Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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Conspiracy Watch : Les faits
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le complotisme

Ces incendies d'églises qui enflamment la complosphère

Publié le 9 juillet 2026 par 
Victor Mottin
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9 min de lecture

Derrière les images spectaculaires de clochers en feu, la complosphère voit la preuve d'un plan concerté contre la chrétienté. Même quand les faits disent autre chose.


  En bref 

Incendie de l'église de l'Immaculée-Conception (Saint-Omer) dans la nuit du 1er au 2 septembre 2024 (crédit : Vincent Labroy/SDIS 62).

2 septembre 2024 : la petite ville de Saint-Omer (Pas-de-Calais) est endeuillée. La veille, l'église de l'Immaculée-Conception, située dans les faubourgs de la commune, a été ravagée par un incendie criminel. Les impressionnantes images du sinistre ont fait le tour des réseaux sociaux puis se sont répandues sur les chaînes d'information en continu. Avec elles, une flambée ininterrompue de commentaires suspicieux, d'interprétations erronées et de sous-entendus complotistes.

Sur les antennes de Sud Radio, l'ex-député Jean-Frédéric Poisson, président du parti VIA, s'est ainsi emporté devant cette « épidémie d'incendie » qui « frappe les églises et bâtiments chrétiens en France dans une forme d'indifférence coupable ». L'ancien maire de Rambouillet ajoute, remonté : « Ceux qui veulent faire disparaître le christianisme perdent leur temps. Nous ne renierons rien et nous ne nous tairons pas. »

« Extrême-gauche » et « musulmans fanatiques »

« Encore une église qui brûle sans aucune explication et dans l'indifférence générale », renchérit le twittos NeoSalva, proche des traditionnalistes de Civitas. Quant à l'avocat Fabrice Di Vizio, il préfère opter pour le clin d'œil antisémite : « Tapez sur Google : incendie synagogue réactions politiques et incendie église saint Omer réactions politiques et jouez au jeu des 7 différences. » Même Elon Musk, l'homme le plus riche de la planète, y est allé de son petit commentaire. Le patron de X a relayé un post complotiste de l'influenceur suprémaciste suédois Peter Sweden, accompagné d'une vidéo du clocher en feu.

Mais qui commettrait un tel forfait ? Et pour quelle raison ? A en croire Jean Messiha, ancien habitué de l'émission Touche Pas à Mon Poste (TPMP), l'explication est toute trouvée. Dans une publication virale, le polémiste accuse, au choix, « l'extrême-gauche » ou les « musulmans fanatiques » d'être à l'origine de l'incendie. « Voici ce qui reste de cette magnifique église qui a résisté à plusieurs siècles et deux guerres mondiales, mais pas à la haine de la France entretenue depuis 40 ans par un système antinational inique », martèle-t-il, photo à l'appui.

Capture d'écran (Fabrice Di Vizio, X)

Il se trouve que le profil du principal suspect ne colle pas précisément avec les fantasmes civilisationnels de Jean Messiha. De nationalité française, Joël V., né en 1985, est décrit comme un « écorché vif » par le président du tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer en 2019. À l'époque, il était déjà jugé pour avoir incendié plusieurs églises de la région. Ce sans-abri, trimballé durant son enfance entre familles d'accueils et service de la DDASS, raconte avoir été violé entre 5 et 7 ans. Une agression qu'il mobilise pour justifier ses actes contre les édifices religieux. « Je ne sais si [celui qui m'a violé] est encore vivant ou dans la région alors je me venge sur les églises. Vous savez ce qu'on dit sur les curés ? Jamais je ne m'attaquerais physiquement à eux, mais du coup, brûler des églises, c'est comme m'attaquer à mon pédophile », explique-t-il, lors d'une expertise. Mais le mal est fait.

Notre-Dame, le début de la fin

Il faut remonter au lundi 15 avril 2019 pour comprendre comment ces récits se sont forgés. En fin de journée, un épais nuage de fumée attire l'attention des Parisiens. Très vite, la terrible nouvelle se diffuse : Notre-Dame brûle. La France retient son souffle alors que la flèche de l'édifice religieux s'apprête à s'effondrer. Les pompiers réussiront à stopper le feu au terme d'un combat acharné de plusieurs heures, et cela malgré les conseils hasardeux de Donald Trump qui recommandait l'intervention des Canadair. Avant que la déferlante de fake news liée à la pandémie de Covid n'emporte tout sur son passage, l'incendie – très probablement accidentel – de la cathédrale la plus célèbre du monde provoque une effervescence complotiste d'une ampleur rarement égalée en France.

Quelques minutes seulement après l'annonce de l'effondrement de la flèche, Riposte Laïque évoque l'hypothèse d'un « attentat musulman » et pronostique le « début d'une guerre civile terrible ». Sur Égalité & Réconciliation, on parle plutôt d'une « vengeance talmudique ». Alain Soral, fidèle à son habitude, préfère rappeler que « la haine du Christ et de ses lieux de culte provient d'abord de la Synagogue et de ses succursales maçonniques », précisant « que brûler les églises est une injonction du Talmud ».

Deux semaines après les faits, lors de son traditionnel hommage du 1er mai à Jeanne d'Arc, l'ancien président du Front national (FN) Jean-Marie Le Pen laisse entendre que l'incendie selon lui « criminel » de la cathédrale serait l'œuvre d'un « service », a priori étranger. Quant à la youtubeuse complotiste australienne pro-Bachar el-Assad, Maram Susli, alias « @Partisangirl », elle accuse Emmanuel Macron d'avoir « probablement mis le feu à Notre-Dame pour discréditer les Gilets jaunes ». Un an après les faits, 7 % des Français considèrent qu'« il s'agit d'un incendie criminel à propos duquel le gouvernement cherche à dissimuler la vérité » tandis que 29 % estiment que « des zones d'ombre subsistent dans cette affaire et qu'il n'est pas vraiment certain que cet incendie soit accidentel ». Des hypothèses largement plébiscitées chez les sympathisants d'extrême droite.

En avril 2019, l'incendie de Notre-Dame a provoqué une déferlante de théories complotistes (crédit : Geoffroy Van Der Hasselt/AFP).

Depuis, chaque événement similaire est accompagné du même refrain. C'est le cas en juillet 2024, suite à l'incendie de la flèche de la cathédrale de Rouen. Mais aussi en décembre de la même année, après que la toiture de l'église des Saints-François à Montpellier ait pris feu. Si la piste accidentelle est privilégiée par les enquêteurs, cela n'empêche pas Gilbert Collard de remettre une pièce dans la machine à soupçons : « Vous ne trouvez pas qu'en France les églises brûlent beaucoup ? » fait mine de s'interroger l'ex-député FN. Rebelote quelques jours plus tard, alors qu'un édifice religieux s'embrase de l'autre côté de l'Atlantique, à Indianapolis. Cette fois, c'est le complotiste Silvano Trotta qui ironise : « Il est bien connu que les églises deviennent subitement depuis quelques temps facilement '« inflammables »' ».

Soupçon généralisé

À la même période, Christine Kelly signe une tribune dans Le JDD sur les attaques que subiraient la chrétienté. « Au-delà des croix, les églises ne cessent d'être la cible d'« inconnus ». Il n'y a pas une semaine sans dégradations d'églises en France » déplore la présentatrice. Plus récemment, un feu accidentel a dévasté la toiture de la chapelle Saint-Anne des Rochers à Trégastel (Bretagne). « C'est fou toutes ces chapelles, églises, cathédrales, chrétiennes, qui ont défié des centaines d'années, et qui se mettent à brûler toute seule », embraye de manière pavlovienne Silvano Trotta. Fin juin, le complotiste aux 273 000 abonnés sur X croyait déceler derrière un clip de la chanteuse Katy Perry la preuve d'un plan de vandalisation des édifices religieux. « Pourquoi Hollywood s'acharne uniquement sur les églises chrétiennes… mais jamais sur les synagogues ou les mosquées ? » questionne quant à lui le twittos Black Bond PTV.

Dans cette ambiance de soupçon généralisé, la réalité peine à se faire entendre. L'année dernière, le ministère de l'Intérieur notait une augmentation des incendies ou tentatives d'incendies dans des églises françaises en 2024 (50 faits contre 38 l'année précédente sur un total d'environ 42 000 bâtiments). Une évolution corroborée par les statistiques de l'Observatoire du Patrimoine religieux (OPR), une association qui « œuvre à la préservation et au rayonnement du patrimoine religieux français », toutes religions confondues, abondamment citée par les complotistes. Ces derniers oublient pourtant de mentionner que, comme le rappelle auprès de l'AFP Claire Danieli, responsable de l'inventaire des édifices religieux à l'OPR, ces incendies sont « dans la majorité des cas » d'origine accidentelle : « Le schéma est récurrent. Vous avez des ardoises qui bougent, l'eau rentre et touche les fils électriques. Un court-circuit se crée sans qu'on s'en aperçoive et c'est l'incendie. [...] Ou alors c'est le chauffage électrique ».

Capture d'écran (Aubontouitefrancais / X)

Bien que l'association souligne une hausse ces dernières années de la part des incendies volontaires dans le total, le site chrétien d'actualité La Vie précise que « si certains criminels visent explicitement les églises dans l'optique de dégrader un lieu de culte ou de blesser les fidèles, beaucoup des incendiaires qui passent à l'acte sont atteints d'un trouble psychique ». Par ailleurs, il convient de rappeler que les églises n'ont pas attendu la présidence d'Emmanuel Macron pour s'enflammer. Ce genre d'événements n'a même rien d'exceptionnel. À trois reprises (en 1020, 1194 et 1836), la cathédrale de Chartres a ainsi menacé de disparaître dans les flammes. Idem pour la Cathédrale de York, en Angleterre, qui brûla pas moins de cinq fois en mille ans, celle de Canterbury en 1174 ou celle de Noyon en 1293.

Ambiance croisade

Mais l'idée d'un vaste plan programmé pour en finir avec la chrétienté séduit et mobilise au-delà d'un cercle de fidèles déjà marqués par ce qu'ils interprètent comme la marque d'un recul progressif de leur confession. Quel symbole plus marquant que celui d'un clocher en flammes ? Une église qui brûle, c'est aussi le prétexte idéal pour mener de nouvelles guerres saintes. Et les coupables potentiels sont nombreux. « On sait depuis des années que les loges [les francs-maçons − ndlr] et les officines gauchistes ont pour mission de détruire la France, sa culture, son patrimoine, et sa religion historique. C'est pour ça que les églises brûlent… » tente d'expliquer l'influenceur AuBonTouiteFrançais, quasiment 150 000 abonnés au compteur sur X.

Ailleurs, la thèse d'un « Grand Remplacement » du patrimoine chrétien est même évoqué. « Si l'église n'est pas remise ' « au centre du village »« , les mosquées ne se gêneront pas pour remplacer cet antique  »'blanc manteau d'églises'' qui recouvrait jusqu'alors la France » peut-on par exemple lire sur le site d'extrême droite Boulevard Voltaire. Au fil des commentaires laissés en ligne, la parole se fait de plus en plus décomplexée. Sous un post viral montrant une église québécoise en prise avec les flammes, un internaute s'insurge : « C'est quand même bizarre que les mosquées ne brûlent pas !!! On nous prend pour des cons. ! Quand va-t-on arrêter ces barbus enturbannés de nous humilier et nous tuer ??? Nous devons appliquer la loi du talion : ŒIL POUR ŒIL DENT POUR DENT !!! » Le post est accompagné d'une image animée du film Rambo montrant l'acteur Sylvester Stallone en train de faire feu avec une mitraillette. Ambiance croisade garantie.

Ces discours ne sont pas sans conséquences. En octobre 2019, Claude Sinké, ex-candidat FN, ouvre le feu devant une mosquée à Bayonne et blesse gravement deux individus. Lors de son audition, il assure avoir voulu « venger la destruction » de Notre-Dame, qu'il attribuait aux musulmans.

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