Des gros titres aux petites infos passées inaperçues : ce qu’il fallait retenir de l’actualité des derniers jours en matière de conspirationnisme et de négationnisme (semaine du 06/04/2020 au 12/04/2020).

LA 5G ET LE VIRUS. Des destructions répétées d’antennes de téléphonie au Royaume-Uni ont conduit YouTube a s’attaquer aux contenus diffusant des théories du complot associant la technologie 5G et le coronavirus. Il s’agit, pour la plateforme, de les rendre moins visibles, en les retirant des vidéos « recommandées », voire de les supprimer. En revanche, les contenus à caractère complotiste relatifs à la technologie 5G, qui ne mentionnent pas le virus, demeurent autorisés (source : The Guardian, 5 avril 2020). Cette théorie du complot, dont il existe plusieurs variantes, a été relayée par plusieurs célébrités britanniques. Le régulateur des télécommunications britanniques a fait état, dans un communiqué, de « plusieurs rapports de vandalisme visant des antennes téléphoniques, mais aussi d’agressions d’employés des télécommunications, inspirées par des théories du complot délirantes qui circulent sur Internet » (source : Le Monde, 6 avril 2020). Les dangers supposés de la 5G constituent, depuis 2018, l’une des théories conspirationnistes les plus populaires, comme le rappelle un article de France 24 qui ajoute que « la pandémie a donné une seconde jeunesse à ces divagations » (source : France 24, 9 avril 2020). On lira également à ce sujet l’analyse du New York Times qui conclut sur « la façon frappante dont les théories du complot sur le coronavirus ont pris un sombre tournant en se répandant dans le monde réelle » (source : New York Times, 10 avril 2020). L’émission « C dans l’air » s’est aussi intéressée à cette question qui a obligé l’entreprise EDF à communiquer sur le fait que le compteur Linky n’était pas responsable de la diffusion du Covid-19… :

« TEMPLE JUIF » ET ARNAQUE AUX MASQUES. Plusieurs publications partagées sur les réseaux sociaux affirment que des masques pour se protéger du coronavirus ont été saisis dans un « temple juif » à New York, la semaine dernière. Ces posts, accompagnés d’une vidéo, ont inspiré des commentaires antisémites de la part d’internautes. La vidéo circulant montre bien une intervention de la police fédérale américaine, mais elle se déroule au domicile d’un habitant du quartier de Brooklyn à New York (source : France Info, 7 avril 2020).

CONTRE LA DÉSINFORMATION INSTANTANÉE. WhatsApp a annoncé qu’il ne serait désormais plus possible de transférer des messages que vers une seule discussion à la fois. « Nous avons […] remarqué une hausse significative des transferts, que les utilisateurs trouvent trop nombreux, et qui peuvent contribuer à la propagation de fausses informations », affirme un communiqué du service de cette messagerie qui, il faut le rappeler, a été accusée, par le passé, d’avoir contribué à des flambées de violences nourries de messages de désinformation, notamment en Inde (source : Le Monde, 7 avril 2020).

VIRUS ET ANTISÉMITISME. La crise du coronavirus en Allemagne sera-t-elle accompagnée d’une montée de l’antisémitisme ? C’est la crainte partagée par le gouvernement d’outre-Rhin le mardi 7 avril 2020, alors que des théories du complot fleurissent sur les réseaux sociaux. « Il y a des liens directs entre l’actuelle propagation du coronavirus et celle de l’antisémitisme », a déclaré Félix Klein, commissaire du gouvernement allemand chargé de l’antisémitisme. « Les théories du complot ont du succès en temps de crise », a-t-il regretté lors d’une conférence de presse. Qualifiant l’antisémitisme lui-même de « virus […] contagieux », il a cité à titre d’exemple les affirmations circulant sur Internet selon lesquelles la pandémie actuelle serait le résultat du test manqué d’une arme biologique réalisé par les services secrets israéliens (source : 20 Minutes, 7 avril 2020).

DIDIER RAOULT. Un vaste essai clinique européen, intitulé Discovery, teste actuellement plusieurs traitements, dont l’hydroxychloroquine, sur des patients atteints du Covid-19. Dans une interview accordée au journal en ligne Marcelle, Didier Raoult a déploré que cet essai ne reprenne pas précisément son protocole et prédit qu’« il y aur[ait] une enquête parlementaire après tout ça, et [qu’]elle ser[ait] sanglante, autant que l’affaire du sang contaminé ». Ces déclarations ont provoqué de nombreux commentaires. CheckNews fait le point sur cette polémique (source : CheckNews, 10 avril 2020). Selon une publication très partagée, l’État aurait « validé » un protocole à base de Plaquenil et de lopinavir/ritonavir, beaucoup plus coûteux que celui du professeur Raoult. C’est faux, rectifie le service de vérification des faits de l’AFP, qui explique que l’État n’a rien validé de tel et que les prix ne sont pas comparables (source : AFP, 8 avril 2020). À dérouler aussi, un thread relatif à une étude qui démontrerait la valeur de la chloroquine contre le Covid-19 et la position criminelle de France sur cette question (source : Twitter, 8 avril 2020).

GEORGE SOROS. La coïncidence géographique entre le lieu d’apparition du virus et la présence à Wuhan d’un Institut de virologie abritant un laboratoire de haute sécurité biologique (dit « P4 »), distants d’une trentaine de kilomètres, constitue le socle argumentatif d’innombrables publications qui, toutes, ont en commun d’escamoter les faits qui peuvent contrarier la théorie du complot et d’inventer, dans le même mouvement, des éléments permettant de la conforter. La thèse selon laquelle le milliardaire américain George Soros serait derrière l’épidémie au motif qu’il contrôlerait un laboratoire chinois, distinct du laboratoire P4 de l’Institut de virologie mais également situé à Wuhan, fait partie de ces publications (source : Conspiracy Watch, 9 avril 2020).

ORIGINE DU VIRUS. La rumeur selon laquelle le Covid-19 ne serait pas d’origine animale mais de fabrication humaine continue de circuler sur les réseaux sociaux, malgré des mises au point en série. Parmi ces dernières, signalons celle d’un chercheur de l’Institut Pasteur, Étienne Simon-Lorière : « Si un scientifique, aussi génial soit-il, cherchait à “créer” un virus, ce serait infiniment trop complexe car il s’agirait de créer quelque chose d’entièrement nouveau. » (source : AFP, 7 avril 2020). À écouter aussi, les précisions d’Anne Goffard, virologue au CHU de Lille, évoquant la séquence de génome du virus, « avec des marqueurs qui montrent [qu’il] a une origine animale » :

SYRIE. En juin 2018, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) avait conclu, à la suite d’une enquête, qu’une explosion survenue à Latamné (Syrie), le 24 mars 2017, était en réalité une attaque à l’arme chimique, au sarin, un neurotoxique banni des conventions internationales. Le 8 avril 2020, une autre équipe d’enquêteurs de l’OIAC a rendu son rapport aboutissant aux mêmes conclusions pour deux autres bombardements dans cette même ville, au chlore, le 25 mars 2017, et au sarin, cinq jours plus tard. Les trois attaques ont fait jusqu’à 3 morts et plus de 108 blessés, selon l’OIAC. Damas a condamné le rapport. « Aucune désinformation des soutiens d’Assad en Russie et en Iran ne pourra cacher le fait que le régime Assad est responsable de nombreuses attaques chimiques », a déclaré le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo (source : Libération, 9 avril 2020). Au sujet de l’OIAC, cible de la désinformation de la part de Damas et de Moscou sur son travail d’enquête sur les attaques chimiques, on relira l’analyse d’Elie Guckert que nous avions publiée il y a quelques semaines (source : Conspiracy Watch, 27 février 2020).

MIVILUDES. D’ordinaire, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) reçoit entre 200 et 250 signalements par mois. Expliquant qu’elle a reçu, au cours du mois de mars, 35 signalements directement en lien avec la crise sanitaire, la Miviludes estime qu’« il est hélas quasi certain que l’augmentation de l’angoisse et de l’isolement ou la déstabilisation provoquée par une situation inédite créent un terreau favorable aux discours complotistes et aux dérives sectaires » (source : 20 Minutes, 9 avril 2020).

ALEX JONES. La Food and Drug Administration (FDA) a envoyé une lettre au complotiste d’extrême droite Alex Jones, animateur du site InfoWars, pour lui ordonner d’y retirer des déclarations trompeuses. Jones y fait en effet la promotion de produits qui, d’après le site, peuvent aider à traiter le Covid-19 et « tuer tous les virus ». Dans sa lettre adressée le 9 avril, la FDA lui a donné 48 heures pour retirer les vidéos contestées et mettre des avertissements sous les produits. Jones a été contraint de s’exécuter (source : Daily Mail, 10 avril 2020).

ANTIVAXX. Alors que des chercheurs essaient d’élaborer un vaccin contre le Covid-19, une partie de la population française, déjà peu encline à la vaccination, reste sceptique à l’idée de se faire vacciner contre cette maladie. Un sondage Ifop pour le consortium Coconel (Coronavirus et confinement, qui étudie l’épidémie) réalisé fin mars 2020 montre ainsi que plus d’un quart des Français interrogés (26%) ne voudraient pas se faire vacciner contre le coronavirus si un vaccin existait (source : Huffington Post, 10 avril 2020). Sur la complosphère, certains ont commencé à affirmer que la vaccination servira à imposer à la population un « puçage » électronique…

ANALYSES. L’Écho républicain publie une interview de Rudy Reichstadt portant sur la poussée des théories du complot en pleine épidémie de Covid-19. Le directeur de Conspiracy Watch explique notamment que la période de confinement la favorise : « Les gens sont plus connectés qu’à l’habitude et l’incertitude génère une adhésion plus forte aux théories du complot ». Des clefs pour comprendre un phénomène qui a confirmé, en pleine pandémie, sa propension à envahir et égarer les esprits (source : L’Écho républicain, 6 avril 2020). À lire également cette autre analyse critique sur les mesures prises par les médias sociaux pour tenter d’endiguer l’« infodémie » des infox sur le coronavirus, qui fait entendre la réflexion de Carl Bergstrom, professeur de biologie à l’Université de Washington : « Ils ont construit cet écosystème entièrement centré sur l’engagement, qui permet la propagation virale et qui n’a jamais mis l’accent sur le besoin d’exactitude […]. Maintenant, tout d’un coup, nous traversons une grave crise mondiale et ils veulent y mettre des pansements. C’est mieux que rien, mais les féliciter pour cela, c’est comme féliciter Philip Morris pour avoir mis des filtres sur les cigarettes » (source : The Guardian, 10 avril 2020).

SIGNALER/DÉNONCER. À Paris comme en province, la police reçoit des appels pour dénoncer des manquements, réels ou supposés, aux mesures de confinement. Ces « signalements » sont souvent inutiles et tournent dans certains cas à la calomnie. Limité en volume, le phénomène révèle les angoisses du temps présent et fait écho à des pratiques passées, sous l’Occupation, au sujet desquelles l’historien Laurent Joly apporte un utile éclairage (source : Le Monde, 10 avril 2020).

CRASH DE SMOLENSK. Le 10 avril 2010, un avion à bord duquel se trouvaient le chef de l’État polonais, Lech Kaczynski, son épouse, mais aussi des ministres, les dirigeants des corps de l’armée, des députés, des sénateurs et des membres du clergé s’écrasait à Smolensk, dans l’ouest de la Russie. Ce drame national a depuis profondément divisé la Pologne, la droite populiste et nationaliste polonaise attisant la thèse d’un « complot russe » dont serait complice l’ancien Premier ministre libéral Donald Tusk (source : RFI, 10 avril 2020).

EFFET DUNNING-KRUGER. L’ego trip n’est-il pas le meilleur chemin pour avancer dans la vie, là où le manque de confiance en soi est souvent perçu comme une faiblesse ? D’où nous vient cette tendance à surestimer nos compétences ? En cette période où fleurissent, plus qu’en temps normal, analyses et expertises de tous ordres, Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg (Suisse) et auteur de Total Bullshit ! Au cœur de la post-vérité (PUF, 2018), nous invite à réfléchir à l’excès de confiance en soi, dont il rappelle qu’il est impliqué « dans de grands désastres industriels et financiers, le rejet d’aides médicales ou sociales de première nécessité, l’extrémisme religieux, politique et militant, la propagation de fausses informations et de théories du complot, le succès du populisme, le recours à la violence, la croyance aux pseudo-sciences, le rejet des institutions, l’échec scolaire et professionnel, les conflits armés, les accidents routiers, les blessures sportives et même dans l’erreur et la fraude académique ». Dieguez souligne en particulier que « si les incompétents ont tendance à se surestimer, ce n’est pas par mauvaise foi ou par malice, mais parce que leur incompétence les prive, précisément, des compétences qui leur permettraient de découvrir leur incompétence » (source : Universitas, 6 avril 2020).