Du stalinisme à l’antisionisme radical : la trajectoire de Roger Garaudy

NB : Roger Garaudy est mort ce mercredi 13 juin 2012 à son domicile de Chennevières. L’entretien ci-dessous a été mis en ligne pour la première fois sur Conspiracy Watch le 31 mai 2009.

Conspiracy Watch : Vous êtes le co-auteur, avec Michaël Prazan, de Roger Garaudy. Itinéraire d’une négation (Calmann-Lévy, 2007). En quoi le parcours personnel de Roger Garaudy vous paraît-il éclairer la généalogie des discours conspirationnistes actuels ?

Adrien Minard : Lorsque, en 1996, Roger Garaudy publie son livre, Les mythes fondateurs de la politique israélienne, il donne un écho considérable aux thèses militantes de l’extrême-droite négationniste. Mais l’ouvrage ne se contente pas de relayer le discours des négateurs de la Shoah, il constitue également un bréviaire de l’antisionisme radical, énumérant les « mensonges » sur lesquels reposerait, selon lui, l’Etat d’Israël. De nombreux journalistes évoquent l’ultime conversion de l’ancien philosophe officiel du Parti communiste, qui a déjà fait parler de lui en embrassant la foi islamique au début des années 1980. Ce coup d’éclat est cependant loin d’être le dérapage d’un vieil homme manipulé, comme certains commentateurs l’ont laissé entendre. Dès les débuts de la guerre froide, il s’était imposé comme l’un des porte-parole les plus influents du PCF, publiant plusieurs pamphlets contre les « ennemis de l’URSS ». Il s’en prenait alors aux quelques intellectuels qui, comme David Rousset, tentaient, avant Soljenitsyne, d’alerter l’opinion sur le système concentrationnaire soviétique. Pour Garaudy, leurs témoignages ne pouvaient qu’avoir été fabriqués de toutes pièces dans les chancelleries occidentales, ou directement par Washington. Il assimilait donc la dénonciation des camps staliniens à une manœuvre de propagande orchestrée par les services américains, mise au service de leurs visées impérialistes. Le raisonnement est assez commun dans la contre-société communiste de l’époque. La trajectoire de Garaudy montre cependant comment cette trame discursive a pu être recyclée pour mettre en doute la Shoah, puis l’existence de groupes terroristes islamistes. Elle montre que les théories conspirationnistes actuelles ne sont pas seulement de nouveaux avatars du complotisme d’extrême droite, mais qu’elles procèdent souvent de phénomènes d’alliances et de métissages idéologiques dans lesquels la matrice stalinienne joue un rôle non négligeable.

Du stalinisme à l’antisionisme radical : la trajectoire de Roger Garaudy

C. W. : Vous voulez dire qu’il y a eu des passerelles entre l’extrême droite et la gauche communiste ?

A. M. : C’est évident. Encore faut-il préciser la longueur de ces passerelles et s’il est possible de s’arrêter au milieu du gué. Je m’explique. Les exemples de trajectoires politiques individuelles menant de la gauche révolutionnaire à l’extrême droite sont relativement nombreux concernant les années 1930 et 1940 – on pense spontanément à l’évolution de Jacques Doriot, dont Philippe Burrin, entre autres, a bien analysé la « dérive fasciste » (1). En fin de parcours, ces transfuges n’ont plus la même vision du monde et renient l’essentiel de leurs engagements antérieurs. Avec l’itinéraire de Roger Garaudy, les choses sont sensiblement différentes. Voilà un intellectuel communiste qui, après avoir rejeté le stalinisme, a néanmoins continué à revendiquer son héritage théorique (le marxisme, l’anti-impérialisme), y compris lorsqu’il s’est rapproché de certaines franges de l’extrême droite. Cette évolution rappelle, à certains égards, celle du socialiste Paul Rassinier, qui, après sa déportation, produit les premiers écrits remettant en cause l’ampleur et les moyens du génocide des juifs, mettant à profit ses relations tant dans les milieux libertaires que chez les néofascistes. En ce qui concerne Garaudy, c’est, à partir de la première guerre du Golfe, sur la base d’un antiaméricanisme partagé, qu’il apparaît plusieurs fois en compagnie d’Alain de Benoist, le théoricien de la Nouvelle Droite. Il peut alors être l’invité d’honneur d’une cellule du PC un jour et, le lendemain, s’exprimer à la tribune du colloque annuel du GRECE. En 1995, il appelait encore à voter pour Robert Hue, tout en préparant la publication de son livre chez un éditeur négationniste (La Vieille Taupe – NDLR). De ce point de vue, Garaudy illustre bien cette alliance des contraires désignée sous le nom de phénomène « rouge-brun ». Cette étiquette a fait l’objet de nombreux usages polémiques et doit être maniée avec précaution. Il ne s’agit pas de signifier, comme on l’entend parfois, qu’il existerait un « gaucho-lepénisme », ni que les extrêmes se rejoignent. La tendance « rouge-brune » est incarnée par une poignée d’individus venus du PC et qui, à la fin des années 1980, s’engagent dans des initiatives militantes aux côtés d’activistes d’extrême droite, soit par stratégie (créer un « front antisystème »), soit par affinités idéologiques (antisionisme/antisémitisme). Le cheminement de Garaudy s’inscrit dans ces convergences et son procès, qui se déroule en 1998, en fournit une illustration flagrante, puisque ses soutiens, mobilisés contre les « persécutions » du « lobby sioniste », se recrutent alors aussi bien dans les rangs du nationalisme révolutionnaire que dans ceux de la gauche tiers-mondiste.

C. W. : A qui pensez-vous ?

A. M. : Je pense à certaines des personnalités qui, d’une manière ou d’une autre, ont apporté leur soutien à Roger Garaudy après la publication de son ouvrage aux éditions de la Vieille Taupe. On se souvient bien sûr de l’extraordinaire retentissement médiatique suscité par les lettres de soutien écrites par l’abbé Pierre, rencontré sur les bancs de l’Assemblée au lendemain de la guerre. Le polémiste suisse Jean Ziegler, qui a consacré de nombreux ouvrages aux crimes du capitalisme, s’est lui aussi manifesté en faveur de Garaudy, avant de se rétracter dans la presse. On peut également songer au cinéaste communiste René Vauthier, témoin de la défense au procès, de même que le père Michel Lelong, un prêtre engagé dans le dialogue islamo-chrétien, par ailleurs témoin de moralité de Maurice Papon, qui, plus tard, se fera le défenseur de la chaîne du Hezbollah Al-Manar. Le procès est aussi l’occasion pour quelques militants radicaux de la cause palestinienne de faire cause commune, côte à côte, sur les bancs du public, avec des gros bras affiliés à des groupes d’extrême droite comme Nouvelle Résistance ou le GUD (Groupe union défense). C’est le cas par exemple de Maria Poumier, une universitaire pro-castriste, ou de Ginette Skandrani, à l’époque membre des Verts, qui, aujourd’hui, figurent toutes les deux sur la liste « antisioniste » menée par Dieudonné pour les élections européennes de juin 2009.

C. W. : Vous évoquez dans votre livre l’affaire des Versets sataniques. Comment un intellectuel marxiste comme Garaudy en est-il arrivé à justifier la fatwa émise contre Salman Rushdie (2) ?

A. M. : Comme certains membres de l’intelligentsia française de gauche, il s’est enthousiasmé pour la révolution iranienne de 1979, mais alors que, après quelques mois, beaucoup d’entre eux déchantent face à la répression menée par les hommes de Khomeiny, lui conserve son admiration pour cette nouvelle patrie du socialisme, fût-il « islamique ». En février 1989, il assiste en tant qu’invité aux grandes festivités organisées à Téhéran pour le dixième anniversaire de la révolution. De retour en France, il apprend la condamnation à mort lancée par l’ayatollah Khomeiny. Interrogé par des journalistes, Garaudy se livre à un raisonnement alambiqué destiné à en relativiser la portée. Pour lui, il s’agit simplement d’une opinion personnelle exprimée par le Guide suprême, qui n’a aucune valeur contraignante, mais qui est instrumentalisée par les puissances occidentales dans le but de discréditer l’Iran. Garaudy va plus loin : le livre de Salman Rushdie, et l’affaire qui y est liée, auraient été montés de toutes pièces par l’Occident pour abattre le seul régime qui défend les damnés de la terre. On retrouve une rhétorique très proche de celle que Garaudy utilisait quarante ans plus tôt contre Victor Kravchenko, un dissident soviétique dont le témoignage, publié sous le titre J’ai choisi la liberté !, fut dénoncé par les communistes comme ayant été fabriqué par les Américains pour agresser l’URSS.

C. W. : Du Maghreb au Moyen-Orient, les thèses négationnistes de Roger Garaudy ont été accueillies très chaleureusement. Seuls quelques intellectuels arabes (Tahar Ben Jelloun, Samir Kassir, Elias Khoury, Elias Sambar ou encore Edward Saïd) s’en sont démarqués sans ambiguïté. Mais Garaudy a par exemple reçu le soutien de feu Naguib Mahfouz ou du ministre égyptien de la Culture, Farouk Hosni (actuellement candidat au poste de directeur général de l’UNESCO). Tous deux se sont pourtant violemment heurtés aux islamistes dans leur pays. Dans ces circonstances, comment expliquez-vous le prestige dont Garaudy continue d’être auréolé dans le monde arabe ?

A. M. : En dépit des avertissements des quelques intellectuels éclairés que vous citez, qui furent d’ailleurs souvent davantage écoutés en Occident que dans leur pays d’origine, le soutien dont Garaudy a bénéficié, et dont il bénéficie encore dans le monde musulman est impressionnant. Avant même la publication de son livre négationniste, il y dispose d’un important capital de sympathie lié à sa conversion à l’islam. Et son aura y est d’autant plus grande qu’il est connu pour avoir épousé la cause palestinienne. Au sens figuré comme au sens propre d’ailleurs, puisqu’il s’est marié religieusement avec une Palestinienne qui, au moment où il comparaît devant la justice française, en 1998, l’accompagne dans une tournée des capitales du Proche-Orient, où Garaudy est très officiellement reçu par les autorités et prononce des conférences devant des milliers de personnes. Plus que la négation de la Shoah, peu connue dans ces régions à l’époque, c’est son discours antisioniste qui séduit. Le spectre de ses soutiens varie selon la configuration politique locale, mais le consensus créé autour de lui est frappant, y compris dans les pays qui ont signé des accords de paix avec Israël. C’est le cas en Egypte : en février 1998, il y est l’invité officiel de Farouk Hosni à la Foire du livre du Caire et il y reçoit le soutien des nassériens de gauche comme des Frères musulmans, parvenant à susciter une union sacrée des différentes tendances politiques, qui dénoncent les poursuites contre sa personne assimilées à une chasse aux sorcières menée par le « lobby sioniste ». L’accueil est très similaire à Téhéran, où, au mois d’avril 1998, Garaudy est reçu par le président Khatami et l’ayatollah Khameneï. Ces faveurs ont une vocation à la fois externe et interne. En soutenant Garaudy, il s’agit de s’opposer aux valeurs de l’Occident et de réaffirmer son hostilité à Israël. Il s’agit aussi de réactiver un antisionisme d’Etat qui a la vertu de détourner vers l’étranger le mécontentement populaire et les dissensions internes. Du coup, Garaudy profite d’une audience relativement importante parmi un public instruit ou même auprès de l’homme de la rue, qui ont accès à ses écrits via les publications des journaux ou les livres des vendeurs ambulants. Cela s’explique par une forte sensibilité au sort du peuple palestinien, couplée à une profonde méconnaissance de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Les thèses de Garaudy peuvent alors prospérer sur le terreau d’un conspirationnisme diffus, mêlant une mise en doute de la Shoah à des diatribes anti-israéliennes.

Notes :
(1) Cf. La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery 1933-1944, Editions du Seuil, 1986.
(2) Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeiny, Guide suprême de la Révolution islamique, déclare, sur les ondes de Radio Téhéran : « J’informe le fier peuple musulman du monde entier que l’auteur du livre Les Versets sataniques, qui est contraire à l’islam, au Prophète et au Coran, ainsi que tous ceux impliqués dans sa publication et qui en connaissent le contenu sont condamnés à mort. J’appelle tout musulman zélé à les exécuter rapidement, où qu’ils soient, afin que personne n’insulte les saintetés islamiques. Tout homme qui serait tué dans cette voie sera considéré comme un martyr » (source : Le Monde du 15 février 1989).

Adrien Minard est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et agrégé d’histoire. Il enseigne l’histoire et la géographie dans un lycée du Val-de-Marne. Il s’intéresse depuis longtemps aux mouvements marginaux et à l’extrémisme politique et idéologique. L’entretien a été réalisé par courriers électroniques en mai 2009.