Avec la débâcle américaine en Afghanistan et la chute de Kaboul, le narratif selon lequel la CIA aurait fabriqué les talibans et Al-Qaïda refait surface.

Le président Ronald Reagan reçoit des chefs de la résistance afghane à la Maison-Blanche en 1983 (archives des États-Unis/Wikimedia Commons).

La prise de la capitale afghane par les talibans dimanche 15 août a fourni de nombreuses images qui marqueront l’Histoire, ainsi que de nombreuses déclarations publiques qui finiront dans ses poubelles. Du fantasme de l’Afghane en jupe au « cimetière des empires » en passant par l’inévitable argument du pipeline, aucun cliché occidentalo-centré n’aura manqué à l’appel. Parmi ce brouhaha, un vieux discours révisionniste a également refait surface.

Dans un billet de blog intitulé « Afghanistan : 20 ans de guerre en travers de la gorge » paru le 16 août, Jean-Luc Mélenchon livre une critique acerbe de l’intervention de l’OTAN. « L’énormité des mensonges et des illusions répandues et entretenues sans aucun esprit critique, les moqueries et insultes dont ont fait l’objet tous ceux qui tentaient, comme nous, de mettre en alerte, de dénoncer les méthodes de guerre et d’exiger le retrait pendant tout ce temps, me remontent à l’esprit comme une écume amère ! », écrit le candidat de la France insoumise à l’élection présidentielle, avant de lâcher quelques lignes plus loin : « Je suis certain que, de même qu’ils ont créés (sic) de toute pièce Al-Quaïda (sic) contre le régime communiste afghan, une nouvelle fois les grands stratèges des USA ont imaginé un nouveau plan qui tournera mal et même très mal à force de mettre les doigts dans les essaims de frelons. »

Quelques jours plus tard, à l’autre bout du spectre politique, c’est le théoricien du complot Thierry Meyssan qui remet une pièce dans la machine. Le 18 août, il publie sur le site du Réseau Voltaire un billet intitulé « 7 mensonges à propos de l’Afghanistan ». Selon lui, les « médias occidentaux » masquent « les crimes commis dans ce pays et rendent impossible de prévoir le destin que Washington lui a écrit ». Un exemple chimiquement pur de rhétorique complotiste enchaînant les allégations les plus farfelues, parfois basées uniquement sur des entretiens privés que l’auteur assure avoir menés lui-même, sans les dévoiler. Non content d’assurer que le leader d’Al-Qaïda serait en fait mort en 2001 à Doha et non pas en 2011 à Abbottabad, Meyssan assure qu’il est « indiscutable qu’Oussama Ben Laden a été durant de longues années un agent des États-Unis ».

« C’est un discours qui a été depuis longtemps démonté par les historiens et par les spécialistes de l’Afghanistan et des mouvements djihadistes. Il n’y a pas de débat entre les historiens et les spécialistes sur cette question », explique Marc Hecker, co-auteur avec Élie Tenenbaum de La guerre de vingt ans – djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle (Robert Laffont, 2021). « L’historiographie a d’ailleurs continué à évoluer en ce sens ces dernières années avec des sources très sérieuses », ajoute le chercheur, citant notamment le récent livre The Caravan de Thomas Hegghammer, ouvrage de référence paru en 2020 qui retrace le rôle déterminant du cheikh palestinien Abdallah Azzam, dans l’émergence du djihad global. « Il faut bien se replacer dans le cadre de l’époque, qui était celui de la guerre froide », ajoute Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements djihadistes.

Un récit simpliste, une histoire complexe

Un peu de contexte, donc : en 1979, l’URSS envahit l’Afghanistan pour renverser le régime communiste d’Hafizullah Amin et le remplacer par celui de Babrak Karmal, plus aligné sur Moscou. Une intervention typique de la guerre froide, analogue à celle menée à Prague, en plein cœur de l’Europe, en 1968. En Afghanistan, sous le régime communiste, une féroce répression est menée contre les mouvements islamiques, qui commencent à s’armer pour mener une guérilla et que l’on appelle déjà les « moudjahidines ».

Dans ce contexte d’affrontements larvés entre les deux blocs, les États-Unis décident de prendre le parti de l’insurrection avec le soutien des services de renseignement pakistanais, l’ISI. La CIA suit les recommandations des Pakistanais mais l’agence américaine entretient aussi ses propres relations dans le dos de l’ISI, notamment avec le commandant Massoud, que l’ISI avait exclu du programme en 1983, comme le rapporte Steve Coll dans Ghost Wars (The Penguin Press, 2004).

« Les moudjahidines se battaient contre les Soviétiques, comme dans d’autres régions où nous [les Occidentaux – ndlr] avons également soutenu des combattants anti-soviétiques à la même époque. Ils n’étaient pas djihadistes, leur combat était avant tout nationaliste », précise Wassim Nasr. « Ces groupes étaient loin d’être unifiés et suivaient chacun des idéologies diverses allant d’un bout à l’autre du spectre de l’islamisme », ajoute le journaliste Emran Feroz, dans un article pour le magazine américain Newlines. « L’islam politique n’était pas vu comme la problématique dominante du moment et c’est anachronique de regarder les années 80 avec les lunettes actuelles de la guerre contre le terrorisme », ajoute Marc Hecker.

L’efficacité militaire de ce soutien a d’ailleurs été largement surestimée, selon Emran Feroz. « Des centaines de milliers d’Afghans ont été tués parce que les moudjahidines se sont longtemps battus sans aucun soutien substantiel sur le terrain. Comme le rappellent de nombreux vétérans afghans, des pans entiers de cette aide sont allés directement dans les poches de leurs dirigeants au lieu d’être investis pour libérer le pays de l’occupation soviétique. » Ce n’est qu’à partir de 1986, soit seulement trois ans avant la fin de la guerre, que la CIA livrera aux moudjahidines les fameux missiles anti-aériens Stingers, qui s’avéreront bel et bien décisifs.

Un moudjahidine équipé d’un lance-missile anti aérien Stinger (archives américaines).

À en croire les révisionnistes, un certain Oussama Ben Laden, venu combattre l’Armée rouge, aurait néanmoins été l’un des bénéficiaires de ce programme. À l’époque, le conflit afghan attire en effet des combattants étrangers, majoritairement arabes – ils seront d’ailleurs surnommés les « Arabes afghans » –, venus faire le djihad contre l’armée soviétique. « Ils ne représentaient pas grand-chose », précise Marc Hecker. « Les Arabes afghans n’étaient que quelques dizaines au départ et il faut attendre la fatwa d’Abdullah Azzam en 1984 – qui étend l’obligation de la défense des territoires musulmans à toute l’Oumma – et la création du « Bureau des services », pour qu’il y ait un afflux plus conséquent. Ils n’ont pas eu de rôle militaire majeur, même s’il y a des faits d’armes vers la fin du conflit, notamment la bataille de Djaji en 1986 où Ben Laden et ses hommes résistent à un assaut soviétique ».

Surtout, « les États-Unis n’ont jamais financé Al-Qaïda, même si des combattants étrangers ont peut-être pu bénéficier indirectement des aides américaines sur place via la corruption, le pillage, etc. », explique Wassim Nasr. « À l’époque, avec sa richesse, Ben Laden n’a pas besoin d’aide ».

En plus de la fortune familiale d’Oussama Ben Laden, c’est surtout via l’aide d’organisations islamiques, parfois soutenues par des États arabes, que les Arabes afghans vont financer leur entreprise. Un fait confirmé par nul autre qu’Ayman al-Zawahiri en personne. Dans son livre Cavaliers sous l’étendard du Prophète, le numéro deux d’Al-Qaïda écrivait : « Alors que les États-Unis soutenaient le Pakistan et les factions moudjahidines avec de l’argent et du matériel, les relations de jeunes moudjahidines arabes avec les États-Unis étaient totalement différentes. […] Le financement des activités des moudjahidines arabes provenait de l’aide envoyée en Afghanistan par des organisations populaires. Une aide substantielle. »

Après le départ des Soviétiques en 1989 et la guerre civile afghane qui voit s’affronter les factions moudjahidines pour le contrôle du pays, la plupart des combattants étrangers quittent l’Afghanistan. Oussama Ben Laden lui-même n’y reviendra qu’en 1996, accueilli par le régime taliban après son expulsion du Soudan. Deux ans plus tard, il lance un appel à s’attaquer aux intérêts américains dans le monde.

Quant aux talibans, nés dans les camps de réfugiés au Pakistan, ils n’émergent qu’en 1994 et prennent le pouvoir à la surprise générale en 1996. La CIA a mis fin à son programme de soutien aux moudjahidines des années auparavant, en 1992, et était même venue récupérer ses missiles Stingers. Les talibans n’ont donc jamais pu bénéficier du soutien de la CIA, pas plus qu’Al-Qaïda.

Après la prise de Kaboul par les talibans en 1996, les États-Unis et leurs alliés ont cependant « soutenu politiquement et militairement l’Alliance du Nord, justement pour contrer les talibans et les djihadistes. Ils se sont d’ailleurs appuyés sur eux lors de l’intervention de 2001 », rappelle Wassim Nasr. Ahmed Chah Massoud, commandant de l’Alliance du Nord, sera finalement assassiné par Al-Qaïda deux jours avant les attentats du 11-Septembre. Face à une histoire si complexe, il est en effet tentant de ranger les moudjahidines, les talibans et Al-Qaïda dans le même sac djihadiste afin de désigner les États-Unis comme responsables de tout. Une logique intellectuelle qui permet de trouver des preuves là où il n’y en a tout simplement pas.

Des contrefaçons historiques

Plusieurs fake news sont régulièrement ressorties de leur placard pour appuyer le récit d’un ennemi djihadiste « fabriqué » par les États-Unis. Ainsi, une photo censée montrer le conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Zbigniew Brzeziński inspectant des armes aux côtés d’Oussama Ben Laden a longtemps circulé sur Internet. Brzeziński était en réalité en compagnie d’un simple officier pakistanais lors de sa visite à la frontière afghano-pakistanaise en 1980. Contrefaçon plus évidente encore, relayée en 2017 par Maria Zakharova, porte parole du ministère russe des Affaires étrangères : il existerait une photo montrant carrément l’ex-secrétaire d’État Hillary Clinton en compagnie d’Oussama Ben Laden à la Maison-Blanche – en réalité, un montage grossier.

D’autres mensonges sont plus tordus et difficiles à démonter. Parmi eux, une interview donnée par Brzeziński au Nouvel Observateur en 1998, particulièrement relayée par les réseaux pro-Kremlin et dans la sphère complotiste. « C’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul », y déclare-t-il. Interrogé au sujet du soutien aux moudjahidines, il ajoute « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes où la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? » et assure ne rien regretter. Il admettrait ainsi être personnellement responsable des quarante années de chaos qui suivront l’intervention soviétique en Afghanistan.

Le conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Zbigniew Brzeziński aux côtés d’un officier pakistanais faussement identifié comme étant Oussam Ben Laden.

Sauf que la fiabilité de cette interview comme source historique a largement été remise en cause, et Brzeziński a lui-même contesté l’exactitude des propos que lui prêtait le journaliste du Nouvel Observateur. Ce dernier avait d’ailleurs admis que la citation servant de titre (« Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes… ») n’était en fait pas sortie de la bouche de son interlocuteur et avait été inventée pour des besoins d’édition, comme le raconte Justin Vaïsse dans Zbigniew Brzezinski, stratège de l’Empire, paru en 2016.

Par ailleurs, certains propos d’Hillary Clinton ont été dénaturés. Une vidéo au titre trompeur, « Hillary Clinton dévoile la création d’Al Qaida par les États Unis », prétend ainsi qu’elle aurait avoué le soutien de la CIA au groupe terroriste. Or, dans cet extrait où celle qui allait devenir la secrétaire d’État de Barack Obama, en 2009, est entendue par le Congrès, Hillary Clinton ne prétend à aucun moment que la CIA a entretenu des relations avec Al-Qaïda. Même détournement pour une autre vidéo, cette fois issue d’une interview accordée par Hillary Clinton à Fox News en 2011. Dans les deux cas, l’ex-secrétaire d’État discute en réalité de la situation au Pakistan et critique la façon dont les Américains y ont selon elle contribué en se désintéressant du devenir de certaines des factions moudjahidines après le retrait soviétique de 1989. Jamais Hillary Clinton n’a « dévoilé » que la CIA avait financé Al-Qaïda ou les talibans.

Les révisionnistes y voient malgré tout la preuve de la co-responsabilité des États-Unis dans la montée de l’islamisme radical, Clinton ayant admis dans son audition de 2009 que les États-Unis n’avaient pas empêché l’afflux de combattants djihadistes étrangers en Afghanistan. De fait, certains seigneurs de guerre soutenus par le programme américain à l’époque de la résistance anti-soviétique ont par la suite rejoint les talibans ou Al-Qaïda. « L’Histoire est mouvante et remplie de trajectoires complexes. Quelqu’un qui est dans un camp peut passer un jour dans un autre camp », répond Wassim Nasr, comme une évidence. « Par exemple, quand Lénine est retourné en Russie en 1917, il a pu le faire grâce au soutien des services allemands », cite-t-il à titre de comparaison. Si Lénine a effectivement à l’époque pu être accusé par les Tsaristes d’être un « agent allemand », l’Histoire n’en a pas pour autant retenu que les services allemands avaient « fabriqué de toutes pièces » l’URSS et le communisme. En Afghanistan, le parcours de Gulbuddin Hekmatyar, ou celui de la famille Haqqani, qui n’ont cessé de nouer et dénouer leurs alliances, sont d’excellentes illustrations de cette imprévisibilité de l’Histoire et de la fragilité des alliances.

Une tentative de réhabilitation de la Russie

Le mythe de l’ennemi djihadiste fabriqué par les États-Unis a pourtant la vie dure et se réplique à l’envi. En 2016, en pleine élection présidentielle, le candidat républicain Donald Trump avait par exemple accusé Hillary Clinton et Barack Obama d’avoir « co-fondé l’État islamique ». « Les propos de Donald Trump sont remarquables car ils font une nouvelle fois écho aux arguments utilisés par le président russe Vladimir Poutine et nos adversaires pour attaquer les dirigeants américains et les intérêts américains », avait alors répondu l’équipe de la candidate démocrate.

Derrière cette réécriture antiaméricaine de l’histoire se cache bien souvent un narratif anti-impérialiste qui tend à réhabiliter l’URSS d’hier et la Russie d’aujourd’hui. « Ceux qui racontent tout ça se gardent bien de dire que la Russie et la Chine ont toujours des ambassades ouvertes à Kaboul, ou que les talibans ont été reçus à Moscou dès 2017 ainsi qu’à Pekin il y a quelques semaines », note encore Wassim Nasr. Max Blumenthal, co-fondateur du site conspirationniste The Grayzone, connu aux États-Unis comme un relai des propagandes russe et chinoise, a ainsi livré cette analyse le 15 août dernier : « Avant que les États-Unis n’occupent l’Afghanistan, la CIA a versé des milliards à des chefs de guerre comme Gulbuddin Hekmatyar, connu pour avoir jeté de l’acide sur le visage des étudiantes, afin de renverser un gouvernement soutenu par les Soviétiques qui tentait de fournir aux femmes une éducation gratuite. » De quoi faire passer l’intervention soviétique pour une joyeuse opération humanitaire.

L’URSS a pourtant largement commis sa part de crimes. « D’après un rapport des Nations unies publié en 1986, 33.000 civils afghans ont été tués rien qu’entre janvier et septembre 1985, majoritairement par l’armée soviétique et ses alliés à Kaboul. Le rapport affirmait que les insurgés avaient eux aussi tué des centaines de civils, mais rien de comparable avec le niveau de violence organisée et sophistiquée des Soviétiques qui en ont tué des dizaines de milliers. Le rapport soulignait également le fait que le régime communiste de Kaboul et ses soutiens à Moscou avaient une stratégie délibérée de massacre de masse et de torture des civils », rappelle Emran Feroz dans son article pour Newlines.

Sur ce sujet, Jean-Luc Mélenchon n’en est pas à son coup d’essai. Il a par exemple publiquement défendu l’action du Kremlin en Ukraine ou en Syrie, en niant les crimes commis contre les populations civiles. En 2017, avec une rhétorique proche de celle tenue sur l’Afghanistan, il avait déclaré que « les USA soutenaient en sous-main Daech en Syrie ».

En avril 2018, au lendemain des frappes américaines, britanniques et françaises en Syrie en représailles à l’attaque chimique de Douma, il annonçait publiquement s’être entretenu avec l’ambassadeur de Russie en France qui lui aurait révélé que Macron aurait « posé un lapin » à Poutine juste avant l’opération. « Cet échange m’a convaincu que la possibilité reste totalement ouverte de reconstituer un partenariat franco-russe stable et tourné vers des objectifs communs de paix », ajoutait-il. La logique conspirationniste ne voudrait-elle pas que Jean-Luc Mélenchon a été « créé de toute pièce » par le Kremlin ?

 

Voir aussi :

Ben Laden, « créature » des Etats-Unis ?

 

ÉDIT : correction apportée sur la date du retour de Ben Laden en Afghanistan (1996 et non 1998 comme écrit initialement par erreur ; 1998 est la date à laquelle il lance un appel à attaquer les intérêts américains).