
Lundi 22 juin, peu avant 11 h 35, la police de Montréal reçoit un appel signalant qu'une arme dépasse de la fenêtre d'un hôtel du quartier Côte-des-Neiges. Un homme vêtu d'un treillis fait feu en direction du sixième étage de l'immeuble situé en face, où travaillent les employés d'Aylo, propriétaire de Pornhub et d'autres sites pornographiques. S'ensuit un échange de tirs – entre trente et quarante détonations, selon des témoins. Le tireur, qui rechargeait son arme, est abattu par les policiers.
La fusillade a fait deux morts : un agent de police de 34 ans, Mohamed Lamine Benredouane, et un civil de 68 ans, Michael Moshe Mizrahi, décrit comme « un membre bien-aimé de la communauté juive de Montréal ». Une policière a également été grièvement blessée et un second civil légèrement atteint. Le ministre québécois de la Sécurité intérieure a indiqué que l'événement n'était pas qualifié de terrorisme.
Le tireur a été identifié comme étant un étudiant en philosophie âgé de 25 ans dénommé Seth Hatfield, originaire de Lethbridge, en Alberta. Les premières investigations en sources ouvertes décrivent le profil d'un incel multipliant en ligne les références à l'idéologie masculiniste et suivant des comptes complotistes. Dans la playlist « Favoris » de son compte YouTube figurent une douzaine de vidéos de Paul Joseph Watson, théoricien du complot et ancien animateur d'InfoWars (le site d'Alex Jones), publiées il y a plusieurs années. Une autre vidéo présente un hymne de l'Armée blanche antisoviétique pendant la guerre civile russe. La vidéo la plus récente de la playlist est une séance de questions-réponses sur le fascisme, mise en ligne en 2021 par une chaîne utilisant une symbolique païenne et néonazie, mettant en avant un négationniste et qualifiant le Covid-19 de « menace inventée ».
Les traces numériques de Seth Hatfield conduisent également à un compte sur un site de partage de vidéos et de photos où l'on trouve une photo de Patrick Bateman, le tueur en série fictif du film « American Psycho », ainsi qu'une capture d'écran de la pochette de l'album « Kill 'Em All » (« Tuez-les tous ») de Metallica – dont le titre fait écho aux derniers mots du manifeste de Hatfield.
À l'instar d'autres terroristes, Seth Hatfield a laissé derrière lui un texte de 104 pages intitulé « Manifesto of June 22nd » (« Manifeste du 22 juin »), largement diffusé depuis lundi. Un texte agrémenté de nombreuses notes de bas de page, se donnant les apparences d'un essai de philosophie politique, et structué en sept sections numérotées avec des chiffres romains. Les intitulés de certaines sections (« Que faire ? », « Révolution permanente ») font directement allusion à la littérature communiste. L'appareil de citations contient des références à Platon, Aristote, Hobbes, Spinoza, Marx et Engels, Lénine ou encore Félix Dzerjinski, le fondateur de la Tchéka (la police politique soviétique).
De l'« État hypergamique » aux « Juifs sionistes »
Le propos général hybride l'idéologie incel (de ces « célibataires involontaires » qui imputent leur solitude à l'émancipation des femmes) à un discours clairement anticapitaliste. Hatfield baptise « État hypergamique » (hypergamy state) le régime qu'il prétend décrire : un ordre où le capitalisme, en émancipant économiquement et sexuellement les femmes, permettrait à celles-ci de concentrer leurs faveurs sur une minorité d'« hommes favorisés », condamnant la masse des hommes ordinaires à la privation affective et sexuelle. La pornographie, les applications de rencontre, l'« immigration de masse » et la « dégénérescence » libérale seraient les symptômes de la « solitude masculine » qu'il diagnostique. Et la révolution, l'unique remède.

Toutefois, selon Hatfield, cet état de fait ne devrait rien au hasard et tout à un plan délibéré de la « classe bourgeoise », décrite comme « une petite clique masculine privilégiée » ayant « besoin des conservateurs […] pour qu'ils haïssent le communisme et soutiennent le capitalisme, car ce faisant, ils soutiennent le système même qui les a réduits en esclavage et a détruit les traditions de leurs ancêtres ».
Le manifeste de Hatfield soutient également que l'alternance démocratique est un simulacre destiné à servir les intérêts de la bourgeoisie et que la lutte entre la gauche et la droite « est factice et ne sert qu'à canaliser l'énergie politique […] de l'ensemble de la société qui n'appartient pas à la classe bourgeoise. » La privation sexuelle elle-même y est décrite comme une entreprise d'accaparement – la « bourgeoisie » étant accusée de thésauriser les femmes comme une ressource rare.
À ce stade, la mécanique est complète : un petit nombre d'initiés organise sciemment le malheur du plus grand nombre, des « dépossédés », qui ne s'en délivreront que par une prise de conscience : « il est tout simplement inévitable que leur conscience biologique commence à s'éveiller, car le caractère intolérable de leur situation devient de plus en plus impossible à ignorer. »
Dans une longue note, Hatfield franchit le point de non-retour de l'antisémitisme expliquant que « l'influence des Juifs sionistes sur la bourgeoisie occidentale est [...] si forte [qu'il lui est arrivé de désigner] parfois la classe dirigeante occidentale elle-même comme la classe judéo-bourgeoise ». Selon lui, « l'élite sioniste et ses alliés bourgeois occidentaux s'efforcent de mettre en œuvre » leur « projet mondialiste/impérialiste » (globalist/imperialist scheme).
Le manifeste comporte enfin une liste de douze « cibles légitimes » parmi lesquelles figurent « les sièges sociaux de toutes les entreprises ayant des liens avec le sionisme ».
Voir aussi :
Que contient le manifeste des auteurs de l'attaque antimusulmane de San Diego ?













