A l’instar de quelques autres figures prises pour cible par les complotistes, Jacques Attali cristallise sur sa personne une détestation qui tente de se trouver des justifications par la mise en exergue de citations inventées ou fortement dénaturées.

Captures d’écran de sites conspirationnistes (montage : Conspiracy Watch).

Il y a plus de dix ans, le site de Solidarité & Progrès, le parti de Jacques Cheminade – qui est aussi la branche française de l’organisation politico-complotiste créée par l’Américain Lyndon LaRouche – publiait une brève intitulée « Attali : une petite pandémie permettra d’instaurer un gouvernement mondial ! ». Elle prétendait dévoiler les « fantasmes intimes » de Jacques Attali, essayiste, chroniqueur, ancien conseiller spécial de François Mitterrand et très actif dans le domaine de la microfinance.

A la faveur de l’actuelle épidémie de coronavirus, cette publication datée du mois de mai 2009 a réémergé des limbes d’Internet. On la retrouve postée sur Twitter le 3 mars dernier, à nouveau le 12 mars, puis reprise, depuis le 14 mars, sur plusieurs sites conspirationnistes bien connus comme Sott.netWikistrike, AlterInfo.net, AlterInfo.ch, Résistance républicaine, Medias-Presse.info, Abidjantv.net, Ze Journal, le blog personnel d’un dénommé Olivier Demeulenaere ou encore intégrée à des vidéos YouTube conspirationnistes (comme sur la chaîne de « jim le reveilleur », un vidéaste complotiste évoluant dans la mouvance dieudonniste).

Capture d’écran du site larouchiste Solidarité & Progrès.

Le caractère trompeur de cette publication réside dans son titre qui tend à faire accroire que Jacques Attali aurait réellement prononcé ou écrit les mots : « une petite pandémie permettra d’instaurer un gouvernement mondial ! » Solidarité & Progrès n’entoure pas la phrase de guillemets et peut ainsi esquiver le reproche d’avoir inventé une fausse citation en plaidant la libre interprétation. C’est en fait à une extrapolation fallacieuse des propos de Jacques Attali que se livre ici le site conspirationniste.

Le but de l’opération est évidemment de susciter l’indignation et la colère, d’exciter des sentiments de haine à l’égard d’une personnalité que la complosphère « antimondialiste », dont les tendances antisémites tardent rarement à se manifester, a érigé, de longue date, en véritable tête de Turc. A l’instar d’autres personnalités telles que Henry Kissinger, Bernard-Henri Lévy, George Soros ou encore les Rothschild, Jacques Attali est l’une des bêtes noires favorites de l’extrême droite. Sur les sites complotistes, il est régulièrement présenté comme une espèce de sociopathe caressant le rêve criminel de réduire la population mondiale et d’instaurer, sous le nom de « gouvernement mondial », une implacable tyrannie planétaire.

Rond-point des Vignes (Nice), le 2 mars 2019, à l’occasion de l’Acte XVI des Gilets jaunes (crédits : Conspiracy Watch).

Ainsi Jacques Attali est-il représenté, dans un photomontage antisémite très diffusé pendant la campagne présidentielle de 2017 par le site d’Alain Soral, Égalité & Réconciliation, aux côtés de Patrick Drahi (le PDG d’Altice) et de Jacob Rothschild (membre de la Chambre des Lords britannique et héritier de la branche anglaise de la célèbre dynastie de banquiers). Les trois hommes sont figurés en marionnettistes de l’ombre, surplombant un Emmanuel Macron flanqué d’un drapeau américain et d’un drapeau israélien. Le 18 décembre 2018, une banderole portant l’inscription « Macron = Drahi = Attali = Banques = Medias = Sion » était déployée de manière éphémère sur un rond-point occupé par des Gilets jaunes à Saint-Romain-de-Popey (Rhône). Quelques semaines plus tard, le 2 mars 2019, à Nice, des Gilets jaunes postés à un rond-point exhibaient une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Stop à la mafia des prédateurs mondialistes : Macron. Attali. Rothschild. Minc. Soros ! » Rappelons que c’est sous le mot d’ordre « Contre les prédateurs mondialistes » qu’en novembre 2018, le militant antisémite Hervé Ryssen (auteur de La mafia juive. Les grands prédateurs internationaux) manifestait aux côtés des Gilets jaunes à Paris.

« Pandémie » et « gouvernement mondial »

Les propos rapportés par Solidarité & Progrès sont en fait issus d’une des chroniques régulières qu’a tenues Jacques Attali dans L’Express jusqu’à l’année dernière. Le billet concerné a été publié dans l’hebdomadaire le 3 mai 2009 et sur son site internet trois jours plus tard. Cela fait alors un peu plus d’un mois qu’une épidémie mondiale de grippe A(H1N1) s’est déclarée. Le texte d’Attali, intitulé « Avancer par peur », est toujours librement accessible en ligne. Il est par conséquent aisé de vérifier qu’en aucune façon son auteur ne s’y réjouit de la pandémie annoncée.

A rebours de la caricature qui est faite de lui, cet Européen convaincu y déplore au contraire les atermoiements de Bruxelles quant à la nécessité de mettre en oeuvre une véritable politique européenne de santé. Celui que la complosphère dépeint comme un oligarque diabolique se livre également à un éloge de l’altruisme. Selon Attali, une grave crise sanitaire « aura des conséquences véritablement planétaires. » Et de prédire :

« une pandémie majeure fera alors surgir, mieux qu’aucun discours humanitaire ou écologique, la prise de conscience de la nécessité d’un altruisme, au moins intéressé. Et, même si, comme il faut évidemment l’espérer, cette crise n’est pas très grave, il ne faudra pas oublier, comme pour la crise économique, d’en tirer les leçons, afin qu’avant la prochaine – inévitable – on mette en place des mécanismes de prévention et de contrôle, ainsi que des processus logistiques de distribution équitable des médicaments et de vaccins. »

Aucune trace du moindre propos scandaleux ou sournois ici. Rien de plus qu’un billet d’humeur dont le contenu est monté en épingle et dénaturé pour flatter les fantasmes mortifères et les soupçons conspirationnistes d’internautes en quête de boucs émissaires. On comprend mieux la nécessité, pour le site Solidarité & Progrès, de donner à sa brève un titre tordant complètement les véritables propos d’Attali plutôt que de prélever une citation réelle issue de son texte. Mais combien, parmi ceux qui partagent cette pseudo-citation sur les réseaux sociaux, iront prendre connaissance du texte d’origine ?

Jacques Attali contre le peuple ?

C’est loin d’être la première fois que Jacques Attali est confronté à un travestissement malhonnête de ses propos. Depuis environ un an, circule sur les réseaux sociaux une citation sibylline :

Capture d’écran Facebook (16 juin 2019).

« Ce peuple sera éliminé en vitesse ! Sans besoin de recourir aux armes, mais par le contrôle de sa presse, nous lui feront [sic] croire qu’il est coupable et il fera le reste. »

Comme s’ils avaient été ciselés pour provoquer l’indignation, ces mots ont été largement relayés, reproduits sous forme d’images ou intégrés à des posts sur Twitter et Facebook. Certains, à leur lecture, s’abandonnent à l’injure ou au commentaire antisémite. D’autres promettent à Jacques Attali le goulag ou lui souhaitent carrément d’être assassiné (« un homme à abattre »).

Cette citation est généralement suivie, bien que non systématiquement, de la mention suivante : « extrait de : Demain, qui gouvernera le monde ? [Edition Pluriel] ». Problème : cet ouvrage de Jacques Attali, paru en 2011 chez Fayard, ne contient ni ce fameux extrait ni même une citation approchante – et la faute de conjugaison sur le mot « feront » plaide pour l’hypothèse d’une citation inventée. Réédité en poche (collection « Pluriel ») en 2012 avec une préface inédite, il n’est pas exclu que cette citation en soit issue, au moins sous une forme voisine. Mais – confinement oblige –, il ne nous a pas été possible de nous procurer le livre dans des délais aussi courts pour en vérifier l’authenticité. Toujours est-il qu’aucun élément de contexte ne permet de juger de quel « peuple » Jacques Attali est censé parler ici ni de comprendre précisément le sens de cette citation.

Contacté par notre rédaction, Jacques Attali nous dit ignorer l’origine de cette prétendue citation. « On invente sans cesse des citations de moi ! Qu’y puis je ?! » nous répond-il.

De fait, une autre phrase, toujours attribuée à Jacques Attali et toujours aussi inauthentique, circule depuis environ trois ans. Selon une vidéo postée le 7 juin 2017 par le site complotiste Artémisia Collège et vue plus de 1,5 million de fois, l’essayiste aurait déclaré : « La démocratie a échoué, maintenant ça suffit, on met de l’ordre ». Le 26 janvier 2020, cette citation apocryphe a été partagée des centaines de fois sur Twitter :

Là encore, il s’agit d’une citation inventée, construite en dénaturant une succession d’extraits choisis d’interviews télévisées de Jacques Attali.

Une quatrième citation apocryphe circule depuis plus de dix ans. Elle aussi concourt à faire d’Attali un personnage peu recommandable. Et pour cause : il lui est reproché d’avoir appelé de ses vœux l’euthanasie des plus de 65 ans ! Cette fausse citation, à laquelle les fact-checkeurs de Libération ont consacré en 2018 un article définitif, a été relayée sur les réseaux sociaux à grande échelle, aussi bien par Égalité & Réconciliation sous la forme d’un visuel créé spécialement pour l’occasion, que par l’ex-auteur des « Guignols de l’info » Bruno Gaccio.

Pour en finir avec le « Gouvernement mondial »

Demain, qui gouvernera le monde ?, de Jacques Attali (Fayard, 2011).

Jacques Attali s’est exprimé à plusieurs reprises sur la notion de « gouvernement mondial ». C’est dans Demain, qui gouvernera le monde ? (Fayard, 2011) qu’il expose le plus complètement sa doctrine. Selon lui, l’organisation du pouvoir politique à l’échelle du globe (un gouvernement « avec ses impôts, son administration, son armée, ses tribunaux ») est à la fois inévitable et souhaitable : inévitable car cela irait dans le sens de l’Histoire ; souhaitable parce qu’un tel gouvernement, s’il constitue le cauchemar des nationalistes, permettrait cependant, écrit-il, d’épargner au monde l’installation d’un chaos qui laisserait « place à un gouvernement mondial du marché, c’est-à-dire à des entreprises toutes-puissantes – des compagnies d’assurance pour l’essentiel –, à la disparition progressive de tout Etat de droit, à une anarchie explosive, à des inégalités extrêmes, à des migrations majeures, à de multiples raretés, à des guerres régionales d’une grande violence, à des désordres financiers et climatiques ». En d’autres termes, le salut du monde résiderait dans une humanité souveraine décidant de se gouverner démocratiquement pour relever les défis de l’époque et prévenir la dictature sauvage du marché :

« Dans un monde idéal où chacun aurait le droit de circuler librement, on pourrait imaginer un gouvernement démocratique planétaire. Il serait doté d’un parlement, de partis, d’une administration, de juges, de forces de police, d’une banque centrale, d’une monnaie, d’un système de protection sociale, d’une autorité en charge du désarmement, d’une autre en charge du contrôle de la sécurité du nucléaire civil, et d’un ensemble de contre-pouvoirs. Il ne serait en charge que des intérêts généraux de la planète, aiderait les plus faibles à protéger leur identité et leur culture et vérifierait que chaque nation, chaque espace continental respecte les droits de chaque citoyen de l’humanité, laissant aux gouvernements de chaque sous-ensemble le soin d’assurer le respect des droits spécifiques de chaque peuple. »

Qu’on partage ou pas un tel point de vue, ce que Jacques Attali défend là est très loin du tableau brossé par ceux de ses détracteurs qui le suspectent de vouloir instaurer une dictature oligarchique.

 

Voir aussi :

Cette phrase sur les migrants que George Soros n’a jamais prononcée

Non, le Général Gomart n’a jamais dit que « l’invasion de l’Europe par les migrants [était] programmée »