La Russie mène en Ukraine une guerre contre l’information largement observée en Syrie depuis des années. Une stratégie qui met en scène les mêmes acteurs ayant déjà relayé les mêmes théories complotistes éculées pour masquer les crimes de Vladimir Poutine et de Bachar el-Assad.

Bachar el-Assad et Vladimir Poutine à Moscou en 2016 (crédits : Alexei Druzhinin/TASS).

Tout était là, il y a presque dix ans. « Les récents événements autour de la Syrie m’amènent à m’adresser directement au peuple américain et à ses leaders politiques », écrivait nul autre que Vladimir Poutine dans une tribune publiée par le New York Times le 11 septembre 2013. Quelques semaines plus tôt, l’armée de son protégé Bachar el-Assad perpétrait une attaque chimique dans la banlieue de Damas, tuant des centaines de civils dont plus de la moitié de femmes et d’enfants. Un franchissement de la « ligne rouge » tracée quelques mois plus tôt par le président américain Barack Obama. Les États-Unis, la France, et la Grande-Bretagne songent à intervenir. Et Vladimir Poutine l’a bien compris.

« Personne ne doute que du gaz a bien été utilisé en Syrie », écrit alors le président russe. « Mais il y a toutes les raisons de croire qu’il n’a pas été utilisé par l’armée syrienne, mais par les forces d’oppositions, afin de provoquer l’intervention de leur puissants parrains qui aimeraient s’aligner avec les fondamentalistes. » Déjà, la théorie complotiste du « false flag », brandie par le président russe dans les colonnes d’un des plus prestigieux quotidien américain. L’intervention militaire occidentale n’aura finalement pas lieu.

Des années plus tard, en décembre 2021, alors que l’armée russe se prépare déjà à fondre sur l’Ukraine, la petite histoire du « false flag » chimique est ressortie du placard. Le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou, déclare que des mercenaires américains aideraient les forces spéciales ukrainiennes et « des groupes radicaux » à préparer « des activités hostiles » et qu’ils auraient emporté avec eux « un composé chimique non identifié ».

Plus de 300 attaques chimiques contre les Syriens

C’est une histoire que les autorités russes ont racontée des dizaines de fois concernant la Syrie, allant jusqu’à prétendre que même les renseignements belges participeraient au complot. En novembre dernier encore, le « Centre russe de réconciliation en Syrie » affirme par exemple que des « militants d’al-Nosra préparent la mise en scène d’une provocation dans la province d’Idleb ».

Mais ce sont surtout les Casques blancs, surnom donné aux secouristes syriens qui documentent les attaques systématiques de l’armée syrienne et de l’aviation russe contre les civils, qui ont été accusés, entre autres, de vouloir fabriquer ces attaques chimiques.

Des prédictions jamais suivies d’effets, alors même que plus de 300 attaques chimiques ont été lancées au cours du conflit syrien, la quasi totalité étant attribuées aux forces du régime de Bachar el-Assad. Mais qu’à cela ne tienne : le 24 février, au premier jour de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, Sputnik relaie une nouvelle déclaration du ministère de la Défense russe indiquant que « les renseignements ukrainiens préparent des provocations sur le modèle bien connu des Casques blancs ».

La négation complotiste des attaques chimiques commises par le régime de Bachar el-Assad a toujours eu ses relais. Certains sont actuellement candidats à l’élection présidentielle française et se font remarquer aujourd’hui pour leurs positions pro-Kremlin sur la guerre en Ukraine.

Au lendemain des frappes menées en 2018 par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France en Syrie en représailles à l’attaque chimique de Douma, Jean-Luc Mélenchon dénonce une intervention « sans preuves » et déclare : « Le président français s’est de manière tout à fait lamentable aligné sur les États-Unis d’Amérique, en se disant certain d’avoir des preuves de la responsabilité du régime », avant d’ajouter : « je ne pense pas que ce soit la question de l’utilisation d’armes chimiques qui soit la cause réelle de l’intervention ».

Marine Le Pen notait pour sa part : « On nous a déjà fait le coup avec l’Irak », tout en appelant « à se méfier des manipulations ».

Éric Zemmour rétorquait que Bachar el-Assad « n’a pas gazé son peuple, il a gazé des gens qui étaient ses adversaires. Et encore, ce n’est pas prouvé qu’il les ait gazés chimiquement ».

« Il y a eu du gaz, c’est sûr. Mais qui l’a répandu ? », s’interrogeait enfin Jean Lassalle. « Le président de la République dit qu’il y a eu attaque de Bachar al-Assad parce que les ONG et les journalistes présents l’ont affirmé. Je me demande où sont nos services spécialisés, notre ambassade fermée depuis 2011 ».

L’internationale du mensonge

Dès 2013 et l’attaque chimique de la Ghouta, la propagande complotiste du Kremlin a pu compter sur des relais en France. Jonathan Moadab, alors proche des réseaux de Dieudonné et « journaliste » pour le site Agence Info Libre, avait amplifié le rapport fallacieux du professeur Theodore Postol censé prouver que les rebelles s’étaient gazés tout seuls et avait même demandé à Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères, de présenter ses excuses.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Le massacre chimique de la Ghouta, cas d’école du conspirationnisme pro-Assad (21/08/2020)

Celui que l’extrême droite qualifiait alors de « courageux journaliste » était finalement devenu l’une des premières recrues de RT France, la chaîne financée par le Kremlin, avant d’atterrir récemment à Valeurs actuelles. Pas de quoi être dépaysé : l’hebdomadaire, dont les unes poutinophiles refont surface, s’est félicité d’offrir, dans son premier numéro de mars, quatre pages de reportage depuis le Donbass signées Anne-Laure Bonnel.

Valeurs actuelles, n° 4449 (3-9 mars 2022).

La réalisatrice a fait sensation pour ses propos très controversés tenus dans l’émission de Pascal Praud, sur CNews, au sujet du nombre de victimes civiles dans le Donbass. Un talent français immédiatement repéré par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, qui a accusé Emmanuel Macron de la censurer parce qu’elle appellerait « les Occidentaux à regarder la vérité en face ». La vidéo de l’intervention d’Anne-Laure Bonnel sur CNews a également été relayée par Aaron Maté, chroniqueur du site conspirationniste américain The Grayzone. « Les États-Unis alimentent une guerre dans le Donbass depuis 2014. Voilà pourquoi nous n’en avons pas entendu parler », a-t-il commenté. Or Aaron Maté et The Grayzone ont été au cœur d’une des plus grosses opérations de désinformation du conflit syrien. Aux côtés de WikiLeaks, et du mal-nommé « Working Group on Syria, Propaganda and Media » (WGSPM), le site américain a diffusé des documents censés prouver que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) avait manipulé son enquête sur l’attaque chimique de Douma afin de faire porter le chapeau à Assad. Plusieurs enquêtes ont révélé que des diplomates russes étaient-eux mêmes impliqués dans cette opération de désinformation, et qu’Aaron Maté aurait cherché avec l’aide d’un responsable de Ruptly – l’agence vidéo de RT – à obtenir des informations personnelles sur des victimes de l’attaque chimique de Douma en Syrie.

Projection psychologique

Déjà en 2015, alors qu’il lançait son intervention en Syrie, Poutine avait affirmé vouloir combattre les « terroristes » et appelait à la création d’une « véritable coalition mondiale contre le terrorisme, semblable à la coalition anti-Hitler ». Dans les faits, la Russie a surtout écrasé les groupes modérés opposés à Bachar el-Assad qui combattaient eux-mêmes l’organisation État islamique. Pour justifier son agression de l’Ukraine sept ans plus tard, Poutine assure désormais vouloir « dénazifier » l’Ukraine, invoquant de nouveau le mythe de la Grande Guerre patriotique.

Pour justifier sa toute première guerre – à savoir la deuxième guerre de Tchétchénie – Vladimir Poutine, alors Premier ministre, avait prétendu agir en représailles aux terribles attentats commis à Moscou en 1999 qui avaient fait 300 morts. Un acte commis par des terroristes tchétchènes, selon Poutine, qui avait promis de les poursuivre jusque « dans les chiottes ».

Or, aucune enquête offrant les garanties de transparence et d’impartialité requises n’a jamais pu faire la lumière sur ces attentats, alors que des éléments pointent vers une implication du FSB, le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, héritier du KGB. Si la propagande russe voit des « false flag » partout – hier en Syrie, aujourd’hui en Ukraine – ce n’est peut-être pas pour rien.

 

Voir aussi :

Pour Poutine, l’attaque chimique du 21 août est une « provocation habile »