Si Eric Zemmour récuse les « caricatures » qui seraient faites de ses propos sur le régime de Vichy, les travaux des spécialistes les plus sérieux de la période contredisent catégoriquement ses thèses.

La France n’a pas dit son dernier mot, d’Eric Zemmour (2021).

Les pertes de sang-froid d’Eric Zemmour sont suffisamment rares pour être notées. Invité de la journaliste Ruth Elkrief sur LCI lundi dernier, le possible futur candidat à l’élection présidentielle 2022 s’est montré très gêné, deux jours plus tôt, lorsque Sonia Mabrouk (Europe 1) l’a interrogé sur une énième déclaration de sa part réhabilitant le régime de Vichy (1940-1944) qui aurait, a-t-il estimé, « protégé les Juifs français et donné les Juifs étrangers. »

Face à Ruth Elkrief, Eric Zemmour s’est emporté : « Vous n’en n’avez pas marre ? Non, je ne vous laisse pas poser votre question. Je me suis expliqué mille fois sur cette question […]. On ne va pas m’enfermer tout le temps là-dedans. J’ai dit ce que j’avais à dire, je maintiens ce que j’ai dit. » Et de tenter de mettre fin à la séquence en assénant : « Vous parliez tout à l’heure de mon agression par un homme qui m’a dit « je vais te fumer sur le Coran », c’est plus important et plus contemporain que ces […] discussions historiques. »

Il faut dire que les propos du polémiste ont provoqué un tollé médiatique. Sur Europe 1, samedi 25 septembre, Eric Zemmour s’était laissé aller à expliquer que les lois antisémites prises par le régime de Vichy n’avaient pas « d’objectif exterminatoire » (sic). « Ce sont les Allemands qui ont introduit cette logique exterminatrice. Vichy a protégé les Juifs français et donné les Juifs étrangers. C’est facile de dire, cinquante ans après, que la France est coupable. La France n’est pas coupable, c’est l’Allemagne qui est coupable. » Invoquant la figure du général de Gaulle dans un débat portant sur « l’État français » dirigé par Philippe Pétain, l’ex-journaliste du Figaro n’hésitait pas à conclure : « Si on est gaulliste, on ne considère pas que c’est la France qui a arrêté ses Juifs. »

Il est toutefois plus simple d’allumer un feu que d’éteindre un incendie. C’est pourtant ce qu’Eric Zemmour a  essayé de faire le surlendemain sur LCI, tentant de glisser sous le tapis ses propos sur Vichy et les Juifs. Rebelote mercredi soir alors qu’il accordait une interview à « Restons Zen » sur Paris Première, émission présentée par son comparse Eric Naulleau : « Contrairement aux caricatures qui sont faites, il n’a jamais été question de “réhabiliter” Pétain. Quel ridicule de m’accuser, moi, d’une telle chose. Il est question de combattre la repentance qui nous tue pour relever la France. » Circulez, il n’y a rien à voir.

Pour autant, ce nouvel épisode médiatique du « Z », comme aiment à l’appeler ses partisans, s’inscrit bien dans un long processus de réhabilitation du régime de Vichy à travers ses prises de paroles médiatiques et ses livres, notamment Le Suicide français (éd. Albin Michel, 2014). « Il réactive sans cesse le mythe du glaive et du bouclier mis en place en 1945 par les Vichystes devant les tribunaux où ils avaient été traduits », explique l’historien Tal Bruttmann à Conspiracy Watch. Le dernier livre d’Eric Zemmour, La France n’a pas dit son dernier mot (auto-édité), ne fait pas exception.

Dans ce nouvel ouvrage, Eric Zemmour dit de Simone Veil (une des cibles favorites de l’extrême droite et cible d’attaques aux relents négationnistes) qu’elle « n’oubliait pas le havre de paix qu’avait représenté la zone libre pour les juifs persécutés ». Une remarque qui fait bondir ce spécialiste de l’antisémitisme sous le régime de Vichy : « Zemmour dit ainsi explicitement que les Juifs ne subissaient pas de persécution dans la Zone libre. C’est totalement faux, c’est une négation de la réalité : il y a une politique antisémite mise en place dès 1940 en zone libre ; 40 000 Juifs sont internés dans des camps ou des groupes de travail forcés dès la fin de l’année 1940, il y a une politique de spoliation des biens. »

Sur la rafle du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942, au cours de laquelle plus de 13 000 Juifs – dont plus de 4 000 enfants – sont arrêtés par la police française avant d’être déportés et en quasi-totalité exterminés, Eric Zemmour estime que « la France avait perdu la guerre et que nous étions obligés de fournir la police française ».

Pour Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS, l’argument ne tient pas : « L’article 19 de la Convention d’armistice autorise l’occupant allemand à réclamer des citoyens allemands, pas n’importe quelle nationalité. Dire que Vichy n’a aucune marge de manœuvre en 1942 est un pur mensonge historique. D’autant que le régime de Pétain donne 10 000 juifs de Zone libre que les Allemands ne demandaient pas. »

Mais surtout, pour l’auteur de L’État contre les juifs : Vichy, les nazis et la persécution antisémite (éd. Flammarion, 2020), le débat ne doit pas porter sur la question de la nationalité des Juifs livrés par Vichy. « S’interroger sur le fait de savoir si Vichy a donné les Juifs étrangers pour sauver les Juifs français, c’est tomber dans le piège de Zemmour. On fait comme si donner les Juifs étrangers à l’Allemagne nazie était moins grave », souligne l’historien. « En juin 1942, lorsque les Allemands réclament que l’État français leur livre 40 000 Juifs, poursuit Laurent Joly, le régime accepte, non pas pour protéger les Juifs français de la déportation mais pour répondre à sa propre politique antisémite qui vise à se débarrasser des Juifs étrangers. Une politique qui n’est pas sans risque pour les premiers qui, à partir de là, vont tenter de se cacher, de passer en Zone libre avec tous les dangers que ça comporte, qui parfois vont arrêter de porter leur étoile jaune en zone occupée et qui vont être arrêtés à cause de ça. Mais surtout, les enfants des Juifs étrangers raflés à cette époque sont Français à plus de 75%, notamment en région parisienne. Comment peut-on faire une distinction entre en enfant juif polonais et un enfant juif français ? Comment envisager que déporter l’un soit moins grave que déporter l’autre ? »

Pire, affirme l’historien, « [Eric Zemmour] s’est permis de dire que la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs faite par Jacques Chirac en 1995 était « criminelle » et amenait à culpabiliser le peuple français pour qu’il se soumette à l’invasion migratoire et à l’islamisation du pays ». Cette rhétorique paranoïaque et complotiste est directement issue des pages de National Hebdo, une publication hebdomadaire du Front national, qui la relayait dans les années 90. « Le discours de Jacques Chirac est un discours de reconnaissance historique, et pas un discours de repentance, qui a fait l’unanimité sauf à l’extrême droite et chez quelques gaullistes. »

« Eric Zemmour en arrive à dire, pour exonérer Vichy afin de pouvoir porter un discours d’extrême droite, que le régime du « maréchal » Pétain n’a pas persécuté les Juifs. C’est une négation de la réalité historique et non une révision de cette dernière », explique pour sa part Tal Bruttmann. Et de conclure : « il y a d’un côté l’histoire qui s’est déroulée et qui ne correspond pas à celle que décrit Eric Zemmour, et de l’autre l’histoire telle qu’il voudrait qu’elle soit et qui correspond à la vision que Vichy avait de la France. Il ne fait pas un usage scientifique de l’histoire ; il fait un usage idéologique de théories totalement ascientifiques » qu’il saupoudre de citations ou de références détournées. « C’est un rapport pervers et manipulatoire à l’histoire », abonde Laurent Joly, qui précise : « S’il la réécrit, c’est parce qu’il veut imposer l’idée que des politiques massives de renvois ou de refoulement des gens sont une bonne chose et qu’on a tort d’incriminer Vichy. »

 

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