Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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Morad El Hattab, de la quête de reconnaissance à la croisade complotiste

Publié le 11 juin 2026 par 
Perla Msika
Temps de lecture
12 min de lecture

S'il a par le passé associé son nom à des causes diverses, dont la défense de l'État d'Israël, c'est sur la complosphère que ce hâbleur a fini par trouver un public en phase avec sa dénonciation de la « pédocriminalité d'État ».


  En bref 

Morad El Hattab (capture d'écran FranceSoir, 27/01/2021).

Cerné par les quatre bords de ses visioconférences basse résolution, Morad El Hattab le jure : il a « des contacts très étroits ». Quel que soit le domaine, l'actualité ou l'enjeu. Le quinquagénaire s'époumone à faire valoir son expertise et son prétendu entregent. Ses titres interchangeables ne disent pas autre chose. Tantôt « écrivain et philosophe », tantôt « géopolitologue » et même « conseiller expert en ingénierie financière et intelligence économique ».

Une stratégie qui, dans le petit monde de la complosphère, fait tristement illusion. Morad El Hattab est aujourd'hui un commentateur régulier de sites complotistes, et en particulier des émissions de Nexus, un média conspirationniste dirigé par Marc Daoud. D'inépuisables chroniques au service d'un combat majeur : la lutte contre la pédocriminalité orchestrée, selon lui, par les institutions.

Reste que cette obsession n'est pas née du jour au lendemain et que son complotisme imprègne tous les sujets : géopolitique, sécurité, violences sexuelles. Morad El Hattab dénonce pêle-mêle « l'entrisme du Mossad » au sein de la DGSI ; la dissimulation d'Emmanuel Macron comme « agent de l'étranger » ; le « vol d'organes des victimes des attentats de Nice » par l'État ; le « financement de l'islamophobie en France » par les Émirats arabes unis… Des propos qui mènent souvent à un autre de ses thèmes de prédilection : l'influence supposée d'Israël et de personnalités juives. Une obsession surprenante quand on se penche sur sa trajectoire et ses premiers engagements.

Né en 1974 à Dole (Jura) de parents d'origine marocaine, Morad El Hattab El Ibrahimi s'engage d'abord au service d'initiatives locales. Autour de 2000, il participe à la création d'une Société protectrice des contribuables (SPC) militant pour une meilleure transparence des fonds publics. Dès 2001, il conduit une liste citoyenne aux élections municipales de Dole, qui recueille un peu plus de 3 % des voix. L'année suivante, il s'engage dans une Fédération nationale des Motivés.

S'il se présente comme géopolitologue et philosophe, nous n'avons pas été en mesure de retracer son parcours d'études. Il a toutefois été récompensé du prix littéraire Lucien-Caroubi « pour la paix et la tolérance » pour un essai publié en 2003, Chroniques d'un buveur de lune (Albin Michel). C'est à cette époque qu'il prend part à plusieurs combats, notamment la lutte zélée contre l'antisémitisme et la défense d'Israël. Des engagements, à la fois tous azimuts et ponctuels, qui posent toutefois question : certaines associations et leurs militants gardent peu de souvenirs de lui. Voire aucun.

Anticorrida et dialogue interreligieux

C'est par exemple le cas du CRAC (Comité radicalement anti-corrida), dont une page du site le mentionne, une seule fois, en 2007, comme président d'honneur de l'association aux côtés de deux autres personnalités. D'après lui, c'est un ancien président de l'association qui lui aurait proposé le poste. Actuel président du CRAC et militant de longue date, Cyril Vauchelle est perplexe : dans l'organisation, personne ne le connaît. « On ne sait pas pourquoi ce nom apparaît. Car les deux autres présidents mentionnés, on les connaît bien. Lui, on ne sait même pas qui c'est. C'est peut-être un coup de com' qui a dû être fait à l'époque. Ce qui est sûr, c'est que ça n'a pas duré. »

À l'époque, Morad El Hattab bénéficie d'une petite visibilité grâce à son engagement auprès du collectif Urgence Darfour, créé en 2005, et notamment à la publication d'un ouvrage collectif éponyme, dont il se voit confier la direction. « Il est resté un an, peut-être deux, se rappelle Bernard Schalscha, ancien délégué général du collectif. C'est en discutant banalement avec lui après une réunion que je me suis rendu compte qu'il ne connaissait pas grand-chose ». Le souvenir qu'il laisse au sein de l'association est ambivalent. Comme au CRAC, certains membres actifs ne se souviennent tout simplement pas de lui. Contacté, le président d'Urgence Darfour, le pédiatre Jacky Mamou, évoque un garçon « sympathique », « énergique », qui avait été « très blessé parce qu'il convoitait un poste de représentant des musulmans en Europe, qu'il n'a finalement pas obtenu ».

Couverture du livre collectif Urgence Darfour (2007).

Jusqu'aux alentours de 2018, Morad El Hattab, de culture musulmane, semble vouloir s'imposer comme une figure du dialogue interreligieux, en particulier auprès d'institutions juives ou israéliennes : conférencier pour l'ambassade d'Israël en France en 2006, puis, la même année, lors d'une saison culturelle organisée par l'ambassade de France en Israël ; à nouveau conférencier en 2007 pour le Centre culturel juif de Dijon et, en 2017, pour le Casip-Cojasor (une fondation juive œuvrant dans le domaine social). Un passé qui lui vaut d'être étiqueté aujourd'hui comme « sioniste » par le blog complotiste Panamza.

« On était plutôt amis, on luttait ensemble contre l'islamisme et la désinformation », confie Francine Girond, éditrice qui l'a perdu de vue il y a quinze ans. Un engagement, là encore, imbriqué dans la défense d'Israël et de la mémoire de la Shoah. Morad El Hattab se montrait alors intraitable avec « l'antijudaïsme » et l'antisionisme. En 2008, dans une interview à Israel Magazine, il ne manquait pas de qualifier « la criminalisation de l'État d'Israël » de « cancer du XXIe siècle ». Mais son engagement ne s'accompagnait vraisemblablement d'aucune fonction réelle.

Dans un vieux dossier de presse, Morad El Hattab apparaît aussi dans la liste des 36 membres du comité directeur de l'association France-Israël – Alliance Général Koenig où son nom côtoie celui de plusieurs anciens ministres (Jean-François Copé, Patrick Devedjian, Claude Goasguen...), de l'avocat Gilles-William Goldnadel ou encore du petit-fils du général de Gaulle. Un « statut sans fonction, purement honorifique. Il suffisait de venir à une assemblée générale et de demander à devenir membre du comité directeur », souligne l'actuel président de l'association, Ariel Amar.

Le document, non daté, permet seulement de rattacher cette présence à la période de la présidence de Gilles-William Goldnadel, entre 2004 et 2018. Contacté, ce dernier ne garde qu'un très vague souvenir d'El Hattab. Quant à Josiane Sberro, un pilier de l'association, elle se souvient d'« un ami un peu bizarre » avec qui elle a effectivement travaillé autour des années 2000, mais qui croyait que ce statut de « copain des Juifs » allait lui permettre de se faire un nom. Ils se sont éloignés en raison de « divergences » dont elle a oublié la teneur. De son côté, Francine Girond décrit un homme apprécié, « un peu farfelu », qui s'est progressivement mis en retrait. « Moi, j'ai mis ça sur le compte de son mariage et, il me semble, de la naissance d'un enfant. »

« Pédoland »

Cette évolution personnelle coïncide en effet avec un tournant. Autour des années 2010, Morad El Hattab lance plusieurs sociétés de conseil sans grand succès : Business Muslim Committee en 2008, El Hattab El Ibrahimi en 2013, dernière tentative en 2019 avec Darius Global Advisors. C'est finalement dans les sphères complotistes que l'opportunisme qui a guidé tous ses engagements trouve son public : Morad El Hattab apparaît aujourd'hui comme l'un des plus virulents imprécateurs contre une prétendue « pédocriminalité d'État ».

Un combat amorcé après un « drame personnel », raconte-t-il. Nous sommes fin 2016. Dans le cadre d'une procédure de divorce, le tribunal de grande instance de Paris lui retire son autorité parentale. Il se met alors à crier au complot : « Mon ex-compagne, en lien avec des officiers de police, a participé à des partouzes en France et à l'étranger. [...] J'ai été amené à découvrir des falsifications d'enquête au sein de la police nationale, des pactes de corruption entre des magistrats et des fonctionnaires de police, voire des associations », pérore-t-il en 2023 sur FranceSoir, au micro de Richard Boutry. Une obsession qu'il ressasse depuis lors.

Pour Morad El Hattab, cette décision de justice n'est que le signe d'un réseau pédocriminel orchestré par les institutions judiciaires. « Le malheur des enfants français et de mes enfants, c'est d'être tombés sur les réseaux de la préfecture de police qui octroient les pièces d'identité qui permettent à ce que ces salopards, à l'autre bout du monde, puissent enlever et torturer des enfants », répète-t-il encore sur Nexus en février 2026.

« Pédoland », « Pédo-magistrature », « Pédo-flics » : les néologismes ne manquent pas pour alimenter les fantasmes qui ont fait de Morad El Hattab un visage des rassemblements de « parents plaignants ». Derrière ces manifestations, des collectifs complotistes qui se présentent comme des associations de protection de l'enfance et s'opposent aux « placements abusifs » et à l'Aide sociale à l'enfance (ASE), qu'ils accusent de complicité de trafics d'enfants.

Morad El Hattab lors d'un rassemblement contre la pédocriminalité à Paris le 6 septembre 2020 (capture d'écran).

Et leur discours n'est pas sans conséquences. En 2021, l'enlèvement de la petite Mia, 8 ans, alors placée chez sa grand-mère dans les Vosges, est organisé pour le compte de sa mère, acquise à ces thèses, par un commando obéissant à Rémy Daillet-Wiedemann. Ce militant d'extrême droite est aujourd'hui poursuivi, notamment pour « complicité de séquestration de mineur » et « association de malfaiteurs terroriste ». Or Morad El Hattab le connaît : le 22 octobre 2020, il a coanimé avec lui une longue conférence en ligne, à l'invitation du vidéaste complotiste Hayssam Hoballah.

Le mythe d'un réseau élitiste pédo-sataniste mondial a été popularisé par le mouvement complotiste américain QAnon. Il fait aussi des adeptes en France, dont Morad El Hattab. Mais ces commentateurs contribuent-ils vraiment à la protection des enfants ? Pour Laurent Boyet, membre de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) et fondateur de l'association Les Papillons, ils peuvent même nuire à la cause : « Il suffit de collaborer avec la protection de l'enfance pour être mis en cause par ces internautes. Récemment, j'ai fait un podcast sur le sujet avec François Hollande. On m'a alors accusé, moi aussi, d'être impliqué dans un complot d'élites, avec Hollande, avec Jack Lang. »

Complexe de persécution

Ces accusations mensongères, Morad El Hattab en est friand. Dans un confusionnisme permanent, il martèle l'existence d'un réseau pédocriminel mondial connu des élites, en piochant dans l'actualité. En décembre 2025, sur Géopolitique Profonde, il voyait ainsi des « liens terroristes avec l'affaire Epstein, l'affaire Palmade ». Ces dernières semaines, il a passé plusieurs heures à prétendre faire des révélations sur Jeffrey Epstein, présenté comme « un espion brillant » auquel il aurait été « indirectement mêlé » par l'intermédiaire de ses enfants.

De quoi tirer insidieusement la couverture à lui. Morad El Hattab se découvre une foule d'ennemis. Il se dit surveillé, menacé et même victime d'une tentative d'assassinat au moyen d'un « spray sur le visage ». Parmi ses adversaires supposés, Brigitte Macron, qu'il accuse non seulement de mentir sur son genre mais aussi d'avoir abusé d'Emmanuel Macron adolescent.

 

En janvier dernier, Morad El Hattab s'est même indigné de ne pas figurer sur le banc des prévenus jugés pour le cyberharcèlement de l'épouse du chef de l'État. Celle-ci serait aussi, à l'en croire, à l'origine du programme d'éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS), manœuvre supposée de l'État pour endoctriner les enfants et faciliter les agressions pédocriminelles.

« Je me demande si cette attitude n'est pas une façon de détourner le regard, analyse Laurent Boyet. En accusant un réseau d'élites d'être responsable de la pédocriminalité, on dédouane la société. C'est une manière de dire : « Ça vient d'eux, pas de nous. Et comme on ne peut rien faire contre ces élites toutes-puissantes, à la rigueur, ne faisons rien. » »

Morad El Hattab reprend ainsi à son compte la théorie du complot visant Brigitte Macron diffusée par le bulletin d'extrême droite Faits & Documents et son ancien animateur Xavier Poussard (« un ami »). Une thèse infamante propulsée mondialement par la youtubeuse américaine Candace Owens, avec laquelle El Hattab se dit « en contact ». Il salue au passage Égalité & Réconciliation, le mouvement d'Alain Soral, pour le « remarquable travail logistique » qu'il a assuré pour populariser ces affabulations transphobes.

Les fréquentations de Morad El Hattab ont changé. Tout comme son regard sur les Juifs et sur Israël, dont il voit désormais la main partout : derrière la DGSI, accusée d'être « sous pavillon américain et israélien depuis le Bataclan » ; derrière Jeffrey Epstein, qui aurait orchestré l'annulation des spectacles du polémiste antisémite Dieudonné ; derrière le terroriste Mohamed Merah, auteur du massacre de l'école juive Ozar Hatorah, dont la « formation » aurait été assurée, selon lui, par l'État hébreu ; derrière la révolution de Maïdan, en Ukraine, « menée par l'OTAN et les États-Unis, avec la complicité de l'Union européenne et de certains intérêts israéliens ». Fervent admirateur de Vladimir Poutine (qu'il identifie comme un « nouveau De Gaulle » tandis qu'il qualifie Volodymyr Zelensky de « nazi cocaïnomane »), il publie un essai à sa gloire chez Perspectives Libres, la maison d'édition du Cercle Aristote, une association d'extrême droite.

Source : X, 12/11/2023.

Morad El Hattab reprend aussi à son compte un prétendu proverbe russe insinuant que les Juifs sont les premiers responsables de la haine qui les prend pour cibles. Interpellant l'État, il instrumentalise une nouvelle fois ses enfants sur le registre de la concurrence victimaire. Quelques jours après le 7 octobre 2023, en réponse à un message d'Élisabeth Borne condamnant l'antisémitisme, il tweete : « est-ce parce que mes enfants ne sont pas JUIFS que vous vous êtes abstenu d'agir contre les POLICIERS CRIMINELS » [sic]. Puis, en janvier 2024, à l'adresse d'Emmanuel Macron : « N'abandonnez-vous que les enfants GOYS (non juifs) ? »

« L'engagement » de Morad El Hattab contre la pédocriminalité apparaît ainsi moins comme une cause que comme un prétexte à sa lecture complotiste du monde. Sur X, il relaie des caricatures diabolisant Israël et reprend à son compte les propos du guitariste Eric Clapton selon lesquels « Israël dirige le monde ». Il accuse aussi Emmanuel Macron d'avoir truqué l'élection présidentielle de 2022 et a même déposé un recours devant le Conseil constitutionnel par l'intermédiaire d'une autre figure complotiste, Me Carlo Alberto Brusa.

Comment expliquer un tel revirement idéologique ? Opportunisme ? Quête de prestige ? Si les convictions de Morad El Hattab ont changé, il laisse dans l'esprit de tous ceux qui l'ont croisé la même impression, que résume le politologue Jean-Yves Camus : « Le souvenir d'un garçon pas très solide, vraiment en recherche, à la fois de sa propre identité et de reconnaissance. »

Contacté, Morad El Hattab a refusé de répondre à nos questions.

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