Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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[PODCAST] La saga Alex Jones

Publié le 22 mai 2026 par 
France Info
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Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France décryptent et analysent, dans ce nouveau numéro de Complorama le parcours de cet homme considéré comme l'une des figures les plus influentes du conspirationnisme aux Etats-Unis.


  En bref 


Le 109e numéro de Complorama raconte la « saga Alex Jones ». Cet américain est l'animateur et fondateur du média Infowars et a construit sa notoriété sur la diffusion de théories du complot. Alex Jones a surtout transformé cette mécanique en un modèle économique extrêmement rentable. En avril, il a perdu son média historique après une procédure judiciaire qui aura duré près d'une dizaine d'années, lancée par les familles de victimes de la tuerie de Sandy Hook.

Infowars, le vaisseau mère

Alex Jones a fondé Infowars en mars 1999 et l'aura donc exploité durant près de trois décennies. À son apogée, en 2017, le site recensait environ 10 millions de visites mensuelles, soit plus que The Economist ou Newsweek à la même époque. Infowars deviendra une véritable marque en ligne, loin d'être un blog confidentiel, explique Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'université de Paris, spécialisé sans les cultures numériques. L'ADN éditorial est d'ailleurs verrouillé d'entrée : défiance d'État, "Nouvel Ordre Mondial", globalistes, « eux contre nous ». Le modèle économique viendra plus tard, mais la grammaire idéologique est posée dès 1999. Et c'est donc via Infowars qu'Alex Jones va qualifier la tuerie de Sandy Hook de « mise en scène ». Cet événement, véritable traumatisme dans l'opinion publique américaine se produit le 14 décembre 2012. Ce jour-là, un homme de 20 ans assassine en quelques minutes vingt enfants âgés de 6 à 7 ans et six membres du personnel de l'école. Il se suicide juste avant l'arrivée de la police. Mais Alex Jones va très rapidement contester ces faits. Dans les heures qui suivent la tuerie, Alex Jones explique que c'est "staged", c'est-à-dire, « mis en scène », rappelle Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch. Pour Alex Jones et ses partisans, il s'agit d'un grand complot gouvernemental du président de l'époque Barack Obama, pour désarmer les Américains, le tout avec la complicité des médias et de CNN.

Mais Alex Jones s'en prendra également violemment aux parents en les qualifiant « d'acteurs ». Certains ont même été harcelés avec une grande violence. Alex Jones et ses alliés iront jusqu'à dire que ces enfants n'ont jamais existé. Les parents ne se laissent toutefois pas faire et portent plainte. Trois procès au civil se tiendront. Les avocats des familles attaquent en dénonçant une diffamation, mais s'appuient également sur une loi portant sur les pratiques commerciales déloyales avec l'argument qu'Alex Jones n'a pas seulement menti, « il a transformé ses mensonges en machine à vendre des compliments alimentaires », explique Tristan Mendès France. Alex Jones est condamné en octobre 2022 à 1,5 milliard de dollars de dommages. Après de nombreux appels, en octobre 2025, la Cour suprême des Etats-Unis rejette son dernier appel et acte la condamnation définitive d'Alex Jones. Infowars est liquidé en 2026 et le site n'est plus accessible depuis. Ce qui n'empêche pas Alex Jones de continuer à sévir, notamment parce que si son audience ne dépend plus du site, elle tient désormais sur X où Alex Jones affiche 4,5 millions d'abonnés.

Le business Alex Jones

Le complotisme est pour Alex Jones ce qui permet d'hameçonner l'audience afin de l'orienter vers son magasin en ligne, explique Tristan Mendès France : « Chaque théorie complotiste est un produit d'appel vers une gamme de produits spécifiques ». Alex Jones se présente comme un lanceur d'alerte, et non comme un homme d'affaires, mais l'antenne lui sert massivement à vendre des compléments alimentaires et du matériel survivaliste. Un business qui rapporte gros, poursuit Rudy Reichstadt : « Pour avoir une idée, sur dix dollars de budget d'Infowars, il y a sept dollars qui proviennent de la vente de compléments alimentaires ». Infowars, avec ses 10 millions de visites mensuelles a rendu Alex Jones multimillionnaire. Entre 2015 et 2018, son chiffre d'affaires annuel est estimé à 165 millions de dollars, indique Rudy Reichstadt.

Plusieurs autres chiffres illustrent l'empire d'Alex Jones. L'année du procès Sandy Hook, en 2021, on parle de 64 millions de dollars de ventes de compléments alimentaires, équipement survivaliste et produits dérivés pour la maison mère. Un détail signifiant : les jours où Jones poussait des théories sur Sandy Hook, le chiffre d'affaires de la boutique grimpait. 103 513 dollars enregistrés par exemple le 18 novembre 2016 ou encore, 90 000 dollars le 22 avril 2017. « La désinformation comme machine à cash », résume le directeur de Conspiracy Watch.

Alex Jones et la politique

Dans sa jeunesse, Alex Jones est influencé par « None Dare Call It Conspiracy », de Gary Allen, une sorte de bible du complotiste d'extrême droite américain, indique Rudy Reichstadt. Cet ouvrage véhicule une vision du monde dans laquelle une élite financière mondiale, soutenue par des banquiers juifs et des dirigeants communistes, réduirait les travailleurs en esclavage par l'impôt, la dette et les institutions financières, tout en les manipulant par les médias de masse. Bien plus tard, Alex Jones sera l'une des principales voix du révisionnisme sur l'attentat du 11 septembre 2001. En 2008, il soutient la candidature aux primaires du Parti républicain de Ron Paul, un libertarien de droite, isolationniste, avec un fort tropisme conspirationniste. Mais 2008, c'est aussi l'année de l'élection de Barack Obama et le début de ses deux mandats successifs. Alex Jones va alors s'en donner à cœur joie en matière de théories du complot. Avec l'élection de Barack Obama, les idées de Jones sortent de leur ghetto conspirationniste pour toucher le cœur de l'électorat conservateur américain.

En décembre 2015, en pleine primaire républicaine, Donald Trump appelle Infowars en plateau, soit trois ans après Sandy Hook, pas rebuté par cet homme qui a multiplié les déclarations niant Sandy Hook. Donald Trump, loin de le fuir, tente plutôt de capter l'audience de Jones. En 2026, Alex Jones est totalement normalisé dans l'écosystème de l'extrême droite américaine. Il a trouvé sa place dans ce qu'on appelle désormais la fracture MAGA, cette frange aux côtés de Tucker Carlson, Candace Owens, Megyn Kelly, Marjorie Taylor Greene, en rupture avec Trump sur la guerre Iran ou l'affaire Epstein, tout en restant à l'extrême droite, explique Tristan Mendès France. Sur son show, en avril 2026, Jones a demandé l'activation du 25e amendement pour destituer Donald Trump qu'il accuse de démence.

Une voix qui se maintient

Pour Tristan Mendès France, tout laissait penser qu'une condamnation à 1,5 milliard de dollars et après la liquidation d'Infowars, l'aventure d'Alex Jones allait s'arrêter. Mais il n'en est rien. En mai 2026, Jones est plus puissant qu'en 2018 sur certains plans. Le deuxième mandat de Donald Trump a permis de normaliser tout l'écosystème complotiste à un niveau jamais atteint, estime le maître de conférences à l'université de Paris. L'autre bouée qui a permis de sauver Alex Jones est la réintégration sur X permise par Elon Musk. Le cas Alex Jones montre qu'une condamnation civile peut détruire l'infrastructure d'un acteur de la désinformation, mais qu'elle ne détruit pas forcément sa voix, estime Tristan Mendès France. La question restant toutefois de savoir s'il survivra à « l'après-Trump ».

Pour Rudy Reichstadt, la trajectoire singulière d'Alex Jones nous rappelle qu'il n'y a pas de lien entre un mérite personnel et un destin extraordinaire. Jones aura influencé des dizaines, peut-être des centaines de millions de personnes. Son influence sur la société est probablement plus forte que celle de beaucoup de Prix Nobel. Et le directeur du site Conspiracy Watch de conclure sur cette citation de l'historien Norman Cohn : "On ferait une grande erreur en supposant que seuls comptent les auteurs que les hommes cultivés et équilibrés peuvent prendre au sérieux. Il existe un monde souterrain dans lequel les délires pathologiques, déguisés en idées, servent à des escrocs et à des fanatiques semi-lettrés pour exciter les masses ignorantes et superstitieuses."


La saga Alex Jones, c'était le 109e épisode de Complorama avec Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'université Paris-Cité, spécialiste des cultures numériques et Joanna Yakinde franceinfo. Un podcast à retrouver sur le site de franceinfo, l'application Radio France, sur la chaîne YouTube de franceinfo et toutes les plateformes.

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