Des gros titres aux petites infos passées inaperçues : ce qu’il fallait retenir de l’actualité des derniers jours en matière de conspirationnisme et de négationnisme (semaine du 30/03/2020 au 05/04/2020).

CONCOURS DE DESSINS DE PRESSE. À la demande de nombreux dessinateurs et compte tenu de la situation de crise sanitaire mondiale actuelle, les organisateurs du Concours international de dessins de presse « Cartoonists Vs. Conspiracy » ont décidé de prolonger la date limite d’envoi des dessins de presse au-delà du 31 mars 2020. La nouvelle date de clôture des candidatures est ainsi repoussée d’un mois et fixée au 30 avril 2020. Ce concours a pour but de lutter contre les théories du complot, les rumeurs et la désinformation conspirationniste. Pour plus d’informations, on se reportera à l’appel à candidature publié sur notre site.

RIVOTRIL. Depuis la publication d’un décret le 28 mars 2020 autorisant à titre provisoire la prescription du Rivotril sous forme injectable aux patients atteints ou susceptibles d’être atteints du Covid-19 et « dont l’état clinique le justifie », une vidéo et des posts faisant l’amalgame entre soins de fin de vie et ce qui est présenté comme une légalisation discrète de l’euthanasie circulent sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo, on entend l’ancien pharmacien et militant anti-vaccination Serge Rader, interviewé sur Sud Radio au micro d’André Bercoff, suggérer pesamment que ce décret permettrait d’achever les patients les plus âgés afin de libérer des places en Ephad. En réalité, il s’agit de protéger les médecins prescrivant ce sédatif hors autorisation de mise sur le marché dans un contexte de tension sur l’approvisionnement d’un autre sédatif, le Midazolam, le tout afin d’atténuer les souffrances de patients en fin de vie pour lesquels il n’existe plus aucun traitement curatif :

« VIRUS ANTISÉMITE ». Sur les télévisions d’État comme sur le « dark web », les islamistes et les suprémacistes blancs accusent les Juifs d’être derrière l’épidémie de Covid-19, à grand renfort de théories du complot. Chercheur au Center for Cyber Law and Policy (CCLP) de l’université de Haïfa (Israël), Lev Topor estime qu’« aucun virus n’a montré une plus grande capacité d’adaptation que l’antisémitisme » (source : Conspiracy Watch, 2 avril 2020).

CHINE. Le Quotidien du Peuple, l’organe du Parti communiste chinois, s’appuie sur l’analyse idéologique de l’avocat d’Alain Soral, Damien Viguier, pour servir sa propagande. Dans une vidéo de près de 5 minutes publiée dans l’édition anglophone et francophone du média en ligne, l’avocat, par ailleurs condamné pour complicité de négationnisme, présente ses excuses au peuple chinois pour les « calomnies » de la presse française le visant. Viguier dresse en sus, à leur usage, un sombre tableau de la « liberté de la presse » en France : « Les juges, les hommes politiques, l’administration, tout le monde est contrôlé par la presse. C’est ça qu’on appelle la liberté de la presse. En réalité, c’est la presse qui a le pouvoir politique en France. Ça il faut le savoir » (source : en.people.cn, 3 avril 2020).

VENEZUELA. La chaîne panaméricaine TeleSUR, basée à Caracas, s’est fondée sur un site complotiste pour attribuer à Noam Chomsky des propos sur l’origine du Covid-19 qu’il n’a jamais tenus. Avant de faire marche arrière quelques jours plus tard… (source : Conspiracy Watch, 30 mars 2020).

IRAN. Pendant que le monde est aux prises avec le Covid-19, la chaîne de propagande iranienne Press TV incrimine « les banquiers tapis dans l’ombre » et « leurs plans diaboliques »… (source : Conspiracy Watch, 3 avril 2020).

ÉTATS-UNIS. Lors d’une récente conférence de presse consacrée au coronavirus, Donald Trump a utilisé l’expression « Département d’État profond ». A l’évocation de ce jeu de mots aux intonations complotistes, le Dr Anthony Fauci, qui dirige l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses (NIAID) et supervise la réponse gouvernementale à l’épidémie de Covid-19, n’a pas pu s’empêcher de baisser la tête et de se couvrir les yeux de la main en un geste interprété par beaucoup comme un crime de lèse-majesté dirigé contre le Président. La scène n’a fait que renforcer les attaques de l’Alt-Right à l’encontre du médecin, accusé de conspirer contre la Maison-Blanche (source : Conspiracy Watch, 31 mars 2020).

Le vendredi 23 avril, l’USNS Mercy, un navire-hôpital de la Marine américaine, est arrivé dans le port de Los Angeles pour soutenir le système de santé dont les responsables craignent qu’il ne soit submergé par l’augmentation du nombre de personnes atteintes par le Covid-19. Le 31 mars, un cheminot a tenté de lancer sa locomotive contre le navire. Il suspectait une activité secrète ayant à voir avec une prise de contrôle de la population par le gouvernement. Personne n’a été blessé et le navire n’a pas été endommagé ; mais on mesure là l’influence d’une des nombreuses théories du complot exacerbées par le contexte sanitaire actuel (source : New York Times, 2 avril 2020).

Depuis la mi-mars circulent sur Internet plusieurs documents, écrits et vidéos, émanant d’un médecin de famille, Vladimir Zelenko, résidant dans l’Etat de New York. Celui-ci affirme avoir soigné 600 patients « Covid+ » à l’aide d’un traitement combinant hydroxychloroquine, azithromycine, et zinc, dont il détaille la posologie. CheckNews fait la lumière sur la crédibilité de ces affirmations et rappelle que leur auteur a déjà, par le passé, réalisé des extrapolations abusives et relayé des théories pourtant dûment réfutées : « Le Washington Post a été surpris de découvrir, sur le compte Facebook du médecin, des messages dans lesquels il se demande si le virus n’a pas été délibérément créé par le gouvernement chinois pour éradiquer les personnes les plus fragiles. Suite à cet épisode Zelenko a supprimé son compte » (source : CheckNews, 3 avril 2020).

COMPLOTISME. Invité sur Paris Première à commenter en duplex les résultats de l’enquête d’opinion Ifop publiée le 28 mars dernier, Rudy Reichstadt a rappelé que l’influence actuelle du conspirationnisme est le résultat de plusieurs années de travail idéologique qu’il est nécessaire de contrer par un inlassable effort d’argumentation :

FACT-CHECKING. Face à la désinformation, les géants du numérique se sont ligués pour lutter contre les infox concernant le virus responsable de l’actuelle pandémie. Google a ainsi décidé d’exclure l’application Infowars du Play Store en raison des fausses allégations du complotiste d’extrême droite Alex Jones, le propriétaire de la plateforme. Dans une vidéo récente, l’homme contestait la nécessité de la distanciation sociale et les efforts de quarantaine pour éviter la propagation de la maladie (source : Fredzone, 1er avril 2020).

De fait, l’éducation aux médias et à l’information (EMI) confirme ces derniers temps son rôle déterminant dans la lutte contre les informations frelatées ou frauduleuses. Elle permet de comprendre les mécanismes de la désinformation, de se doter d’un répertoire de « gestes barrières », et de prévoir l’après-coronavirus, où il faudra bien se poser la question de l’impact de la pandémie sur notre espace public numérique commun (source : The Conversation, 1er avril 2020).

On saluera, à cet égard, la construction d’une base de données de 1500 articles qui recense les infox sur le coronavirus dans 60 pays. Elle constitue un outil exceptionnel de vérification des faits en ces temps où la désinformation renforce le danger sanitaire. Une centaine de médias se sont associés pour réaliser ce projet présenté dans un thread par « Info ou Infox », l’émission de fact checking de France 24.

« POPULISME SANITAIRE ». La crise de confiance à l’égard des experts, qui accompagne les événements présents, a inspiré à Laurent Joffrin la formule de « populisme sanitaire ». Il y voit un prolongement de ce qui caractérise la vie politique actuelle : « Un discours acerbe aux raisonnements fantasmatiques se cristallise en ligne, prolongeant dans le champ sanitaire la rhétorique fruste et démagogique qui infeste la vie politique », écrit notamment le directeur de Libération (30 mars 2020). Dans un texte publié sur son blog (26 mars 2020), le réalisateur Eric Rochand prédit quand à lui que « le populisme accouchera d’autres créatures […]. Il y a eu les climatologues, les philosophes, les sociologues populistes avant les médecins. Il y aura les physiciens, les ingénieurs, les informaticiens spécialistes de l’intelligence artificielle… Aujourd’hui nous avons le populisme médical. »

L’ORIGINE DU VIRUS. Alors que la communauté scientifique n’a jamais paru autant mobilisée et sa production aussi scrutée, une partie importante de l’opinion publique rejette ses conclusions. Le sondage de l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, publié le 28 mars, a montré que 26% des Français estimaient que le SARS-CoV-2 avait été créé par l’homme. Parmi les mises au point qui circulent à ce sujet, il faut renvoyer aux propos du Pr Guy Gorochov, responsable du centre d’immunologie et des maladies infectieuses de l’Inserm : « Le virus qui circule actuellement a été séquencé de partout. On sait qu’il est sauvage, qu’il n’a pas été créé en laboratoire. Il n’y a pas de discussion possible là-dessus ». Un discours qui ne porte visiblement pas dans une frange de l’opinion… (source : Les Décodeurs, 31 mars 2020). À visionner également, l’interview éclairante du même scientifique, qui apporte cette précision imagée : « Un virus manipulé en laboratoire, il porte des signes dans sa séquence génétique de manipulation. Il ressemble au monstre de Frankenstein, c’est-à-dire qu’on voit qu’il est recousu. »

LE TRAITEMENT DU VIRUS. Eve Fabre, chercheuse en facteur humain et neurosciences sociales, s’est efforcée d’expliquer les divisions que suscitent dans l’opinion la question de l’hydroxychloroquine. Dans un article paru dans The Conversation, elle met ainsi subtilement en lumière, dans le contexte d’incertitude actuelle, les biais cognitifs qui entrent en compte dans l’attrait pour ce médicament préconisé par le Pr Didier Raoult (source : The Conversation, 1er avril 2020).

Signe de la crispation extrême des positions à ce sujet, le Pr Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine, est devenue en quelques jours la bête noire d’une partie de la complosphère pour avoir exprimé de fortes réserves au sujet de la chloroquine. Elle s’est vue en outre accusée de conflits d’intérêts avec des laboratoires. Rappelant la nature des liens qui existent normalement entre les scientifiques et les laboratoires, Karine Lacombe explique être aujourd’hui la cible de menaces physiques et d’intimidations (sources : RTL, 4 avril 2020 ; France 5, 3 avril 2020).

Dans une courte interview réalisée par France Culture, Hervé Chneweiss, neurobiologiste et président du comité d’éthique de l’Inserm, répond à quelques questions qui sont au cœur de la désinformation autour d’un éventuel traitement de la maladie liée au Covid-19. Rôle des grandes compagnies pharmaceutiques dans la recherche médicale, enjeux financiers, origine du virus qui aurait été créé en laboratoire en vue de vendre un vaccin… Hervé Chneweiss bat en brèche des idées reçues qui démontrent surtout une méconnaissance profonde du monde de la recherche (source : France Culture, 2 avril 2020).

 

(Dernière mise à jour le 07/04/2020 : ajout Venezuela)