Dieudonné M’Bala M’Bala (capture d’écran YouTube, 31 mars 2020).

Comédien, polémiste plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale et figure majeure de la complosphère antisémite francophone, Dieudonné M’Bala M’Bala (1966 – ) accède à la notoriété dans les années 1990, lorsqu’il se produit aux côtés d’Elie Semoun. Le duo se sépare en 1997. La même année, Dieudonné se présente aux élections législatives à Dreux, pour s’opposer à la candidate du Front national Marie-France Stirbois.

Dans les années qui suivent, il accueille au théâtre de la Main d’Or, dont il restera le locataire jusqu’en 2018, la branche française de la Nation of Islam, organisation suprémaciste noire américaine et antisémite dirigée par Louis Farrakhan qui a notamment popularisé le mythe d’une origine juive de la traite négrière transatlantique et de l’esclavage.

Ses premières déclarations polémiques datent du début de l’année 2002. Dans une interview au magazine Lyon Capitale (n° 360, 23 janvier 2002), il déclare :

« Le racisme a été inventé par Abraham. “Le peuple élu”, c’est le début du racisme. Les musulmans aujourd’hui renvoient la réponse du berger à la bergère. Juifs et musulmans pour moi, ça n’existe pas. Donc antisémite n’existe pas parce que juif n’existe pas. Ce sont deux notions aussi stupides l’une que l’autre. Personne n’est juif ou alors tout le monde. Je ne comprends rien à cette histoire. Pour moi, les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première. Certains musulmans prennent la même voie en ranimant des concepts comme “la guerre sainte”. »

Quelques jours plus tard, interviewé par L’Écho des Savanes (février 2002), Dieudonné se livre à un vibrant éloge du chef d’Al Qaïda tout en n’écartant pas la possibilité que le président américain George W. Bush ait pu être capable d’avoir organisé les attentats du 11 septembre 2001 :

« Ben Laden restera dans l’histoire, sa notoriété est internationale et indiscutable. Pour moi, c’est le personnage le plus important de l’histoire contemporaine. Il a réussi à changer les rapports de force. Il est seul contre la plus grande puissance du monde. Donc forcément cela impose le respect. Je préfère le charisme de Ben Laden à celui de George W. Bush. [Bush est] le mal absolu. […] Il serait capable de faire sauter ses propres tours pour gagner du pétrole. »

L’antiaméricanisme de Dieudonné ne va pas sans un antisionisme démonologique assimilant régulièrement l’Etat d’Israël au régime nazi. Dans une interview à Olivier Mukuna pour l’hebdomadaire belge Le Journal du Mardi (21-27 janvier 2003), il affirme notamment : « il me semble nécessaire de dire que des Israéliens, se revendiquant comme tels [comme sionistes – ndlr], sont des nazis. »

Plusieurs mois plus tard, le 1er décembre 2003, sur le plateau de l’émission de Marc-Olivier Fogiel sur France 3, Dieudonné dénonce, par la voix d’un personnage qui se serait converti au « fondamentalisme sioniste », l’existence d’un « axe américano-sioniste » capable d’offrir « beaucoup de débouchés, beaucoup de bonheur, et surtout, […] la possibilité de vivre encore un peu. »

En 2004, dans un contexte de recrudescence importante des actes antisémites, Dieudonné se présente aux élections européennes sur une liste « Euro-Palestine » aux côtés de Christophe Oberlin et d’Olivia Zémor (CAPJPO). La liste obtient le soutien officiel de l’essayiste et polémiste Alain Soral. Les premiers contacts de Dieudonné avec le négationniste Robert Faurisson sont attestés dès cette époque.

La même année, il crée avec Pierre Panet, Marcel Feliho et Sophie Pantel, l’association « Les OGRES Utopistes Concrets » qui se propose d’élargir « le mouvement de soutien des idées défendues par Dieudonné ». Actif jusqu’en 2012, le site de l’association (lesogres.org) relaiera de nombreux contenus complotistes, accusant en particulier « les sionistes » de manipuler « les faits et les consciences ».

En décembre 2004, interviewé par Thierry Ardisson, Dieudonné prend la défense de la chaîne de télévision du Hezbollah libanais, Al-Manar, une chaîne qui accuse notamment Israël d’avoir inoculé le sida en Afrique. A la question : « qu’en penses-tu ? », Dieudonné répond : « Le sida est une invention pour anéantir le peuple noir d’Afrique. Ce serait pas mal de faire une étude sur les origines de cette maladie. Non, je ne le pense pas, mais je m’interroge. Il faudrait une commission d’enquête. »

En février 2005, lors d’une conférence de presse à Alger, Dieudonné qualifie le travail de mémoire sur la Shoah de « pornographie mémorielle ». Selon lui, « le pouvoir sioniste en France [prive] une partie de la population du devoir de la mémoire ». « Aujourd’hui, poursuit-il, il faut réhabiliter la vérité historique et arrêter cette manipulation dont les sionistes ont l’habitude. » Ces propos suscitent des réactions indignées. Dieudonné assure avoir emprunté l’expression de « pornographie mémorielle » à une historienne israélienne, Idith Zertal. En réalité, elle a été attribuée à celle-ci par un militant antisioniste, Marc Saint-Upéry et ne figure pas dans les écrits de Zertal.

Accusé à nouveau d’antisémitisme, Dieudonné est notamment défendu par le militant anti-impérialiste Michel Collon aux côtés de qui il interviendra, quelques mois plus tard, en novembre 2005, à la conférence Axis for Peace organisée à Bruxelles par le complotiste Thierry Meyssan (quelques mois plus tôt, ce dernier avait fait entrer au conseil d’administration du Réseau Voltaire, qu’il préside, Claude Karnoouh, un universitaire connu pour ses prises de position négationnistes).

A la même époque, Dieudonné invente le geste de la quenelle qui, dans les années qui suivent, sera repris comme un signe de ralliement par ses partisans. Dans une discussion avec Pierre Tévanian, un professeur de philosophie signataire de l’appel des Indigènes de la République, Dieudonné explique qu’« [il] ne prononce pas le mot juif. Après mes différents procès, j’ai compris qu’il pouvait y avoir interprétation sur ce mot alors que sur sioniste, il n’y a pas d’interprétation possible. »

La Vérité sur Dieudonné, d’Anne-Sophie Mercier (Plon, 2005).

Celui qui estime qu’on attente à sa liberté d’expression et que celle des négationnistes ne devrait pas être entravée par la loi Gayssot obtient le 2 novembre 2005 en référé la suppression de certains passages du livre de la journaliste Anne-Sophie Mercier, La Vérité sur Dieudonné (Plon, 2005). Dieudonné sera pourtant finalement débouté de ses plaintes au civil en décembre 2005 puis au pénal en octobre 2007. Une réédition augmentée de l’ouvrage d’Anne-Sophie Mercier paraîtra quatre ans plus tard sous le titre Dieudonné démasqué (éd. Seuil, 2009).

Dieudonné se déclare candidat à l’élection présidentielle de 2007. Sur son site de campagne, dieudo.net/2007, le négationniste Serge Thion publie sous pseudonyme en 2006 un texte conspirationniste sur l’assassinat du jeune Ilan Halimi.

En août 2006, Dieudonné se rend au Liban et en Syrie aux côtés d’Alain Soral, Thierry Meyssan et Frédéric Chatillon, une figure de l’extrême droite française.

Tandis qu’Alain Soral, membre du comité central du FN, assure l’écriture de certains discours de Jean-Marie Le Pen, Dieudonné se rapproche du président du Front national, allant jusqu’à lui demander, en 2008, de devenir le parrain de sa fille, Plume. Quelques mois plus tard, en décembre 2008, Dieudonné accueille Robert Faurisson sur scène au Zénith de Paris. Il lui remet un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ».

Aux élections européennes de 2009, Dieudonné emmène, avec Alain Soral et Yahia Gouasmi, la « Liste antisioniste » sur laquelle figurent notamment Maria Poumier, Ginette Skandrani (cofondatrice des Verts, exclue de ce parti pour ses collaborations au site Internet négationniste Aaargh), Pierre Panet, Ahmed Moualek ou encore Christian Cotten. Il appelle tous les « infréquentables » à rejoindre sa liste en Ile-de-France, comptant notamment sur les soutiens de Kemi Seba, Thierry Meyssan ou encore l’ancien judoka Djamel Bouras et l’humoriste Jean-Marie Bigard. Un représentant de la secte de Raël apporte son soutien à la liste de Dieudonné, affirmant : « le monstrueux criminel Etat est condamné à disparaître rapidement » et « Yahvé vomit par ma bouche [les sionistes] ». Quelques mois plus tôt, le théâtre de Dieudonné avait accueilli une vidéo-conférence organisée par la secte raélienne sur les extra-terrestres. En 2016, Dieudonné décernera une quenelle d’or à Claude Vorilhon, alias Raël, pour « [sa défense] de la liberté d’expression » (les deux hommes poseront d’ailleurs ensemble) puis une seconde en 2017 « pour son action contre la guerre en Corée du Nord » (sic).

Les spectacles et propos de Dieudonné en interview sont baignés d’antisémitisme, de négationnisme et de complotisme.

Dans une interview pour la chaîne iranienne Sahar TV en février 2011, Dieudonné va jusqu’à assimiler le « sionisme » au « Malin » (l’un des noms du Diable dans la tradition chrétienne) : « [Le sionisme,] c’est le Malin, le vice et le mensonge. L’islam c’est la recherche de la vérité ; le sionisme c’est la recherche de la manipulation et du mensonge. Et la religion [juive], enfin… c’est une philosophie. On ne sait pas exactement ce que c’est en réalité, si ce n’est le vice, la perversion et le racisme. C’est l’opposé même des valeurs chrétiennes et de l’Islam. »

En juillet 2012, quelques mois après les assassinats commis par le djihadiste Mohamed Merah, Dieudonné présente, dans son spectacle « Foxtrot », le terroriste comme la victime d’un complot d’Etat.

En 2013, à propos du projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, il évoque un « projet sioniste qui vise à diviser les gens. »

En décembre 2013, dans son spectacle Le Mur, Dieudonné tient des propos contre le journaliste Patrick Cohen :

« Tu vois, lui, si le vent tourne, je ne suis pas sûr qu’il ait le temps de faire sa valise. Quand je l’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage. »

Dans le même spectacle, il déclare également : « Je n’ai pas à prendre parti entre les juifs et les nazis. Je n’étais pas né, je ne sais pas qui a provoqué qui, qui a volé qui… Mais j’ai ma petite idée. »

Ces propos, considérés comme contribuant « à accroître les risques de troubles à l’ordre public », conduisent à l’interdiction du spectacle de Dieudonné par circulaire du ministre de l’Intérieur Manuel Valls du 6 janvier 2014.

Candidat aux législatives de 2017 dans la première circonscription de l’Essonne, Dieudonné organise mi-juin son neuvième « Bal des Quenelles » au cours duquel il délivre des « blagues » sur le « gang des pyjamas de Cracovie ». Le livre d’Adolf Hitler, Mein Kampf, y est proposé à la vente.

Le 30 novembre 2017, le juge d’instruction ordonne son renvoi devant le tribunal correctionnel de Paris pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale ainsi que pour l’organisation frauduleuse de son insolvabilité. La même année, il préface l’ouvrage collectif Carlos, un combattant contre l’empire (édité par Kontre Kulture dans une collection dirigée par Alain Soral), qui se veut une apologie du terroriste vénézuélien.

Fin avril 2018, Dieudonné est expulsé du Théâtre de la Main d’Or, qui était son repaire parisien depuis 1999.

Le 22 juin 2018, il est déclaré inéligible pour trois ans (il n’a pas présenté ses comptes de campagne dans le cadre des élections législatives de 2017).

Le 22 octobre 2018, au lendemain de la mort de Robert Faurisson, il poste ce tweet sur son compte officiel :

« Robert Faurisson nous a quitté, je perds un ami, un homme exceptionnel qui m a beaucoup inspiré. Je sais que la soif de vérité à laquelle il était enchaîné est à présent apaisée, elle aura fait de sa vie une oeuvre incomparable. Dans un monde normal, ta place serai (sic) au Panthéon. Nous ne t oublierons pas Robert. Tu es le seul pour qui je vais m imposer un devoir de mémoire ».

Dieudonné prend fait et cause pour le mouvement des Gilets jaunes dès son apparition, venant par exemple témoigner son soutien à un péage de Langon en Gironde le 19 novembre 2018. Le samedi 1er décembre 2018, en marge de l’« Acte III » des Gilets jaunes à Paris, il donne symboliquement rendez-vous à ses fans rue Lauriston, dans le XVIe arrondissement, adresse qui fait allusion à celle du siège de la Gestapo française sous l’Occupation.

Le 5 juillet 2019, Dieudonné est condamné à trois ans de prison, dont un avec sursis et 200 000 euros d’amende pour fraude fiscale, blanchiment et abus de biens sociaux. Plus de 657 000 euros et 15 000 dollars en espèces avaient été retrouvés lors d’une perquisition à son domicile en 2014.

Le 27 novembre 2019, une nouvelle condamnation à 9 000 euros d’amende (transformée en emprisonnement en cas de non-paiement) pour complicité d’injure à caractère antisémite s’ajoute. En cause ? La publication, en juin 2017, d’une vidéo et d’une chanson intitulées « C’est mon choaaa » (jeu de mots sur « choix » et « Shoah ») sur plusieurs plateformes numériques. Le tribunal considère que les paroles « renvoient incontestablement, par voie d’insinuation, au drame de la Shoah qui est tourné en dérision » et que le « droit à l’humour » invoqué par le prévenu « se heurte à un autre droit, celui de la dignité humaine ».

Dans une vidéo mise en ligne le 3 mars 2020, Dieudonné affirme que « le coronavirus et sa propagande de terreur vont justifier une crise financière hors du commun par laquelle Rothschild et consorts vont dérober la totalité de l’épargne des moutons partout sur la planète. […] Ne soyez pas les derniers à comprendre ce qui est en train de se passer. » La solution ? Placer cette épargne dans sa cryptomonnaie, le Sestrel, dont la sortie est prévue pour novembre 2020. Quelques jours plus tard, en pleine période de confinement, Dieudonné fait la promotion de la vente de masques de protection en incitant à les commander à « Lee Import Export », présentée comme une « entreprise chinoise » mais dont plusieurs éléments indiquent qu’elle est la société de son propre fils, qui vend aussi le Sestrel.

Dans une vidéo mise en ligne le 9 mai 2020, intitulée « Dieu » et suspendue en France par YouTube, il déclare :

« Rappelons-nous bien que cet adversaire que nous avons en face est un adversaire historique. Il a été l’adversaire d’ailleurs de celui qui nous inspire. Oui, ils sont les marchands du Temple que Jésus a chassés. […] Ils ne représentent pas les Juifs. Attention, pas d’amalgames ! Nan nan nan nan… Mais ils sont juifs : il faut aussi le préciser. »

Le 29 juin 2020, la chaîne YouTube de Dieudonné a été clôturée. Pour l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), « cette fermeture fait suite à l’action de l’UEJF et de ses partenaires antiracistes qui combattent depuis des années, au jour le jour, la propagation des idées racistes, antisémites et négationnistes du pseudo humoriste ». Réagissant à un communiqué de l’UEJF se réjouissant de la suppression de sa chaîne – qui s’inscrit dans un grand nettoyage, par YouTube, d’une partie des contenus racistes et antisémites présents sur sa plateforme –, Dieudonné a dénoncé des « pressions israéliennes ».

Le 3 août 2020, la page Facebook de Dieudonné, qui comptait plus de 1,2 million d’abonnés, a été supprimée, de manière définitive.

 

Voir aussi :

Pourquoi vous devriez vous méfier du Zynecoin, la cryptomonnaie promue par Dieudonné

 

(Dernière mise à jour le 03/08/2020)