Une part considérable de l’électorat américain s’apprête à voter dans moins de six mois, non plus seulement pour un populiste de droite passé maître dans l’art du boniment conspirationniste, mais pour des dizaines de candidats au Congrès usant sans vergogne de cette rhétorique manichéenne et diabolisatrice.

Photomontage Conspiracy Watch (crédits : Trump Make America Great Again Committee, 2020 ; vfutscher/Flickr).

Tous les observateurs s’accordent à penser que Marjorie Greene a des chances sérieuses d’entrer au Congrès aux élections générales du 3 novembre prochain. Cette mère de famille originaire de Géorgie, un État du Sud des États-Unis coincé entre l’Alabama et la Caroline du Sud, se décrit volontiers sur son site de campagne comme conservatrice et « à 100% derrière le président Trump et contre les socialistes qui veulent démolir notre pays ». Son slogan tient d’ailleurs en quatre mots : « Save America! Stop Socialism! »

Anti-avortement, anti-immigration et pro-armes à feu, cette femme d’affaires américaine fait partie des 51 candidats républicains au Congrès qui ont relayé publiquement des contenus promouvant la théorie du complot autour de QAnon. Dans des extraits vidéo récemment dévoilés par le site américain Politico.com, Marjorie Greene dénonce une « invasion islamique » au sein de l’État fédéral, estime que les Noirs « sont tenus en esclavage par le Parti démocrate » et qualifie George Soros de « nazi ».

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : De la dangerosité des accusations de complot visant George Soros (25/11/2018)

Mercredi, sur Twitter, Marjorie Greene a qualifié le philanthrope américain d’« ennemi du peuple ».

« Ennemi du peuple » : l’expression ne tombe pas du ciel. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump l’utilise fréquemment pour stigmatiser les médias trop critiques à son goût, qu’il a rebaptisés « Fake News media ».

Depuis hier, 18 juin 2020, l’équipe de campagne du président américain diffuse des publicités ciblées sur Facebook incitant à considérer son rival démocrate, Joe Biden, comme un ennemi à mettre K.O, ainsi qu’une courte vidéo de 6 secondes présentant l’ancien vice-président de Barack Obama comme le pantin de la République populaire de Chine.

De la même manière qu’il avait affublé Hillary Clinton du sobriquet méprisant de « Crooked Hillary » (« crooked » signifie « tordue », « corrompue », « malhonnête »), il utilise l’expression « Sleepy Joe » ( « fatigué », « tranquille ») pour parler de l’actuel candidat du Parti démocrate à la présidence des États-Unis – son potentiel successeur. Et n’hésite pas, à l’instar de Marjorie Greene dans l’un de ses clips de campagne, à jouer sur la répulsion physique que peuvent inspirer certains clichés peu flatteurs de ses adversaires, le visage grimaçant ou déformé par l’élocution.

Comme le soulignait il y a deux ans le Guardian, « ennemi du peuple » est une accusation utilisée depuis au moins la Révolution française par tous les régimes autoritaires du monde. Si, dans le contexte américain, elle ne manque pas de rappeler le maccarthysme, l’expression s’inscrit surtout dans le répertoire lexical des dictatures fascistes et communistes du XXe siècle. Loin d’être neutre, elle a une implication pratique directe : on ne discute pas avec un ennemi, on le combat ; ultimement, on vise sa destruction.

La logique du bouc émissaire

« Hygiène du meurtrier », par Kukryniksy (affiche de propagande anti-trotskiste ; URSS, 1937).

Qualifier ses opposants, ses détracteurs ou ses adversaires d’« ennemis du peuple » relève d’une entreprise d’hystérisation du débat démocratique. La dénonciation inlassable des ennemis de l’intérieur remplit plusieurs fonctions : outre qu’elle entretient l’idée, le plus souvent fantasmatique, d’une menace imminente justifiant les mesures les plus exceptionnelles, elle permet aussi de faire diversion en canalisant le mécontentement populaire vers un objet extérieur : personnalités détestées (Bill Gates, George Soros, les Rothschild, les Rockefeller…), organisations réelles (CIA, Goldman-Sachs…) ou fictives (« Illuminati »), entités aux contours flous (« l’impérialisme », « l’oligarchie », « Big Pharma », « l’État profond », « la franc-maçonnerie »…), marionnettiste de l’ombre ou complot mondial. En d’autres termes : un bouc émissaire.

Dans La Ferme des animaux (1945) de George Orwell, c’est un porc du nom de Boule de Neige qui cristallise sur lui la haine et la crainte de toute la communauté :

« Selon la rumeur, Boule de Neige s’introduisait à la faveur des ténèbres pour commettre cent méfaits. C’est lui qui volait le blé, renversait les seaux à lait, cassait les œufs, piétinait les semis, écorçait les arbres fruitiers. On prit l’habitude de lui imputer tout forfait, tout contretemps. Si une fenêtre était brisée, un égout obstrué, la faute lui en était toujours attribuée, et quand on perdit la clef de la resserre, dans la ferme entière ce fut un même cri : Boule de Neige l’avait jetée dans le puits ! Et, chose bizarre, c’est ce que les animaux croyaient toujours après qu’on eut retrouvé la clef sous un sac de farine. Unanimes, les vaches affirmaient que Boule de Neige pénétrait dans l’étable par surprise pour les traire dans leur sommeil. Les rats, qui cet hiver-là avaient fait des leurs, passaient pour être de connivence avec lui. »

Dans 1984 (1949), Orwell imaginera les fameuses « Deux Minutes de la Haine » quotidiennes au cours desquelles chaque habitant est encouragé à exprimer sa rage et son dégoût contre la figure du « renégat » Emmanuel Goldstein, « l’Ennemi du Peuple » :

« Il était le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du Parti. Tous les crimes subséquents contre le Parti, trahisons, actes de sabotage, hérésies, déviations, jaillissaient directement de son enseignement. Quelque part, on ne savait où, il vivait encore et ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la protection des maîtres étrangers qui le payaient. Peut-être, comme on le murmurait parfois, dans l’Océania même, en quelque lieu secret. »

Orwell, qui est peut-être l’un des auteurs du XXe siècle les plus mal lus – on songe ici aux lectures faussées que les complotistes donnent, de manière récurrente, d’un ouvrage comme 1984, en particulier de l’analogie abusive faite entre l’univers totalitaire dépeint dans le roman et la réalité des sociétés démocratiques libérales –, livrait, trente ans avant Léon Poliakov, les clés du mécanisme de diabolisation sur lequel prospère tout pouvoir qui a fait le choix de la théorie du complot.

Une part considérable de l’électorat américain s’apprête à voter dans moins de six mois, non plus seulement pour un populiste de droite passé maître dans l’art du boniment conspirationniste, mais pour des dizaines de candidats au Congrès usant sans vergogne de cette rhétorique manichéenne et diabolisatrice. En France, certaines forces politiques s’emploient à brutaliser le débat démocratique de la même manière.

En avons-nous suffisamment pris la mesure ?

 

Voir aussi :

Etats-Unis : l’élection qui met les conspirationnistes au pouvoir ?

Donald Trump, l’« Etat profond » et le rasoir d’Hanlon