En quelques années, cette secrétaire de formation est devenue l’un des maillons du néo-nazisme numérique. Enquête.

Valérie Devon (montage CW, décembre 2021).

Si vous êtes un nostalgique du Troisième Reich et que vous avez une connexion internet, les noms de « Valérie Devon » ou de « Didi 18 » ne vous sont probablement pas étrangers. En collaboration avec l’association OpenFacto, Conspiracy Watch a consacré une enquête de plusieurs semaines à cette néo-nazie française qui est derrière la traduction de centaines de contenus négationnistes, antisémites et racistes. Elle a permis d’établir qu’elle avait pour véritable nom Valérie Dewonck.

Alors qu’elle ne s’était encore jamais montrée physiquement, Valérie Dewonck a récemment laissé entrevoir dans une vidéo son visage masqué derrière une paire de lunettes de soleil et un chapeau de cow-boy. Elle y apparaissait particulièrement dépitée de ne pas être suffisamment écoutée et du peu de vues que cumulaient certaines de ses vidéos pourtant « capitales pour comprendre pourquoi (et) à cause de qui on est dans la merde aujourd’hui » (sic).

Devant l’insuccès d’une œuvre à laquelle elle a consacré le plus clair de ses dernières années, elle disait songer à mettre fin à sa très chronophage activité de traduction. Originaire de Lorraine et issue d’un milieu familial plutôt de gauche selon ses propres déclarations, Valérie Dewonck se présente comme quelqu’un qui, depuis l’enfance, s’est toujours « levée pour prendre la défense des plus faibles ». Aujourd’hui, elle reconnaît avoir perdu « tous (ses) amis, toute (sa) famille » à cause de ses convictions national-socialistes.

Secrétaire de formation, Valérie Dewonck se tourne vers les « médecines douces » avant de devenir « praticienne et enseignante Reiki ». C’est en juillet 2015 qu’elle découvre qu’on « nous a menti sur la Seconde Guerre mondiale » malgré ses connaissances en histoire qu’elle avoue « assez limitées ». C’est en visionnant un documentaire révisionniste américain de plus de six heures réalisé par un certain Dennis Wise, Adolf Hitler, la plus grande histoire jamais racontée, qu’elle a une véritable révélation. Une vidéo découverte au hasard d’un commentaire posté sur le site « d’information dissidente » Les Moutons enragés.

« La seule en France à fournir ce travail-là »

Bouleversée, elle décide désormais de consacrer sa vie à la traduction de contenus qui réécrivent l’histoire du point de vue… nazi. À un rythme effréné : travaillant « tous les jours non-stop », elle traduit ainsi en quelques années un nombre impressionnant de vidéos ainsi que de nombreux ouvrages, grâce notamment à son très bon niveau d’anglais, acquis pendant les longues années où elle a vécu au Canada.

Grâce à son hyperactivité en ligne, Valérie Dewonck se construit assez vite un important réseau de sociabilité néonazie, nouant en particulier des contacts avec des personnalités-clés de la sphère négationniste. Elle collabore ainsi avec Vincent Reynouardnégationniste français exilé en Grande-Bretagne, aux côtés duquel elle intervient dans des podcasts. Elle traduit d’ailleurs ses vidéos, ainsi que celles d’Hervé Ryssen, du français vers l’anglais.

Elle affirme également que Robert Faurisson l’aurait personnellement encouragée à poursuivre sa boulimique œuvre de traduction, puisqu’elle était « la seule en France à fournir ce travail-là ». Elle ne cache pas non plus ses contacts, passés comme actuels, avec plusieurs négationnistes étrangers de premier plan tels que l’Allemand Horst Mahler, qu’elle traduit en français, le néo-nazi allemand Ernst Zündel, qu’elle regrette de ne pas avoir rencontré avant sa mort en 2017, ou encore la négationniste allemande Ursula Haverbeck, dite « mamie nazie ».

Echantillons de vidéos mises en ligne par Valérie Dewonck (capture d’écran Odysee, décembre 2021).

Dissimulée derrière le pseudonyme de « Valérie Devon », elle a également entretenu des contacts étroits avec le vidéaste français Le Grand Monarque. Son blog était d’ailleurs hébergé, jusqu’en 2018 sur le site « The Savoisien », animé également par Le Grand Monarque. Mais en 2020, Valérie Dewonck lance son propre site, Didi18 Éditions – le chiffre « 18 » étant une allusion aux première et huitième lettres de l’alphabet, « A » et « H », pour les initiales d’Adolf Hitler.

Un antisémitisme obsessionnel

Fervente admiratrice du régime nazi, Valérie Dewonck en a gardé en principal héritage une haine obsessionnelle à l’égard des Juifs, accusés d’être responsables de tous les malheurs du monde. « Juif qui parle, bouche qui ment », explique-t-elle ainsi dans un entretien en ligne, précisant que l’« instinct nous signale qu’on est en présence d’un juif et qu’il vaut mieux s’en écarter ». Elle croit savoir que c’est « la circoncision au huitième jour » qui, à cause de ses « effets néfastes sur le développement du système nerveux ou du système glandulaire », transforme les Juifs en « monstres ».

Valérie Dewonck reprend les conclusions d’Arnold Leese, fondateur dans les années 1930 d’un parti nazi britannique, dont elle a traduit les ouvrages : selon elle, « toutes les guerres sont initiées par la même clique [comprendre, les Juifs – ndlr], dans un but de contrôle, d’asservissement, de prise de capitaux ». Elle s’inquiète aussi de l’existence de meurtres rituels perpétrés par les Juifs et prophétise que de nombreux morts sont à prévoir si l’on continue d’ignorer le complot juif, estimant que « nous sommes aujourd’hui pris en otage, avec cette fausse pandémie, par ceux qui contrôlent le monde, et vous savez de qui il s’agit », les mêmes qui orchestreraient en France un duel politique qui n’en serait pas un entre « le juif Mélenchon et puis le juif Zemmour » (sic)…

Selon Valérie Dewonck, nous vivons dans une « société dans laquelle les gens sont mentalement handicapés au point qu’ils sont totalement conditionnés » : « Nous baignons dans un mensonge perpétuel. […] Le national-socialisme est en nous. C’est l’ordre naturel des choses. Il coule naturellement dans nos veines, nous, le peuple des créateurs ». Elle déplore une « submersion migratoire » et un « génocide des Blancs », dans « un monde communiste qui est régi par le Talmud » aux ordres du « Nouvel Ordre Mondial ».

Valérie Dewonck a également fait siennes les croyances ésotériques et les positions anti-chrétiennes du nazisme. Reprenant la thèse d’une obscure auteure publiée et traduite en anglais par ses soins, Jacqueline Berger, qui fut notamment candidate du groupe catholique intégriste Civitas aux élections législatives de 2017, elle affirme que « le christianisme est une invention du judaïsme ». Elle prétend que « les chrétiens sont les esclaves des juifs » et qu’ils vénèrent un faux dieu, « Yahvé, le dieu des Juifs, Satan ». Valérie Dewonck souscrit plutôt à l’idée de « la réincarnation » de l’âme, et pense pouvoir découvrir, par l’interprétation des rêves, « qu’il se passe des choses dans les mondes invisibles ». Ses recherches l’ont également conduite à la conclusion que les hommes auraient été « capables de faire par le passé » des choses telles que« la téléportation » et « la télépathie »

Jonction

Les nombreux ouvrages traduits et édités par Valérie Dewonck, réhabilitant le nazisme ou défendant des thèses racistes et antisémites, se retrouvent en vente sur des grandes plateformes de e-commerces. Y figurent par exemple Le testament politique de Julius Streicher, directeur du journal antisémite de l’entre-deux-guerres Der Stürmer, publié en 2018 par les éditions néo-nazies Vettazedition, ou encore Meurtre rituel juif et La guerre de survie juive, d’Arnold Leese, édités par Didi18.

Pour violations répétées des règles proscrivant les contenus à caractère raciste, Valérie Dewonck a vu sa chaîne YouTube et son compte Twitter supprimés. Elle a cependant repris sa propagande sur des plateformes alternatives comme Odysee depuis septembre 2021, où sa chaîne propose bien sûr les nombreuse vidéos pro-nazies qu’elle a traduites, mais aussi par exemple une vidéo dénonçant Richard Boutry comme un « gourou » du complot « jésuite », des contenus contre les « enfants transgenres », le documentaire Vaxxed d’Andrew Wakefield, grand classique de la cause antivaccinale, ou encore une interview de David Icke, théoricien du « complot reptilien ».

Car les combats de Valérie Dewonck ne se limitent plus simplement au « révisionnisme », mot qu’elle utilise systématiquement pour présenter ses idéaux nazis : elle est également adepte des théories platistes. Dénonçant ce qu’elle appelle « l’hérésie du globe », elle est saluée par certains militants comme celle qui a réalisé « la jonction » entre les communautés « révisionnistes » et les platistes. Une croyance dans cette théorie complotiste radicale et considérée comme farfelue par une importante fraction de la « Dissidence », ce qui lui a valu des frictions avec plusieurs membres de cette dernière, comme avec Pierre Hillard.

Cette jonction prouve une nouvelle fois la perméabilité entre les différentes chapelles complotistes, comme sa propre adhésion aux thèses covido-sceptiques en fournit l’indice. Ainsi, Valérie Dewonck relaie-t-elle à partir de la mi-avril 2020 la vidéo « Le gouvernement mondial » de Valérie Bugault [archive] et conseille de « la visionner sur la chaîne de [Silvano] Trotta sur YouTube ».

Après avoir longtemps vécu au Canada, Valérie Dewonck s’est installée avec son époux, Claude Popelska, par ailleurs personnellement impliqué dans le travail de sa femme, au Belize, minuscule pays anglophone d’Amérique centrale. Le couple y tient une maison d’hôtes dans un village de pêcheurs sur la mer des Caraïbes, facétieusement appelée « Chez Didi ».

Leur fils, Alexandre, âgé de 20 ans, a quant à lui fait son coming-out national-socialiste au début du mois d’octobre dernier, dans un entretien avec une petite chaîne conspirationniste sur Odysee. Il y faisait étalage de toute l’admiration qu’il porte à sa mère et à ses combats « pour la vérité, pour le bien, pour la lumière », se félicitant de n’avoir pas été « endoctriné par l’école » et d’avoir du même coup échappé à cette société en « dégénérescence » qui « normalise l’homosexualité et, maintenant, la pédophilie ». Il y disait son « dégoût pour les chrétiens », accusait les Juifs d’être derrière l’immigration de masse, la diffusion de l’athéisme ou encore de la croyance en… une Terre sphérique.