi, abandonné depuis, consistant à créer pour les citoyens ayant guéris du Covid-19 ou pour ceux s’étant fait vacciner un « certificat d’immunité » qui leur permettrait de reprendre plus rapidement certaines activités. Il n’en faut pas plus pour que l’auteur affirme que « quiconque refuserait la vaccination serait privé de ses droits fondamentaux » et qu’il s’agirait là d’une « vaccination obligatoire » déguisée. De nombreuses pétitions reprenant ce type d’argumentation fallacieuse voient le jour. Le Net est aussi et surtout un outil de mobilisation pour des actions de rues.

Le quotidien berlinois Tagesspiegel pose justement la question de l’organisation d’un tel mouvement. Peut-il être tout à fait spontané ? Il ne le croit pas et affirme avoir eu accès à des boucles Telegram sur lesquels le mouvement s’organise. Les manifestations de Berlin ont vite été relayés dans les réseaux des groupuscules conspirationnistes. Ainsi, dès début avril, de nombreux militants néo-fascistes ont fait le voyage à Berlin, principalement depuis la Saxe voisine. Il faut également préciser qu’en Saxe, ancien Land de l’Est et aujourd’hui Etat-clé du renouveau de l’extrême droite outre-Rhin, le confinement, certes moins strict qu’ailleurs, n’a jamais stoppé l’extrême droite. Ainsi, les Montagsdemos (« manifestations du lundi » en référence aux manifestations hebdomadaires à l’automne 1989 ayant conduit à la chute de la RDA) de mouvements xénophobes comme « Pro Chemnitz » qui en août et septembre 2018 avec ses « chasses aux basanés » et sa vandalisation d’un restaurant cacher dans l’ancienne Karl-Marx-Stadt avaient attiré l’attention de la presse internationale. Un autre fait de gloire notable de ces derniers mois est la manifestation organisée par Pegida à Dresde le 20 avril, date anniversaire de la naissance d’Adolf Hitler.

Pancarte exhibée à Darmstadt lors de la manifestation du 9 mai 2020 (« Anne Frank serait avec nous ! Plus jamais de dictature ! » ; crédits : Facebook/Tim Dreyer).

Fait nouveau, les Hygiene-Demos de Berlin font des émules au-delà des régions de l’Est où ces mouvements de contestation fleurissent depuis plusieurs années. De grandes villes de l’Ouest comme Hambourg, Cologne, Dortmund, Darmstadt ou Francfort ont vu apparaître ces dernières semaines des manifestations au contenu similaire, mais avec un nom différent quasiment à chaque endroit. Le chroniqueur Thomas Grabinger a réussi à transformer le site Journalistenwatch.com, un des principaux de la complosphère allemande, en chaîne d’info en continu retransmettant les manifestations dans chaque grande ville, en duplex. Stuttgart, qui n’est pas connue pour être un terreau particulièrement favorable pour l’extrême droite, s’est étonnamment distinguée comme un des lieux majeurs de la contestation. Avec ses manifestations portant le nom de « Querdenken 711 » à l’appel d’un parfait inconnu, Michael Ballweg (patron d’une société de logiciels informatiques sans engagement politique connu), la mobilisation souabe a étonné tout le monde avec plus de 2000 participants dès la première édition fin avril. Lors de la journée de manifestations du 9 mai, le journaliste complotiste berlinois Ken Jebsen a fait le déplacement sur place où il a été accueilli en héros.

La Bavière, où avait été appliquées les mesures les plus strictes du pays et qui reste un foyer épidémique à risque important, s’est révélée le 9 mai comme le principal Land de la contestation, prenant de court les autorités politiques, sanitaires et policières. Tandis qu’à Nuremberg plus de 2000 personnes se réunissaient, à Munich pas moins de sept manifestations ont eu lieu en parallèle dans toute la ville contre les restrictions liées au Covid-19. Celle de la Marienplatz, la place de l’Hôtel de Ville, a réuni plus de 3000 participants, bien entendu sans distanciation sociale. Galvanisés par la décision récente de la Cour constitutionnelle de ne pas restreindre davantage la liberté de réunion en interdisant les manifestations bien que celles-ci contreviennent aux normes sanitaires et rendent les dispersions par la police difficiles, les manifestants se rêvent avec leurs rendez-vous hebdomadaires du samedi un avenir semblable à celui des Gilets jaunes, les revendications sociales en moins.

Une chose est sûre, les critiques sur le bien-fondé du confinement ouvrent une séquence politique inédite en Allemagne qui risque de diviser la société comme jamais depuis la crise des réfugiés de 2015. En effet, après quelques mois d’union nationale apparente, la crise semble désormais contaminer l’appareil d’État et la classe politique. Un haut-fonctionnaire du ministère de l’Intérieur joue les lanceurs d’alertes en envoyant depuis son adresse mail professionnel, et sans l’accord de sa direction, un document de 83 pages empreint de conspirationnisme sur l’erreur qu’aurait constituée l’instauration de restrictions sanitaires à tout ce que l’Allemagne compte d’autorités publiques.

Le Parti libéral-démocrate (FDP), proche du patronat, s’engouffre également dangereusement dans cette brèche avec son leader Christian Lindner qui est en croisade contre, selon lui, des mesures autoritaires et infondées jusqu’à faire des émules embarrassantes au sein de son parti. C’est ainsi que le député FDP de Thuringe, Thomas Kemmerich, a cru bon de prendre part sans masque à une Hygiene-Demo le 9 mai dernier à Gela. Le même Kemmerich qui s’était fait élire le 5 février dernier Ministre-président de son Land grâce aux voix de l’extrême-droite, une première depuis la Seconde Guerre mondiale, provoquant un séisme politique au niveau national et le poussant à démissionner, honteux, au bout de 24 heures.

 

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