Le très respecté Dr Anthony Fauci, devenu en quelques jours le visage de la lutte contre la pandémie de coronavirus au sein de l’Administration Trump, est accusé par l’Alt-Right de conspirer contre la Maison-Blanche.

Lors de sa conférence de presse du vendredi 20 mars consacrée au coronavirus, Donald Trump a parlé de « Département d’État profond ». A l’évocation de ce jeu de mots aux intonations complotistes, le Dr Anthony Fauci, qui dirige l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses (NIAID) et supervise la réponse gouvernementale à l’épidémie de Covid-19, n’a pas pu s’empêcher de baisser la tête et de se couvrir les yeux de la main en un geste interprété par beaucoup comme un crime de lèse-majesté dirigé contre le Président.

Certains y ont vu l’expression d’un désaveu public à l’égard du Président et se sont mis, sur Twitter et Facebook à accuser le Dr Fauci de prendre part à une cabale secrète contre Trump. Quelques jours plus tard, le Dr Fauci – qui s’est distingué par sa maîtrise des enjeux de santé et son style – est devenu la cible d’une campagne de dénigrement selon laquelle il chercherait en sous main à discréditer le Président.

Cette thèse farfelue a été alimentée sur les réseaux sociaux par les supporters de Trump, alors même que le Dr Fauci avait gagné l’estime générale en contredisant le Président et en rectifiant ses mensonges et ses déclarations exagérément optimistes sur l’endiguement du virus. Dimanche, dans une interview à CNN, il a annoncé qu’il fallait s’attendre à ce que le Covid-19 provoque entre 100 000 et 200 000 morts aux États-Unis.

Une enquête du New York Times a révélé qu’environ 70 comptes Twitter ont boosté le hashtag #FauciFraud, certains postant jusqu’à 795 fois par jour. Cette campagne anti-Fauci a été renforcée par les tweets de Tom Fitton, président du très conservateur Judicial Watch, par ceux de Bill Mitchell, l’animateur de l’émission YourVoice America, et par ceux d’autres trumpistes comme Shiva Ayyadurai – qui, par le passé, a prétendu fallacieusement être le père de l’e-mail.

De nombreux posts anti-Fauci ont été partagés des milliers de fois. Beaucoup font référence à un courriel d’il y a sept ans où le médecin faisait l’éloge d’Hillary Clinton, alors en charge de la diplomatie américaine. Sur YouTube, des vidéos complotistes qui le visent ont été visionnées des centaines de milliers de fois durant la seule semaine dernière. Enfin, sur Facebook, des messages privés calomniateurs ont été relayés des centaines de fois et likés par des milliers d’utilisateurs.

Mardi 24 mars, l’un des tweets anti-Fauci disait : « Désolé pour vous, les Démocrates, on ne fait pas confiance au Dr Anthony Fauci. »

Ce torrent de malveillance mensongère est un nouvel exemple du jet continu de désinformation hyper partisane qui clive de manière toujours plus inquiétante le débat public aux États-Unis. Depuis quelques années, les soutiens d’extrême-droite du président Trump ne cessent de diffamer ceux qu’ils jugent être ses adversaires. Mais la campagne contre le Dr Fauci est singulière en ce qu’il est l’un des plus grands experts mondiaux en maladies infectieuses ainsi que membre du conseil d’expert qui, autour du Président, est en charge de la lutte contre la propagation fulgurante du virus sur le sol américain.

Tel est donc le dernier exploit en date de ceux qui, dans la droite américaine n’ont cessé de minimiser la gravité de l’épidémie de coronavirus, sapant tous les efforts des lanceurs d’alerte. Du jour où le Président s’est enfin décidé à agir contre l’épidémie, les médias conservateurs lui ont emboîté le pas. Mais depuis, ils accusent les Démocrates et les journalistes d’utiliser la pandémie pour nuire politiquement à Donald Trump.

Une « aversion pour l’expertise scientifique »

« Les partisans de Trump ont dû se concerter pour diffuser agressivement de fausses informations sur le virus », estime Carl Bergstrom, professeur de biologie à l’Université de Washington. Notant que le Dr Fauci est le plus durement attaqué, il ajoute : « On veut faire croire que les experts sont indignes de confiance et qu’ils ont des buts contraires à ceux de la population. C’est très inquiétant parce qu’on n’écoute plus ceux qui savent. »

« L’administration Trump a déjà montré son aversion pour l’expertise scientifique, notamment s’agissant du changement climatique. Mais la désinformation durant une pandémie présente un danger unique car elle peut provoquer une défiance à l’égard des responsables de la santé publique au moment où la bonne information et les consignes strictes sont vitales », déclare quant à elle Whitney Phillips, enseignante en éthique numérique à l’Université de Syracuse. « Cela prouve que les théories conspirationnistes peuvent tuer », dit-elle.

Le NIAID n’a pas voulu commenter la campagne de désinformation ciblant le Dr Fauci, lequel s’est borné à dire qu’il comptait redoubler d’efforts pour endiguer le virus.

« Quand on travaille avec la Maison Blanche, on doit parfois répéter les choses deux, trois, quatre fois, et puis ça aboutit, déclare-t-il dans un entretien accordé le 22 mars au magazine Science. Donc, je vais continuer à le faire. »

Ces attaques sont très nouvelles pour le Dr Fauci. Directeur du NIAID depuis 1984 et conseiller de tous les présidents depuis Ronald Reagan, cet immunologiste s’est tout particulièrement illustré dans la lutte contre le Sida. Il jouissait d’une excellente réputation auprès de la population comme auprès des journalistes.

Encore récemment, il faisait l’objet de propos inoffensifs, voire positifs sur les réseaux sociaux. Zignal Labs, société d’analyse des médias, a étudié 1,7 million de mentions du nom du Dr Fauci du 27 février au vendredi 20 mars sur les télévisions et Internet. Il en ressort que, jusqu’à la mi-mars, le médecin s’attirait surtout des louanges et que ses avis étaient cités sans altération. « Même à droite, on l’approuvait, voire on le félicitait d’avoir soutenu l’interdiction des voyages à destination ou en provenance de Chine », précise-t-on chez Zignal Labs.

Aux conférences de presse de la Maison-Blanche sur le coronavirus, son franc-parler sur la situation en a fait, à gauche, une sorte de héros. Mais le Dr Fauci, jusqu’alors toujours aux côtés de Donald Trump dans ces moments, n’était pas présent à la conférence de presse du 18 mars. Un hashtag #WhereIsDrFauci (« Où est le Dr Fauci ? ») a été lancé sur Twitter. Plusieurs groupes de fans sur Facebook, qui louaient son expérience médicale, ont réclamé son retour, tandis qu’en parallèle, les premiers comptes tweetant #FauciFraud apparaissaient, mais avec une activité encore faible.

Deux jours plus tard, le Dr Fauci préférait se couvrir les yeux de la main après le jeu de mots de Donald Trump sur « le Département d’État profond ». Son geste – un facepalm, mélange d’embarras et de consternation – a attiré l’attention des internautes pro-Trump, qui y ont vu comme une insulte au Président.

Zignal Labs a alors observé une montée en flèche des posts anti-Fauci, accélérée par un article du 21 mars dans American Thinker, un blog ultra-conservateur, où était reproduit un courriel que le Dr Fauci avait adressé sept ans auparavant à une assistante d’Hillary Clinton.

Dans ce courriel, le Dr Fauci saluait l’endurance dont avait fait preuve Hillary Clinton, alors Secrétaire d’État, devant la Commission parlementaire de 2013 enquêtant sur l’attaque, un an plus tôt, de l’ambassade américaine à Benghazi (Libye). American Thinker y prétendait, sans le moindre fondement, que ce courriel établissait l’appartenance du Dr Fauci à un groupe secret d’opposants à Donald Trump.

Le même jour, Tom Fitton, de Judicial Watch, publiait un tweet renvoyant à son blog où il affichait le courriel du Dr Fauci, accompagné d’une vidéo où lui-même, les bras croisés, disait : « N’est-ce pas intéressant ? » Il a été retweeté plus de 1 500 fois.

Dans un entretien, Fitton a déclaré : « Le Dr Fauci fait un excellent travail. Mais il a communiqué par écrit à Mme Clinton des positions politiques, ce qui est étrange pour un fonctionnaire de son rang. »

Très vite, la théorie conspirationniste s’est vue partagée des milliers de fois sur Facebook et Twitter. Elle a également été reprise sur WhatsApp et Facebook par des boucles de messagerie gérées par QAnon, le groupe anonyme qui se prétend au fait des secrets gouvernementaux. Sur YouTube, des personnalités d’extrême-droite ont commencé à raconter que le Dr Fauci était un imposteur.

Dès le mardi suivant, Zignal Labs observait que le Dr Fauci était beaucoup moins cité sur les télévisions et Internet, mais toujours de façon négative. Dimanche 22 mars, un tweet anti-Fauci osait même : « Le Dr Fauci est amoureux d’Hillary Clinton la corrompue. Raison de plus pour ne pas lui faire confiance. »

Facebook a déclaré avoir supprimé de manière proactive la désinformation liée au coronavirus. YouTube a déclaré ne pas recommander les vidéos complotistes touchant le Dr Fauci et encourager la diffusion d’informations crédibles sur le virus. Twitter a déclaré qu’il restait « concentré sur le retrait des contenus potentiellement nuisibles. »

Pour Whitney Phillips, l’enseignante de Syracuse, cette campagne s’inscrit dans le cadre plus large d’une théorie conspirationniste de long terme propagée par les partisans de Trump. « Fauci vient d’être particulièrement ciblé, explique-t-elle, mais tout responsable de la santé publique qui contrecarre un récit conspirationniste sera victime des mêmes types de soupçons et de mises en doute. »

Cela n’a pas empêché le Dr Fauci d’apparaître, jeudi, à un Instagram Live de 30 minutes sur le coronavirus, organisé par Stephen Curry, un joueur de basket de la NBA qui avait laissé entendre il y a un peu plus d’un an que nous ne sommes jamais allés sur la Lune.

Lors de la discussion, le Dr Fauci, un panier de basket-ball miniature derrière lui, a transmis le même message qu’il martèle depuis le début de l’épidémie : « C’est une affaire sérieuse. Notre réaction n’est absolument pas excessive. »

 

Source : Davey Alba & Sheera Frenkel, “Medical Expert Who Corrects Trump Is Now a Target of the Far Right“, The New York Times, 28 mars 2020 (tr. fr. : P. M. pour Conspiracy Watch).