Une enquête d’opinion exclusive réalisée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, révèle que 26% des Français pensent que le Covid-19 est provoqué par un virus fabriqué en laboratoire, soit intentionnellement (17%), soit accidentellement (9%). Les sympathisants d’extrême droite sont de loin les plus perméables à cette théorie du complot.

Le 17 mars 2020, la France entrait officiellement en confinement. Le même jour, une enquête d’opinion du Pew Research Center révélait que 29 % des adultes américains pensaient que le virus avait été fabriqué en laboratoire, soit intentionnellement (23 %), soit accidentellement (6 %).

Afin de mesurer ce que ces opinions représentent dans la société française, la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch ont demandé à l’Ifop de réaliser le même type d’enquête, à partir d’un dispositif comparable, sur un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Il ressort de cette enquête réalisée du 24 au 26 mars 2020 (soit des dates de terrain très proches de celles l’enquête américaine) que si une nette majorité de Français (57 %) souscrit à l’énoncé selon lequel le SARS-Cov-2 (l’agent pathogène du Covid-19) est apparu de manière naturelle, ils sont toutefois plus d’un sur quatre (26 %) à estimer qu’il a au contraire été conçu en laboratoire (17 % de manière intentionnelle, 9 % de manière accidentelle). En d’autres termes, les Français ne seraient pas beaucoup moins « complotistes » que les Américains sur l’origine du nouveau coronavirus.

Il s’agit d’un point important à souligner, car on rappellera que le contexte américain avait été marqué par les passes d’armes verbales entre autorités chinoises et américaines sur l’origine du virus, chaque gouvernement accusant l’autre d’avoir une responsabilité dans la création ou la propagation du Covid-19. L’opinion publique française, objectivement plutôt préservée de ces polémiques diplomatiques et sanitaires, n’a, pour autant, manifestement pas été totalement immunisée contre la diffusion d’une lecture de type conspirationniste de cette épidémie même si la proportion de personnes adhérant à l’idée d’une origine naturelle du virus est nettement plus élevée qu’outre-Atlantique.

Notre enquête vérifie ce que nous avions déjà observé par le passé, lors des deux vagues d’enquête précédentes de décembre 2017 et de décembre 2018, à savoir que les générations les plus jeunes et les catégories sociales les plus défavorisées demeurent les plus perméables au complotisme. Nous avons là un élément d’analyse important. Si chaque crise ou événement majeur génère désormais quasi instantanément (comme nous allons le voir plus loin) ses propres interprétations ou grilles de lecture de nature conspirationniste, ces récits rencontrent l’attention et l’adhésion d’un public bien typé et non pas de publics différents en fonction des sujets ou des thématiques abordés. Tout se passe comme si un public aux caractéristiques générationnelles, socioculturelles et politiques bien spécifiques était structurellement réceptif à ces thèses ou argumentaires, et ce quelle que soit la nature de la crise. Le cas de l’épidémie de coronavirus vient nous le démontrer une nouvelle fois.

Ainsi, ce sont 27 % des moins de 35 ans qui approuvent l’opinion selon laquelle le virus a été développé intentionnellement dans un laboratoire contre seulement 6 % des plus de 65 ans, soit un rapport de 1 à 4,5. En revanche, il convient de relever que les plus de 65 ans sont 12 % à penser que le virus a été fabriqué « accidentellement » en laboratoire contre seulement 5 % des moins de 35 ans.

Les tranches d’âge intermédiaires s’avèrent également assez poreuses à l’hypothèse d’une origine intentionnelle de ce virus : 19 % des 35-49 ans et 16 % des 50-64 ans. Cette plus grande porosité des jeunes générations à l’hypothèse d’une origine intentionnelle du Covid-19 renvoie notamment, comme on a pu le montrer lors de nos enquêtes précédentes, à un usage beaucoup plus développé des réseaux sociaux et d’Internet pour s’informer chez les jeunes que dans les générations les plus âgées. Avec un temps d’écoute des médias sensiblement accru dans le contexte du confinement, la population, mais principalement les seniors qui s’informent prioritairement par les médias classiques, suit en quelque sorte un MOOC géant d’épidémiologie et de médecine. Mais dans le même temps, les réseaux sociaux, principaux vecteurs de propagation des fake news, sont massivement consultés, notamment par les jeunes. C’est par ce canal que se diffusent très rapidement dans le corps social des théories du complot qui se propagent sans doute encore plus vite que l’épidémie elle-même auprès des publics potentiellement les plus réceptifs. Comme on va le voir, en quelques heures seulement, une vidéo accusant l’Institut Pasteur d’avoir fabriqué le Covid-19 a été vue plusieurs millions de fois…

Le niveau de vie et le bagage socioculturel constituent également une variable assez prédictive du degré d’adhésion conspirationniste. Ainsi, la croyance que le virus a été conçu intentionnellement décroît de manière linéaire à mesure qu’on progresse dans les catégories de la population vers les plus aisées : les catégories pauvres sont 22 % à adhérer à cet énoncé quand les catégories aisées ne sont que 4 %, soit plus de cinq fois moins. Ces différences s’expliquent à la fois par un facteur éducatif : les plus diplômés sont tendanciellement plus enclins à adhérer à une vision « officielle » et scientifique des faits sociaux alors que les populations moins diplômées sont, en moyenne, plus ouvertes à des grilles de lectures alternatives de type « la vérité est ailleurs » qui leur permettent de rendre intelligibles des situations complexes via des liens de causalités simples. Par ailleurs, cultivant une profonde défiance vis-à-vis des élites et des autorités, les milieux populaires ont une propension plus importante à croire à des récits mettant en scène des complots ou des stratégies secrètes mises en œuvre par des puissances institutionnelles ou financières pour servir leurs propres intérêts au détriment du peuple ou de ceux d’« en bas ».

Les ingrédients utilisés et mobilisés dans ces récits conspirationnistes sont souvent puisés directement dans l’univers des séries télévisées ou du cinéma qui structurent en profondeur les imaginaires collectifs et notamment ceux des milieux populaires. Ainsi dans le cas du récit conspirationniste sur l’origine du Covid-19, on peut par exemple identifier deux briques élémentaires que l’on rencontre dans de nombreux scénarios de films ou de séries : la mise au point dans un laboratoire secret (soit gouvernemental, soit d’une entreprise, multinationale de préférence) d’un virus à des fins militaires ou commerciales et la diffusion de ce virus en dehors de cette enceinte soit de manière intentionnelle soit accidentelle. On retrouve là un arc narratif très efficace employé par Hollywood comme par les conspirationnistes.

Les sympathisants RN sur-représentés parmi les complotistes sur l’origine du Covid-19

Si l’adhésion à une telle thèse est liée à l’âge et au niveau socioculturel des individus, il apparaît que la variable la plus corrélée à cet énoncé complotiste est celle qui concerne les sympathies partisanes où l’on enregistre des écarts extrêmement contrastés. Alors que seulement 2 % des sympathisants de la majorité présidentielle et 6 % de ceux des Républicains considèrent que le nouveau coronavirus a été fabriqué intentionnellement en laboratoire, ce sont 40 % des sympathisants du Rassemblement national (RN) qui souscrivent à cette thèse, soit 23 points au-dessus de la moyenne de l’échantillon (17 % des Français en moyenne considèrent que le coronavirus a été fabriqué intentionnellement en laboratoire). Au total, si l’on ajoute à ces 40 % les 15 % de sympathisants RN qui considèrent que le coronavirus a été fabriqué de manière accidentelle en laboratoire, une majorité des sympathisants RN considèrent donc que le coronavirus a été fabriqué en laboratoire.

>>> Lire la suite de la note sur le site de la Fondation Jean-Jaurès.