Dans une note obtenue par Yahoo News, le FBI estime que les théories du complot constituent une menace pour la sécurité intérieure des Etats-Unis.

« Les théories du complot extrémistes, identitaires et anti-gouvernementales incitent très vraisemblablement des extrémistes domestiques à commettre des activités criminelles ou violentes ». De la même manière, elles « encouragent le ciblage de personnes, de lieux ou d’organisations spécifiques ». C’est ce qui ressort d’une note de 15 pages émanant de l’une des 56 antennes régionales du FBI, celle de Phoenix (Arizona), rendue publique par Yahoo News jeudi dernier.

Alors que l’attentat raciste perpétré samedi 3 août dans un centre commercial d’El Paso, au Texas, a relancé le débat sur le rôle des idéologies extrémistes en matière de passage à l’acte criminel, la note du FBI, datée du 30 mai 2019, décrit le complotisme comme une menace croissante pour la sécurité intérieure des Etats-Unis. Elle liste une série de faits, dont certains n’ont jamais été divulgués au public, en rapport avec des incidents violents motivés par des croyances conspirationnistes.

Est ainsi évoqué l’attentat perpétré contre la synagogue Tree of Life de Pittsburgh le 27 octobre 2018, qui fit onze morts et dont l’auteur, Robert Bowers, persuadé qu’un vaste complot juif est derrière l’immigration de masse aux Etats-Unis, avait partagé sur les réseaux sociaux un dessin faisant allusion à la thèse complotiste dite du Gouvernement d’occupation sioniste (« Zionist Occupation Government » ou « ZOG »). Le terroriste avait déclaré avant de se rendre sur les lieux du crime : « Je ne peux pas rester sans rien faire et regarder mon peuple se faire tuer. Vous pouvez aller vous faire foutre avec vos visions, tant pis, j’y vais ».

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La note du FBI indique que le 27 octobre 2016, deux hommes ont été arrêtés dans l’Etat de Géorgie pour trafic de drogue. L’enquête a révélé qu’ils se préparaient à attaquer la station de recherche américaine sur la ionosphère basée en Alaska, HAARP, objet de nombreux fantasmes complotistes. Ils avaient notamment visionné des vidéos en ligne sur la prétendue imposition imminente de la loi martiale aux Etats-Unis et d’autres théories du complot incriminant le gouvernement. L’un des deux hommes croyait que HAARP servait à contrôler le climat et était également un instrument destiné à « empêcher les gens de parler à Dieu ». Il a fait référence à des sacrifices perpétrés dans une église du « Nouvel Ordre Mondial » ainsi qu’à l’éventualité d’une invasion des Etats-Unis par… l’ONU.

La note du FBI mentionne explicitement la théorie du complot appelée QAnon, une thèse qui voudrait qu’un Etat profond fomente un complot contre le président américain Donald Trump, ainsi que le Pizzagate, autre théorie selon laquelle un réseau pédophile lié à Hillary Clinton aurait élu domicile dans le sous-sol d’une pizzeria à Washington. C’est mû par cette croyance qu’un homme de 28 ans, Edgar Welch, s’était rendu en décembre 2016 dans le restaurant concerné muni d’une arme à feu pour libérer des enfants qu’il pensait séquestrés dans une cave.

Autre cas de théorie du complot mentionnée par le FBI : celui d’un homme arrêté le 19 décembre 2018 en Californie après que du matériel pour fabriquer des bombes a été retrouvé dans sa voiture. Il prévoyait de « faire exploser un temple satanique à Springfield » avec l’intention d’« alerter les Américains sur le Pizzagate et le Nouvel Ordre Mondial qui [selon lui] sont en train de démanteler la société ».

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En avril 2015, un homme originaire du Tennessee a été arrêté. Il planifiait l’attaque de la communauté musulmane d’Islamberg, installée près de Hancock (Etat de New York). Il était persuadé que les habitants de cette localité étaient en train de fomenter une attaque terroriste contre New York comme le veut une théorie du complot circulant au cours des dernières années.

Deux individus ont été arrêtés, respectivement en 2015 et en 2017, pour avoir harcelé ou adressé des menaces de mort à des familles de victimes de la fusillade de l’école primaire de Sandy Hook, à Newtown, qui avait fait 28 morts dont 20 enfants en 2012. Le théoricien du complot Alex Jones a défendu la thèse selon laquelle la tuerie n’était qu’une attaque sous faux drapeau mise en scène par l’Administration Obama afin de légiférer sur les armes à feu. Plusieurs familles de victimes ont poursuivi Alex Jones en justice.

« Le FBI estime que de nouvelles théories du complot vont émerger et se répandre, poussant parfois des groupes et des individus extrémistes à commettre des actes criminels et/ou violents » peut-on lire dans le document qui mentionne également la possibilité que ces théories du complot ainsi que les actes extrémistes qui peuvent parfois en découler, vont augmenter durant la campagne présidentielle américaine de 2020.

Les cas de terrorisme intérieur sont classés désormais par le FBI en quatre catégories :

  • l’extrémisme violent à motivation raciale,
  • l’extrémisme anti-gouvernemental,
  • l’extrémisme des défenseurs des droits des animaux et de l’environnement,
  • et l’extrémisme concernant l’avortement (catégorie qui agglomère les pro- et les anti-avortements).

Le nouvel accent mis sur les théoriciens du complot semble donc relever de la catégorie « extrémisme anti-gouvernemental ». Cette nouvelle catégorie ne se concentre pas sur les motivations raciales mais sur la violence basée sur des croyances définies comme tentant « d’expliquer des événements ou des circonstances comme étant le résultat d’un groupe d’acteurs travaillant en secret dans leur intérêt et au détriment d’autres » et étant « généralement en contradiction avec les explications officielles ou dominantes des événements en question ».

Si le FBI admet que les violences issues de théories du complot n’ont rien d’un phénomène nouveau, il prend acte du fait qu’elles ont empiré sous les effets conjugués des nouvelles technologies et d’une polarisation du champ politique américain dans la perspective de l’élection présidentielle de 2020 : « L’avènement d’Internet et des réseaux sociaux a permis aux promoteurs de ces théories du complot de produire et de partager en masse leurs croyances avec une audience de plus en plus large ».

Pour Nate Snyder, un ancien employé du Département de la Sécurité intérieure sous Barack Obama, en matière de radicalisation, le FBI utilise la même grille d’analyse pour les djihadistes que pour les théoriciens du complot : « Pour faire des recrues, inspirer des attaques ou les mettre en œuvre, les extrémistes domestiques cités dans le rapport utilisent les mêmes manuels que des groupes comme Al-Qaida ou Daech ».

 

Voir aussi :

Complotisme et violence : quels liens ?

Le FBI, les complotistes et la « fabrication » du terrorisme‏