L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 02/11/2020 au 08/11/2020).

« DEUX POIDS, DEUX MESURES ». Le 28 octobre dernier, l’ayatollah Khamenei, dont le régime a institué le négationnisme en politique d’État, a usé du même argumentaire que le site Des Dômes & Des Minarets (« Journal des mosquées de France »). Autoriser les caricatures du prophète de l’islam mais refuser le doute au sujet de la Shoah : telle est la fausse symétrie devenue rhétorique courante, dont il est à signaler qu’elle est reprise en termes identiques par le mouvement néofasciste et antisémite Jeune Nation d’Yvan Benedetti.

Dans l’un de ses tweets, le guide suprême de la Révolution islamique, en République d’Iran, a expliqué au sujet de l’assassinat de Samuel Paty que « les mains de l’Arrogance & du sionisme agissent en coulisse, d’où le soutien qu’ils y apportent ».

« ÉTAT PROFOND ».  Dans une lettre adressée à Donald Trump et relayée par ses soins, Mgr Vigàno, ex-ambassadeur du Saint-Siège aux États-Unis, s’appuie sur des références bibliques et notamment sur l’imaginaire de l’Apocalypse pour dénoncer le « Deep state » et relayer les principaux thèmes conspirationnistes. L’historien Jean-Benoît Poulle a décrypté la missive pour Le Grand Continent.

AVIGNON. Le 29 octobre 2020, un homme d’origine tunisienne a assassiné trois personnes dans la basilique Notre-Dame de Nice. La matinée a été ponctuée par d’autres rapports d’incidents : une attaque ratée contre le consulat de France à Jeddah en Arabie Saoudite, l’interpellation à Lyon d’un Afghan muni d’un couteau et d’un gilet tactique, une fausse alerte à Sartrouville. Enfin, à Avignon, en fin de matinée, un autre individu menaçant a été abattu par la police. Armé et vêtu d’une doudoune « Génération Identitaire », l’homme n’avait rien à voir avec la religion musulmane, ce qui a mis la fachosphère dans l’embarras. Pour s’en dédouaner, ses partisans ont joué la carte du « false flag ». Un dangereux cocktail de radicalisation fait de complotisme et d’incitation à la violence (source : Conspiracy Watch, 2 novembre 2020).

COVID-19. Des centaines de milliers de vues sur Instagram et Youtube pour un « documentaire » complotiste français délirant autour du Covid-19. Régulièrement remis en ligne après suppression, il rappelle le documentaire américain Plandemic réalisé par Mikki Willis et sorti cet été, prétendant dévoiler l’objectif secret derrière la pandémie de coronavirus. Dans ce nouveau documentaire, on retrouve le ban et l’arrière-ban du complotisme mobilisé sur le Covid-19, et notamment Jean-Jacques Crèvecœur, Ema Krusi, Christian Tal Schaller et Alexandra Henrion-Caude (source : Twitter)

La justice a condamné pour diffamation publique l’auteur d’une vidéo conspirationniste dans laquelle ce dernier, sous le pseudonyme de « Cat Antonio » prétendait que l’Institut Pasteur avait créé et breveté le nouveau coronavirus à l’origine de la pandémie en cours. L’homme a écopé d’une amende de 5.000 euros avec sursis et devra publier son jugement sur sa page Facebook, ainsi que dans trois journaux aux choix de la partie civile, à ses frais, sur décision du tribunal correctionnel de Senlis (source : France Inter, 5 novembre 2020)

Le Dr Louis Fouché, créateur du site REINFO COVID qui gravite dans la mouvance complotiste, a été convoqué le 4 novembre par la direction de l’AP-HM pour une auditon au terme de laquelle aucune sanction n’a été prise à son encontre (source : What’s up Doc ?, 6 novembre 2020).

Dans une interview au Figaro parue le 5 novembre 2020, Gabriel Attal s’en est pris notamment à Jean-Luc Mélenchon qui a critiqué le poids du Conseil de défense dans la gestion sanitaire de l’épidémie, dénonçant les activités d’un « conseil secret ». Le porte-parole du gouvernement a affirmé que « Jean-Luc Mélenchon est devenu une usine à théories du complot et à fake news ».

RIVAROL. Le directeur de publication de l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol, Jérôme Bourbon, a une nouvelle fois été condamné, le mercredi 4 novembre, à trois mois de prison avec sursis ainsi qu’à des peines d’amende pour provocation à la haine et injure, après des publications jugées antisémites en 2018 et 2019. Condamné une dizaine de fois pour des infractions similaires ces dernières années, il avait écopé, le 19 juin dernier, de trois peines de trois mois de prison avec sursis pour contestation de crime contre l’humanité et provocation à la haine (source : Ouest-France, 4 novembre 2020). Contrairement à une idée-reçue, cette nouvelle condamnation illustre la très grande clémence de la justice française en matière de provocation à la haine. 

ÉLECTIONS AMÉRICAINES. L’élection présidentielle américaine a été une nouvelle fois marquée par la circulation massive de fausses informations. Entre les photos de bulletins jetées à la poubelle ou la prétendue confession de fraude d’un candidat, les Américains ont été confrontés à une vague de désinformation alors qu’ils se rendaient aux urnes. La rédaction des Observateurs de France 24 en a dressé une synthèse, en interrogeant le journaliste Daniel Funke, spécialiste de la vérification chez Politifact, média indépendant de vérification des faits (source : France 24, 2 novembre 2020). France Info a procédé de même, vérifiant 15 accusations de fraudes faites par Donald Trump lors de sa conférence de presse depuis la Maison Blanche, jeudi 5 novembre (source : France Info, 6 novembre 2020).

Au mois d’octobre, un sondage a révélé que pour la moitié des électeurs de Donald Trump, des responsables du Parti démocrate étaient impliqués dans des réseaux pédocriminels élitistes que Trump tenterait de démanteler. L’enquête révélait qu’une majorité d’Américains avait entendu parler de QAnon. Ceux qui estimaient qu’il s’agissait d’une théorie du complot extrémiste dénuée de fondement représentaient 85% chez les partisans de Joe Biden contre 16% chez ceux de Trump (source : YouGov, 20 octobre 2020). Au sujet du mythe d’une vaste conspiration pédocriminelle, largement mobilisée outre-Atlantique par les partisans de Donald Trump, le linguiste François Rastier a analysé, pour Conspiracy Watch, une croyance qui, d’après lui, prospère sur un choix délibéré en faveur de l’ignorance (source : Conspiracy Watch, 6 novembre 2020). À noter que le Canada, et en particulier le Québec, est un des territoires où les adeptes de QAnon sont les plus actifs. Radio-Canada a publié une enquête détaillée sur les raisons de cette audience.

Les adeptes de QAnon se sont déchaînés pendant la campagne, persuadés que le candidat Biden allait subir une telle défaite que l’« État profond » bloquerait Internet pour que personne ne le sache (source : Twitter). S’il fallait, une nouvelle fois, témoigner de l’emprise de QAnon sur le réel, il suffirait de mentionner le fait que la police de Philadelphie (Pennsylvanie) a arrêté jeudi 5 novembre deux hommes transportant des fusils d’assaut au moment où ils se dirigeaient vers l’un des centres de dépouillement de la métropole. Le véhicule était porteur d’autocollants affichant des messages associés à QAnon (source : LCI, 6 novembre 2020).

On a pu voir, également, l’animateur conspirationniste Alex Jones exciter, dans la rue, une foule à la guerre civile (source : Twitter). À noter aussi que le podcast de Steve Bannon, « War Room », a été téléchargé plus de 17 millions de fois. Tristan Mendès France parle à son sujet d’une « usine à fausses infos » qui invite toute la complosphère d’extrême droite américaine (source : Twitter).

DONALD TRUMP. Le rôle joué par Trump lui-même dans la désinformation ambiante doit être souligné même s’il ne surprend pas. Au cours des derniers jours de la campagne présidentielle américaine, la rédaction de Conspiracy Watch a exhumé à l’attention de ses lecteurs quelques publications durant la gouvernance de Trump, relative à son adhésion aux thèses complotistes. On (re)lira, pour mémoire, un premier état des lieux mis en ligne en novembre 2016 ; un rapport sur une étude d’opinion, en janvier 2017, montrant les électeurs de Trump plus sensibles que les autres aux théories du complot ; une étude du New York Times sur les contre-vérités de Trump énoncées au cours des dix premiers mois de sa mandature… Ce « complotisme d’État » aura caractérisé la présidence de Donald Trump qui, armé de son compte Twitter, n’hésitait pas à relayer Jack Posobiec, figure de l’Alt-Right conspirationniste, au début de l’année 2020, de même qu’il pouvait parler d’un coup monté, en juin dernier, au sujet d’un homme de 75 ans, grièvement blessé après avoir été poussé à terre par des policiers lors d’une manifestation dans le cadre du mouvement Black Lives Matter. Au mois d’août, Trump avait relayé une théorie sur l’inéligibilité supposée de Kamala Harris, alors colistière de Biden et désormais vice-présidente des États-Unis. En septembre dernier, il multipliait les allusions à diverses théories où il était question de saboteurs prêts à tout pour lui nuire. Dans une analyse, début octobre, notre rédaction soulignait à quel point les théories du complot sapent la démocratie américaine.

Conformément à cette attitude, Donald Trump s’est distingué au moment du vote, alors que croissaient les chances de voir son adversaire élu, par de multiples accusations de fraudes massives, entretenant chez ses partisans la conviction qu’on était en train de leur voler la victoire (ici, ou encore ). Dans un éditorial de La Revue civique, Jean-Philippe Moinet a expliqué très justement qu’ « en demandant l’arrêt du vaste processus démocratique américain, Donald Trump a enclenché et déchaîné une paranoïa de type complotiste, instrumentalisée par les populistes et extrêmes droites du monde entier » (source : La Revue civique, 6 novembre 2020).

Certains médias ont contribué à entretenir le trouble. C’est le cas de YouTube qui, contrairement à Twitter et Facebook, a permis à ses utilisateurs de déclarer Donald Trump gagnant, alors que le dépouillement des bulletins n’était pas terminé. La condition ? Que les vidéos ne rapportent rien à leurs auteurs… (source : BFMTV, 5 novembre 2020).

Dans un tweet posté le 6 novembre, la responsable de la Federal Election Commission (FEC) a fini par s’en prendre directement aux déclarations complotistes de Trump : « Ça suffit, M. le président. […] Vos mensonges nuisent à notre démocratie et font du mal à notre pays. »

Le risque est-il pour autant éteint ? En juin dernier, nous soulignions l’enjeu lié à la réélection possible d’ « un populiste de droite passé maître dans l’art du boniment conspirationniste », mais aussi, à la présence de « dizaines de candidats au Congrès usant sans vergogne de cette rhétorique manichéennne et diabolisatrice » (source : Conspiracy Watch, 19 juin 2020). De fait, il faut prendre acte de l’élection à cette chambre, le 4 novembre, de Marjorie Taylor Greene qui, lors de la primaire républicaine, s’était revendiquée de QAnon, dénonçant une « cabale mondiale de pédophiles satanistes » (source : Twitter).

Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, a rappelé opportunément que six mois après l’élection présidentielle française de 2017, 35% des Français doutaient de la sincérité du scrutin (source : Twitter). Ainsi, il est difficile de ne pas voir dans les événements de ces derniers jours, aux États-Unis, une forme d’avertissement à considérer de ce côté-ci de l’Atlantique.

Pour Rudy Reichstadt, toutefois, la victoire de Joe Biden, annoncée samedi 7 novembre, signe temporairement une défaite pour les complotistes (source : Conspiracy Watch, 08/11/2020).

À ÉCOUTER. Le troisième épisode du podcast des « Déconspirateurs » est en ligne ! Tristan Mendès France et Rudy Reichstadt commentent l’actualité « conspi » de la semaine écoulée : « État profond », terrorisme, « false flag », « Great Reset »….