« Albert Camus éliminé par le KGB » : c’est ce qu’affirme depuis des années le romancier italien Giovanni Catelli sur la base d’éléments pour le moins fragiles. A l’approche du soixantième anniversaire de la mort de l’écrivain, la théorie du complot fait à nouveau couler de l’encre.

Albert Camus (1913-1960).

Jeudi 5 décembre, le Guardian a consacré un article au livre du romancier italien Giovanni Catelli, La Mort de Camus, paru en français au début de l’année 2019, chez Balland. Lui emboîtant le pas, plusieurs médias, en France et ailleurs, considèrent la piste de l’assassinat comme rien moins que « relancée ».

La thèse de Catelli tient en quelques lignes : contrairement à ce qu’en dit la « version officielle », Albert Camus ne serait pas mort dans un accident de la route mais aurait en réalité été éliminé par le KGB, en représailles à ses prises de position critiques vis-à-vis de l’URSS – le tout avec l’aval de De Gaulle !

Le serpent de mer de la théorie du complot resurgit à l’approche du soixantième anniversaire de la mort de l’auteur de l’une des œuvres littéraires et philosophiques les plus commentées du monde. Plusieurs articles de presse lui ont déjà été consacrés en 2011 (ici ou ), en 2014 puis à nouveau ces derniers jours.

Initialement publié en Italie en 2013 sous le titre Camus deve morire (« Camus doit mourir » – ndlr), l’ouvrage de Catelli a connu une nouvelle édition début 2019 en France, enrichie d’un chapitre centré sur le témoignage de Giuliano Spazzali un avocat à qui le très controversé Jacques Vergès aurait confié qu’il avait la certitude que Camus a été éliminé par les services secrets soviétiques.

C’est en 2011 que Catelli a avancé pour la première fois « l’hypothèse » du sabotage du véhicule, comme en témoigne le Corriere della Sera.

Les faits

Le 4 janvier 1960, Albert Camus monte à bord de la voiture de Michel Gallimard chez qui il vient de passer quelques jours pour les fêtes. A l’arrière du véhicule – une Facel-Vega FV3B – sont assises l’épouse de Michel, Janine, et sa fille, Anne. Peu avant 14 heures, à Villeblevin, sur la nationale 5, la berline du directeur de La Pléiade fait une sortie de route à très vive allure, percute un premier arbre puis s’écrase contre un platane. Aucun des passagers ne portait de ceinture de sécurité. Janine et Anne Gallimard sont indemnes. Michel Gallimard trépassera cinq jours plus tard des suites de ses blessures. Albert Camus meurt sur le coup, foudroyé en pleine gloire. Deux ans plus tôt, le 10 décembre 1957, l’auteur de L’Étranger et de La Peste, âgé d’à peine 44 ans, avait reçu le Prix Nobel de littérature « pour l’ensemble d’une œuvre qui met en lumière, avec un sérieux pénétrant, les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes ».

Les causes de l’accident n’ont rien de mystérieuses : l’éclatement d’un pneu ou la rupture d’un essieu conjugué à la vitesse probablement excessive développée par les 355 chevaux de la Facel-Vega – on évoque alors une vitesse comprise entre 150 et 180 km/h – suffisent à expliquer le drame.

Dans la biographie qu’il lui a consacrée en 1978 – et dont la fiabilité est contestée par Catherine, la fille d’Albert Camus –, le journaliste américain Herbert Lottman laisse ouverte la piste d’un acte intentionnel. « L’accident, écrit-il, semble avoir été causé par une crevaison ou une rupture d’essieu. Les experts ont été intrigués par le fait que cela se soit produit sur une longue route rectiligne, une route de 10 mètres de large et alors peu fréquentée ».

D’autres experts soulignent au contraire que de nombreux accidents mortels surviennent précisément dans des conditions de ce genre.

Mais c’est le journal de l’écrivain et traducteur tchèque Jan Zábrana, un pavé de plus de 1000 pages, qui constitue aujourd’hui la pièce maîtresse des tenants de la théorie du complot.

La thèse du sabotage

Selon Giovanni Catelli, un extrait de ce journal daté de la fin de l’été 1980 fournirait la clé de la mort de Camus. Zábrana rapporte avoir rencontré « un homme bien informé et aux nombreuses connections » qui lui aurait garanti que le KGB était derrière la mort de l’écrivain :

« Ils ont saboté le pneu avec un outil qui l’a finalement percé lorsque la voiture roulait à grande vitesse. Jusqu’à présent, on pensait que Camus était mort dans un banal accident de voiture. L’homme a refusé de me dire sa source, mais il a affirmé qu’elle était tout à fait fiable. L’ordre avait été donné par Dmitri Chepilov [ministre soviétique jusqu’en 1957 – ndlr] en représailles à un article de Camus paru dans Le Franc-Tireur de mars 1957. Il semble qu’il ait fallu trois ans au KGB pour exécuter l’ordre. […] Ils ont finalement réussi à faire en sorte que, jusqu’à aujourd’hui, tout le monde pense que Camus est mort dans un banal accident de voiture. »

Intellectuel engagé, Camus avait publiquement protesté contre la répression sanglante des révoltes de Berlin-Est (juin 1953), soutenu l’insurrection de Budapest de l’automne 1956 et avait vivement critiqué son écrasement par l’Armée rouge. Il avait aussi publiquement fait l’éloge de l’écrivain russe Boris Pasternak, l’auteur du Docteur Jivago (1958). Est-ce à dire que sa mort est à mettre au compte d’une « vengeance » soviétique ? A fortiori ordonnée près de trois ans avant l’accident, par un ministre soviétique tombé entre-temps en disgrâce ?

Rappelons que, pour s’être opposé à Khrouchtchev, Chepilov fut démis en 1957 du Politburo et envoyé au Kirghizistan. En 1959-1960, il n’occupait aucune fonction lui permettant d’ordonner l’assassinat de qui que ce soit, encore moins d’un Prix Nobel de littérature.

Des années durant, Catelli a cherché à étayer le récit de Zábrana, dans lequel on peut difficilement s’empêcher de reconnaître l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours.

Dans son livre, il s’entretient avec Marie, la veuve de Zábrana, enquête sur l’infiltration du KGB en France, et finit par produire un témoignage de seconde main, celui de Jacques Vergès. Après la parution de son livre en Italie, Catelli a en effet été contacté par l’avocat italien Giuliano Spazzali qui lui avait raconté une conversation qu’il aurait eue avec Vergès au sujet de la mort de Camus :

« Vergès m’a dit que l’accident était une mise en scène. Je pense qu’il avait plus de preuves qu’il ne voulait en partager avec moi. J’ai préféré ne rien demander. La discrétion est la meilleure attitude lorsqu’un sujet brûlant surgit inopinément. Je n’ai pas enquêté davantage. Pourtant, je me souviens de la certitude de Vergès que l’accident avait été planifié par une section du KGB avec l’accord du Renseignement français. »

Camus deve morire, de Giovanni Catelli (Nutrimenti, 2013).

Catelli soutient que la liberté de parole de Camus gênait les relations franco-soviétiques et que, « aux yeux des Français, il était le dénonciateur le plus éminent de la cruauté de l’impérialisme soviétique. Les gouvernements français et soviétique ne pouvaient que profiter de l’élimination d’un témoin si déplaisant. Aucune enquête sérieuse ne fut menée. »

Catelli explique par ailleurs que sa théorie n’a pas été entérinée par la fille de l’écrivain, Catherine Camus, qui lui a même interdit d’utiliser ne serait-ce que des citations de son père. Son livre a néanmoins paru en France, en Argentine et en Italie, et a reçu le soutien convaincu de l’écrivain américain Paul Auster qui écrit, dans la préface qu’il a accepté de donner au livre de Catelli :

« C’est une conclusion horrible, mais après avoir digéré les preuves avancées par Catelli, il devient difficile de ne pas lui donner raison. Ainsi, cet “accident de voiture” devrait maintenant être rangé dans un autre tiroir, celui des “assassinats politiques”. Albert Camus a été réduit au silence à l’âge de 46 ans. »

Catelli dit qu’il « espère que les universitaires ne suivront pas la vieille opinion selon laquelle il s’agissait d’un simple accident », ajoutant : « Nous le devons à la mémoire d’Albert Camus. »

Mais la théorie du complot défendue par Catelli n’intimide pas Alison Finch, professeure de littérature française à Cambridge :

« Les partisans de la théorie de l’assassinat comptent un écrivain-réalisateur plein d’imagination (Paul Auster), un écrivain-traducteur dont la famille fut persécutée par le régime communiste et qui avait des raisons de haïr les soviétiques (Jan Zábrana) ; enfin, l’avocat très controversé Jacques Vergès qui, certes, défendit les combattants de l’indépendance algérienne torturés par les Français, mais qui s’est rendu tristement célèbre par ses défenses à scandale. Bien sûr, il était dans son rôle d’avocat, mais il relève davantage du militant que du commentateur fiable. »

Finch met également en doute les soupçons de complicité française :

« Cela signifierait que l’assassinat ait été approuvé au plus haut niveau, et logiquement par De Gaulle en personne. Cela est pour moi invraisemblable. De Gaulle, lui-même écrivain accompli, avait un grand respect pour les intellectuels français, y compris pour ceux avec lesquels il était en désaccord. »

… Sans compter qu’il faudrait imaginer De Gaulle, en pleine guerre froide, laisser assassiner un des plus grands intellectuels français vivants, sur le sol français, par le KGB.

À la fin de son livre, Catelli se prend à espérer que de nouvelles « preuves » seront rendues publiques « avant que les vagues du temps ne recouvrent les traces sablonneuses et fragiles de ce qui est arrivé. » Or, de véritables preuves, c’est précisément ce qui manque cruellement, en l’état, à la thèse défendue par Catelli.

Interrogé par l’Agence France Presse en 2011, alors qu’il achevait son imposant essai sur Albert Camus (L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Flammarion, 2012), Michel Onfray disait ne pas croire plausible la thèse du complot, rappelant que « ce jour-là, Camus devait en fait rentrer par le train. Il avait même son billet, et c’est au dernier moment qu’il a décidé de rentrer avec Michel Gallimard ». Selon l’essayiste, « le KGB avait les moyens d’en finir autrement avec Albert Camus ».

 

Voir aussi :

Mort de Lady Di : la théorie du complot, vingt ans après