Le procureur spécial Robert Mueller était chargé d’enquêter sur l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle américaine de 2016. Bien que révélant « relations troubles, mauvais coups et affairisme », les 448 pages de son rapport publié en avril dernier ne contenaient pas de preuves permettant d’inculper Donald Trump en raison de liens avec la Russie ou de ses tentatives d’obstruction à la justice. Le mercredi 24 juillet 2019, Robert Mueller a été auditionné par la Chambre des représentants, où dominent les Démocrates. Si le magistrat s’en est tenu aux strictes conclusions de son rapport, son audition éclaire d’un jour sombre la vie politique américaine en proie à la méfiance, au complotisme et à la « post-vérité ». Pour le rédacteur en chef du New Yorker, David Rohde, l’audition de Mueller révèle l’état d’une politique américaine guidée par la théorie du complot. Conspiracy Watch propose ici une traduction de son article.

Robert Mueller auditionné devant la commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants (Washington, 24 juillet 2019 ; capture d’écran CBS News).

La politique est une bataille de récits. Au cours des cinq heures que Robert Mueller a passées à Capitol Hill [quartier de Washington où se situe le Congrès américain – ndlr], trois récits très différents ont émergé. Les Démocrates ont insisté sur le fait que Donald Trump était coupable d’obstruction à la justice et de mensonges répétés. Les Républicains ont martelé que Trump était victime d’une grande cabale impliquant des agents du FBI. Un dernier récit, inattendu, présentait Mueller, qui est âgé de soixante-quatorze ans, comme « hébété et désorienté » – pour reprendre les mots du blog conservateur Drudge Report – et incapable de répondre clairement aux questions concernant son enquête et son rapport.

Trois récits

De manière prévisible, les Démocrates ont poussé le procureur spécial à évoquer les conclusions de son rapport les plus accablantes pour Trump. C’est ce qu’a fait Mueller sur certains points. Pas sur d’autres. Il a déclaré que la Russie avait systématiquement interféré dans l’élection présidentielle pour aider Donald Trump à gagner et que son enquête n’avait pas exonéré le président s’agissant de la question de l’obstruction à la justice. Mais le procureur a refusé de dire si Trump devait être destitué, répétant à plusieurs reprises qu’il n’aborderait pas cette question.

Les questions des Républicains ont suivi un scénario totalement opposé, suggérant que l’équipe de campagne d’Hillary Clinton aurait conspiré avec la Russie contre Trump. Depuis longtemps, les Représentants du Parti républicain répètent qu’un groupe de fonctionnaires du FBI, partisans de Clinton et réunis par l’ancien espion britannique Christopher Steele, aurait utilisé un dossier monté de toutes pièces pour lancer une enquête criminelle fallacieuse (les fonctionnaires du FBI ont déclaré qu’ils avaient ouvert leur enquête sur la base d’autres éléments de preuve, et non sur la base de ce dossier). Dans certains cas, Mueller a récusé la manière dont ils décrivaient l’enchaînement des événements. À d’autres moments, il a rappelé qu’il n’avait découvert aucune preuve que la Russie avait des éléments compromettants sur Trump.

L’élément le plus surprenant – et celui qui peut toucher le plus directement les électeurs – fut le comportement de Mueller. Parfois, il répondait aux questions rapidement et directement. Face aux accusations de parti pris, il a ainsi défendu son équipe avec la dernière énergie, la qualifiant d’« absolument exemplaire ». À d’autres moments, le procureur spécial semblait perplexe ou incapable de comprendre les questions qu’on lui posait. Il a commis une bévue importante en répondant, le matin, aux questions du Démocrate Ted Lieu et du Républicain Ken Buck, laissant entendre qu’il croyait que Trump avait commis un crime, puis en se corrigeant l’après-midi, déclarant qu’il n’était pas encore arrivé à une telle conclusion.

Confusion et méfiance

À la fin de son audition, Mueller a également eu du mal à se souvenir du mot « conspiration ». Le Démocrate Peter Welch lui a demandé s’il était parvenu à identifier une collusion entre la campagne de Trump et la Russie. Le procureur a répondu : « Nous n’utilisons pas le mot “collusion”. Le mot que nous utilisons habituellement n’est pas “collusion”, mais l’un des autres termes qu’on utilise quand “collusion” n’est pas utilisé. » Welch a répliqué : « Le terme que vous préférez utiliser est-il “conspiration” ? » Mueller a répondu, « “Conspiration”, c’est ça. » Les électeurs trouveront dans la présentation de Mueller une raison d’avoir confiance ou non dans ses conclusions.

En prenant du recul, les audiences ont été remarquables pour ce qu’elles révèlent de l’état de la politique américaine. Chacun des deux partis accuse l’autre de commettre une trahison. Le FBI est accusé d’avoir organisé une enquête factice pour salir un candidat à la présidence. Et le président est accusé d’avoir tenté de l’obstruer illégalement. Le pays est bloqué dans une incessante course aux armements politiques – souvent fondée sur des théories du complot – qui s’intensifiera jusqu’en 2020. La méfiance est la dynamique qui caractérise la politique américaine. Le président en est l’instigateur principal. Mais il y a des légions de libéraux et de conservateurs désireux de penser le pire les uns au sujet des autres. Mercredi [24 juillet], Mueller n’a pas réussi à atténuer ces divisions. Il est probable que personne n’y parviendra.

 

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