De faux comptes Facebook, Instagram et Twitter avaient pour mission d’exacerber les divisions entre citoyens américains.

Captures d’écran de posts Facebook aujourd’hui supprimés et émanant de comptes créés par des trolls au Nigeria et au Ghana.

Un réseau russe de trolls professionnels opérant depuis le Ghana et le Nigeria a été démantelé. C’est ce que révèle une récente enquête de CNN en collaboration avec Facebook, Twitter et Instagram, qui ont mis fin à cette activité la semaine dernière, jeudi 12 mars.

Les trolls ghanéens avaient créé quelque 200 faux comptes durant le second semestre de 2019 : 49 comptes et 69 pages Facebook, 85 comptes Instagram et 71 comptes Twitter. Selon Facebook, environ 13 200 utilisateurs ont suivi des faux comptes ghanéens et environ 263 200 ont suivi des faux comptes Instagram, dont environ 65% aux États-Unis. Les comptes supprimés par Twitter totalisaient 68 000 abonnés.

Ces chiffres sont relativement faibles, mais c’est la première fois que l’on découvre une opération de désinformation russe opérant depuis l’Afrique et visant les États-Unis.

Nathaniel Gleicher, responsable de la politique de sécurité de Facebook, a déclaré que la taille modeste du réseau s’explique par le fait qu’il a été perturbé au tout début de la construction de son audience :

« Il était exploité par des Ghanéens et des Nigérians, volontairement ou pas, au service d’individus en Russie. Les agents qui ont monté ce réseau ont adopté un certain nombre de tactiques trompeuses, utilisant notamment des faux comptes d’ONG ou des blogs personnels. Ils publiaient de façon groupée des articles sur l’actualité américaine, tentant d’élargir leur public en se concentrant sur les questions des droits des LGBTQ, l’histoire des Africains-Américains, leur excellence, leurs modes, ou encore les ragots sur les célébrités. Ils postaient également des contenus dénonçant l’oppression, l’injustice et les brutalités policières. »

Si une part importante de ces contenus a été diffusée sur Facebook, les posts explicitement politiques y étaient évités. Le but semblait plutôt d’augmenter l’audience tout en exacerbant les divisions américaines contemporaines. « Bien que les commanditaires de cette action aient tenté de dissimuler leur but et leur coordination, l’enquête de CNN a révélé leurs liens avec l’EBLA [Eliminating Barriers for the Liberation of Africa, une ONG ghanéenne financée de manière occulte par la Russie – ndlr], et avec des individus associés à l’Internet Research Agency (IRA). »

Les faux comptes Twitter partagent de nombreux points communs. Mais leur historique éclaire la manière dont la désinformation exploite la pandémie de coronavirus à ses propres fins : des centaines de messages, courant de la fin janvier à début février, la mentionnent, surtout en réponse à des personnes ou à des comptes influents.

Curieusement, l’un de ces messages conseille à Alan Sugar, fondateur d’Amstrad et star de la télé-réalité en Grande-Bretagne, de « se méfier » du coronavirus. Un autre relaie la nouvelle selon laquelle « les responsables de la santé publique craignent que la désinformation sur le virus ne provoque une razzia sur les médicaments. » Mais la plupart des tweets reflètent simplement une volonté de rebondir sur l’actualité pour se rallier le plus grand nombre d’abonnés, preuve supplémentaire que l’entreprise a été démasquée au tout début de sa montée en puissance.

« Ces 71 comptes, opérant depuis le Ghana et le Nigeria et assurément associés à la Russie, étaient censés semer la discorde en engageant des discussions sur des questions sociétales, tels les problèmes raciaux et les droits civiques », déclarent les responsables de la politique de sécurité de Twitter.

« Une autre façon de faire la guerre »

Pendant la guerre froide, le KGB a cherché à exploiter les divisions raciales qui consumaient les États-Unis par une série de « mesures actives » . D’après Oleg Kalouguine, ancien général du KGB réfugié en Amérique, les services de renseignement russes s’étaient spécialisés dans les mauvais coups. Ainsi, des lettres anonymes racistes furent adressées à des diplomates africains en poste à New York, sous la fausse identité de suprématistes blancs. Puis, se faisant passer pour des journalistes, Kalouguine et ses collègues publiaient ces lettres comme autant d’exemples du racisme américain ambiant.

Kalouguine disait que ces tactiques ne l’ont « jamais empêché de dormir. Ce n’était qu’une autre façon de livrer la guerre froide. » Il avait aussi révélé que le KGB était derrière une série d’articles dans des publications américaines où il était prétendu que les États-Unis soutenaient l’apartheid en Afrique du Sud.

Si l’Union soviétique a disparu depuis trois décennies, les modes opératoires de Moscou restent largement inchangés. Il existe des preuves irréfutables que le Kremlin recycle les méthodes de propagande et d’intoxication du KGB par le biais de messages anonymes sur les médias sociaux.

Selon Robert Mueller, directeur du FBI de 2001 à 2013 et procureur spécial nommé pour enquêter sur les ingérences russes dans l’élection présidentielle américaine de 2016, des trolls travaillant au sein de l’IRA à Saint-Pétersbourg ont pris contact avec un certain nombre de militants noirs américains en 2016. Ils se sont fait passer pour un groupe d’activistes locaux, Black Matters US. Et en février 2017, un troll russe utilisant pour logo le poing levé du Black Power a même engagé un instructeur d’autodéfense à New York pour donner des cours à des Africains-Américains.

Des documents divulgués par le Guardian l’an passé ont prouvé que la Russie s’était résolument engagée dans un effort d’extension de son influence en Afrique.

 

Sources : CNN, The Guardian, 13 mars 2020 (tr. fr. : P. M. pour Conspiracy Watch).

 

Voir aussi :

Aux origines de la théorie du complot sur le meurtre de Seth Rich

Russiagate : le piège de l’anti-complotisme de posture