Le succès de la Finlande dans la lutte contre les fausses informations : un enseignement capital pour les démocraties occidentales.

Crédits : CNN.com, mai 2019.

En mai dernier, quelques jours avant les élections européennes, des étudiants assistent à une conférence au Centre d’éducation des adultes d’Espoo, près d’Helsinki. Jussi Toivanen, directeur de la communication au cabinet du Premier ministre, dresse la liste des méthodes utilisées pour tromper les utilisateurs sur les réseaux sociaux : manipulation d’images et de vidéos, demi-vérités, intimidation, faux profils… Il explique comment identifier les bots, ces logiciels informatiques dont l’utilisation peut être malveillante : recherche dans les bases d’images, évaluation du volume de posts par jour, vérification des traductions incohérentes et des informations personnelles. La leçon se termine par l’analyse d’un deepfake, ces contenus vidéos ou audio truqués mais difficiles à distinguer d’un contenu authentique. CNN s’est penché sur les dessous de la méthode finlandaise de lutte contre les fausses informations.

Une cause nationale

Le cours de Jussi Toivanen fait partie d’une initiative lancée par le gouvernement finlandais en 2014, deux ans avant que la Russie ne s’immisce dans les élections américaines. L’objectif est de former les étudiants, les journalistes et les politiciens à lutter contre les infox.

Cette initiative est l’un des volets d’une approche multi- et inter-sectorielle visant à préparer les citoyens finlandais aux enjeux numériques d’aujourd’hui et de demain. La Finlande est très consciente de ces enjeux, elle qui partage plus de 1300 kilomètres de frontière avec la Fédération de Russie. Depuis son indépendance en 1809, le pays a été confronté à toutes les les campagnes de propagande soutenues par son grand voisin. L’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, et le soutien apporté par Moscou aux rebelles dans l’est de l’Ukraine, ont renforcé cette urgence et déplacé la guerre de l’information sur le terrain du numérique.

Toivanen explique qu’il est difficile de compter le nombre exact d’opérations de désinformation qui ont ciblé le pays au cours des dernières années. La plupart ont joué sur des sujets comme l’immigration, l’Union européenne (UE) ou encore la question de l’adhésion à part entière de la Finlande à l’OTAN.

L’augmentation des activités de trolling en 2015 a conduit le président de la République Sauli Niinistö à appeler chaque Finlandais à prendre sa part de responsabilité dans la lutte contre les fausses informations. Un an plus tard, la Finlande a fait venir des experts américains pour se faire conseiller sur la manière de reconnaître les fake news, de comprendre leur viralité et de développer des stratégies pour les combattre. Les programmes scolaires ont été réformés pour intégrer ces enseignements.

Bien qu’il soit difficile de mesurer les résultats en temps réel, l’approche semble fonctionner. D’autres pays commencent à regarder la Finlande comme un modèle en la matière.

« Ce n’est pas juste un problème gouvernemental, toute la société a été ciblée. Nous assumons notre part mais il incombe à chacun de protéger la démocratie finlandaise », explique Toivanen, avant d’ajouter : « La première ligne de défense est l’enseignant à la maternelle. »

Distinguer entre faits et fiction

À l’École franco-finlandaise d’Helsinki, une institution d’État, cette préoccupation est prise très au sérieux. Dans le cours de sciences sociales de Valentina Uitto, un groupe d’élèves de dixième année (15-16 ans) a participé à un débat sur les enjeux des élections européennes de juin 2019. Le Brexit, l’immigration, la sécurité et l’économie ont suscité des interventions en cascade avant que ne soit demandé aux étudiants de choisir un thème en particulier. Répartis en groupes, munis d’ordinateurs et de téléphones portables, ils ont été placés en situation d’enquêteurs, avec pour objectif de détecter la désinformation à l’œuvre dans les campagnes électorales récentes aux États-Unis et en Europe.

L’école s’est récemment associée à une agence finlandaise, Faktabaari (« FactBar »), pour développer une boîte à outils numérique destinée aux élèves du primaire et du secondaire. Les exercices ont notamment consisté à examiner les affirmations rencontrées dans les vidéos de YouTube et les publications sur les réseaux sociaux, à comparer les préjugés dans une série d’articles « pièges à clics » et à se pencher sur les mécanismes émotionnels. Les étudiants se sont essayés à la rédaction de faux articles.

Kari Kivinen, directeur de l’École franco-finlandaise, explique : « Ce que nous voulons que nos étudiants fassent, c’est qu’avant qu’ils aiment ou partagent un contenu sur les réseaux sociaux, ils réfléchissent à deux fois : “qui a écrit cela ? Où cela a-t-il été publié ? Puis-je trouver les mêmes informations à partir d’une autre source ?” ». Kivinen précise qu’il ne faut toutefois pas que le scepticisme laisse la place au cynisme chez les étudiants.

« C’est très ennuyeux de devoir tout vérifier sans pouvoir faire confiance à quoi que ce soit… ou à qui que ce soit sur Internet », déclare Tatu Tukiainen, 15 ans, l’un des élèves de la classe d’Uitto : « Je pense que nous devrions essayer de mettre un terme à cela. » Dans la bibliothèque de l’école, Alexander Shemeikka, 17 ans, et Gabrielle Bagula, 18 ans, regardent ensemble des vidéos YouTube sur un iPhone et discutent des autres plateformes qu’ils utilisent : Instagram, Snapchat, Reddit et Twitter. Pas Facebook : « c’est pour les personnes âgées. » Shemeikka explique que lorsque leurs amis partagent des « mèmes » douteux ou des articles fantaisistes en ligne, il demande toujours la source. « Vous ne pouvez jamais être trop sûr », acquiesce Bagula.

C’est exactement le type de conversation que Kivinen espère voir se poursuivre en dehors de la classe. Il sait aussi que les méthodes développées suscitent de l’intérêt hors de la Finlande. Mais, selon lui, il n’est pas certain que cette approche puisse servir de modèle pour d’autres écoles : « En fin de compte… il est difficile d’exporter la démocratie. »

Qu’est-ce qu’être Finlandais ?

Il est peut-être difficile d’exporter la démocratie, mais il est simple de faire venir des experts. C’est ce qu’a fait la Finlande en 2016. Jed Willard, directeur du Franklin Delano Roosevelt Center for Global Engagement à l’Université Harvard, a été l’un d’entre eux, avec des ateliers principalement axés sur l’élaboration d’un discours national solide, plutôt que sur la déconstruction de contenus : « Les Finlandais ont une force tout à fait unique et particulière dans la mesure où ils savent qui ils sont. Et ce qu’ils sont est directement enraciné dans les droits de l’Homme et la primauté du droit, beaucoup de choses qui font défaut à la Russie actuellement. » Et Willard d’ajouter : « Il y a un sens assez fort de ce que signifie être Finnois… C’est ça le super pouvoir. »

Toutes les nations ne peuvent s’appuyer sur ces éléments. La Finlande est un petit pays qui occupe systématiquement les premières places dans les classements où il est question de bonheur, de liberté de la presse, d’égalité homme/femme, de justice sociale, de transparence ou encore d’éducation. De telles caractéristiques rendent difficile l’action de ceux qui cherchent les failles sociales pour les exploiter.

Grands indicateurs concernant la Finlande (de gauche à droite : liberté de la presse, satisfaction de vie, transparence, justice sociale, égalité femmes-hommes)

La Finlande a également une longue tradition en matière de lecture : ses cinq millions et demi d’habitants empruntent près de 68 millions d’ouvrages par an. 110 millions de dollars viennent d’être dépensés pour une bibliothèque qu’on appelle « le salon d’Helsinki ». La Finlande a le plus haut score aux évaluations PISA pour les performances en lecture dans l’UE. Alors que la confiance dans les médias s’érode dans d’autres parties du globe, le pays a maintenu une presse régionale et un audiovisuel public solides. Selon le rapport 2018 de l’Institut Reuters sur l’information numérique, la Finlande est également en tête des classements en ce qui concerne la confiance dans les médias, ce qui signifie que ses citoyens sont moins susceptibles de se tourner vers des sources d’informations alternatives.

« Dépolluer » Internet

Certains soutiennent toutefois qu’éduquer aux médias et à la pensée critique ne suffit pas. Les réseaux sociaux doivent faire davantage pour empêcher la désinformation. « Facebook, Twitter, Google/YouTube… qui facilitent les trolls russes… ils devraient vraiment être réglementés », estime Jessikka Aro, journaliste à la chaîne de télévision publique finlandaise YLE. Assaillie par les trolls en raison de ses enquêtes sur l’ingérence russe, en 2014, la journaliste estime que, « comme toutes les entreprises ou usines polluantes devraient être et sont déjà réglementées, en raison de leur pollution de l’air et des forêts, des eaux, ces entreprises polluent l’esprit des gens. Alors, elles doivent aussi payer pour cela et en assumer la responsabilité. »

Facebook, Twitter et Google, tous signataires du Code de bonnes pratiques de la Commission européenne contre la désinformation, ont affirmé qu’ils avaient pris des mesures avant les élections européennes pour accroître la transparence de leurs plateformes. Ces compagnies collaborent notamment avec des tiers chargés de vérifier les faits afin d’identifier les contenus électoraux trompeurs et elles sévissent contre les faux comptes.

Jessikka Aro évoque le rapport des Finlandais aux campagnes russes : « Beaucoup de Finlandais m’ont dit qu’ils avaient été témoins de ces activités, mais qu’il ne s’agissait que d’une nouvelle technologie pour une propagande à l’ancienne, la propagande soviétique, qui a toujours existé et dont les Finlandais ont toujours été conscients », explique-t-elle. « Ainsi ils seraient en mesure d’éviter les trolls. »

Son enquête de 2014 a également fait d’elle la cible d’une campagne de diffamation acharnée. Elle a été accusée d’être un agent de la CIA, de l’OTAN, une trafiquante de drogue ou encore une Russophobe déséquilibrée. La journaliste a trouvé un peu de répit lorsque, en 2018, un tribunal d’Helsinki a condamné deux activistes pro-Poutine pour diffamation – Ilja Janitskin, un Finlandais d’origine russe à la tête d’un site anti-immigrés, et Johan Backman, un « activiste des droits de l’homme » autoproclamé, fréquemment invité sur la chaîne de télévision pro-Kremlin Russia Today. C’était la première fois qu’un pays de l’UE condamnait les responsables de campagnes de désinformation.

Un « jeu » sans fin

L’indicateur le plus probable de la victoire de la Finlande sur les fakes news est le fait que d’autres pays s’inspirent de son programme. Des représentants d’un grand nombre d’États membres de l’UE, mais aussi de Singapour, sont venus pour apprendre de l’approche finlandaise.

La course est lancée pour trouver des solutions. L’Allemagne a mis en place une loi visant à sanctionner les plateformes numériques qui ne suppriment pas les discours de haine, tandis que la France a adopté, fin 2018, une loi destinée à agir contre les fake news en période électorale. Ces lois ont été accusées par certains de menacer la liberté d’expression.

La stratégie finlandaise a été rendue publique avant les élections législatives du mois d’avril 2019, dans une campagne de publicité intitulée « La Finlande a les meilleures élections au monde – demandez-vous pourquoi ». Les autorités n’ont, de fait, trouvé aucune preuve d’une ingérence de la Russie dans le vote, ce qui, selon Toivanen, pourrait indiquer que les trolls ont cessé de considérer l’électorat finlandais comme une cible facile.

« Il y a quelques années, l’un de mes collègues a déclaré qu’il pensait que la Finlande avait remporté le premier tour contre les activités d’information hostiles menées par des étrangers. Mais même si la Finlande a très bien réussi, je ne pense pas qu’il y ait un premier, un deuxième ou un troisième tour ; au contraire, c’est un match continu », a déclaré Toivanen. « Il sera beaucoup plus difficile pour nous de contrer ce genre d’activités à l’avenir. Et nous devons nous préparer à cela. »