L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 14/09/2020 au 20/09/2020).

INCENDIES. Le célèbre animateur radio américain Joe Rogan a colporté sur les ondes la thèse selon laquelle les incendies historiques, qui ont dévasté, depuis le mois d’août, l’État de l’Oregon, ont été provoqués par des activistes d’extrême gauche. Cette rumeur dangereuse, qui avait été reprise par le président américain lui-même pour discréditer le mouvement Black Lives Matter, a pourtant été totalement réfutée.

EVGUENI PRIGOJINE. Homme d’affaire russe de 59 ans, Evgueni Prigojine, souvent surnommé le « chef cuisinier de Poutine », était officiellement, jusqu’à il y a peu, le propriétaire de la société Concord qui gère la restauration des cantines scolaires de Moscou, l’approvisionnement de l’armée russe, et qui a organisé de somptueux banquets pour le Kremlin. En 2018, un grand jury américain l’a condamné pour son rôle crucial dans l’ingérence russe pendant l’élection américaine de 2016. Une « guerre de l’information » menée par l’Internet Research Agency (IRA), également connue comme « la ferme à trolls » du Kremlin. À la tête d’une immense machine à désinformer, l’oligarque incarne à lui seul le concept de la « guerre hybride » et se tiendrait déjà prêt pour perturber l’élection américaine de novembre (source : Conspiracy Watch, 14 septembre 2020).

QANON. La théorie du complot QAnon ne cesse de faire parler d’elle. Sur France Culture, Brice Couturier lui a consacré une série de quatre chroniques où il décrit son origine, sa phraséologie, ses adeptes et souligne le danger du complotisme pour les démocraties (source : France Culture). Pour les experts, c’est surtout la réaction au confinement qui a fait monter en flèche la théorie du complot QAnon en Europe. L’ampleur internationale du mouvement est notamment apparue le 29 août dernier à Berlin, lorsque des militants d’extrême droite anti-masques, parmi lesquels beaucoup arboraient des drapeaux et emblèmes QAnon, ont tenté de prendre d’assaut le Reichstag. Si l’Allemagne et la France sont aujourd’hui les pays qui rassemblent le plus grand nombre d’adeptes en Europe, on en trouve aussi beaucoup en Italie et au Royaume-Uni (source : Slate, 14 septembre 2020). À visionner, également, le décryptage de Thomas Huchon sur « les QAnon », qui risquent de peser très lourd dans l’élection américaine, à l’heure où des extrémistes font circuler des rumeurs de pédophilie au sujet du candidat Joe Biden. Rumeurs reprises cet été par Hogan Gidley, porte-parole du candidat Trump, sur la chaîne Fox News… (source : Mediamatters.org, 9 juillet 2020).

Front populaire, n°2, septembre 2020.

FRONT POPULAIRE. Le nouveau numéro de la revue de Michel Onfray propose un dossier dont le titre (« L’État profond : le vrai pouvoir à abattre ») ne peut que ravir les complotistes : il accrédite en effet l’existence d’une entité cachée, invisible, qui constituerait le « vrai pouvoir », en opposition au pouvoir visible, issu du fonctionnement régulier de la démocratie – lequel, en toute logique, serait faux. La couverture de la revue figure un chat mécanique, muni d’une molette latérale, tenant entre ses griffes le globe terrestre comme s’il jouait avec une souris prise au piège. Une illustration qui suggère un pouvoir agissant comme un prédateur, à l’emprise mondiale, mais qui agirait automatiquement, avec la fatalité d’un mécanisme impersonnel. Manière de parer l’accusation de complotisme ? Ou simplement de déplacer, hors champ, les véritables maîtres du jeu, qui demeurent à jamais insaississables ? Toujours est-il qu’on ignore quelle main est chargée de remonter le mécanisme… Présentant le nouveau numéro de Front populaire dans un live Facebook mardi 15 septembre 2020, Michel Onfray s’est défendu de verser dans le complotisme tout en expliquant qu’il existe, à l’échelle planétaire, un État profond « extrêmement organisé », ennemi des peuples, et dont l’une des missions consisterait précisément à empêcher qu’on sache qu’il existe, notamment en stigmatisant comme « complotistes » tout ceux qui s’aviseraient de le dénoncer. Des propos qui ont inspiré notre collaborateur Morgan Navarro. A noter les contributions, dans ce numéro, d’historiens tels qu’Olivier Dard ou Pierre-André Taguieff, qui offrent un contrepoint critique à la tentation complotiste qui se dégage de plusieurs autres textes qui composent ce recueil. Fin août, nous avions déjà souligné que la signature de Valérie Bugault, une juriste évoluant dans la complosphère d’extrême droite (elle participait, il y a encore quelques mois, au cycle de formation proposé par l’association soralienne Égalité & Réconciliation), figurait dans ce numéro :

COVID-19. Twitter a suspendu le profil de la virologue chinoise Li-Meng Yan après qu’elle a déclaré publiquement, lors du talk-show américain de Tucker Carlson sur Fox News, que la Chine avait « fabriqué » le Covid-19 dans un laboratoire de Wuhan (source : La Libre Belgique, 17 septembre 2018). Dans une vidéo qui a été vue plusieurs centaines de milliers de fois en français sur YouTube et Facebook, depuis fin août, un gynécologue italien, Roberto Petrella, avance, sans fournir de preuve, que le Covid-19 est un « programme » visant, à travers la vaccination, à réduire la population mondiale « de plus de 80% ». L’AFP a relevé dans ses propos cinq affirmations fausses ou erronées (source : AFP, 18 septembre 2020).

DÉBATS. Les journalistes et les médias font tous face à la même question : faut-il parler des mouvements complotistes, au risque de jouer leur jeu ? Le journaliste Jeff Yates, spécialisé dans l’analyse de ces mouvements, estime que les médias n’ont d’autre choix que d’en parler : « Quand il y a quelques milliers de personnes qui défilent dans les rues, on n’a pas le choix d’en parler, c’est un événement qui s’est produit et nos auditeurs ont le droit de savoir que cet événement a eu lieu dans leur société. » Le journaliste estime toutefois que les médias doivent être prudents, afin de ne pas offrir un porte-voix aux extrémistes. Il suggère donc de mettre l’accent sur les dommages que causent ces mouvements (source : Ici Première, 17 septembre 2020).

L’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne (IEGM), le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) et le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) ont organisé ensemble un webinaire intitulé « De l’antisémitisme à la théorie du Deep-State : Comprendre les théories du complot  pour mieux y faire face ». La conférence en ligne a rassemblé Marie-Eve Carignan, Directrice du Pôle Médias, Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, le journaliste Jeff Yates (Radio Canada), Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch et Marie Lamensch (modératrice). Elle est visible sur YouTube.

GÉNOCIDE DES TUTSI. L’ONG Ibuka France, qui œuvre pour la mémoire du génocide des Tutsi au Rwanda, a dénoncé sur son site la campagne médiatique de la journaliste freelance canadienne Judi Rever. Celle-ci est en effet l’auteure d’un ouvrage qui fait la part belle au conspirationnisme : « Madame Rever prétend révéler que les Tutsi du Rwanda ont directement participé aux massacres d’autres Tutsi pour pouvoir mieux accuser les Hutu. » Ibuka France appelle « les médias français à s’opposer fermement à une entreprise de falsification de la vérité et d’outrage à la mémoire des victimes » et propose sur son site un texte en trois parties (1, 2 et 3) revenant sur les assertions de Judi Rever.

LECTURE. Les éditions des PUF ont publié la semaine écoulée un nouvel essai de Pierre-André Taguieff intitulé Hitler, les Protocoles des Sages de Sion et Mein Kampf – Antisémitisme apocalyptique et conspirationnisme. Le livre évoque la place du célèbre faux dans la pensée et l’action de Hitler, qui ne doute pas, au début de l’année 1920, qu’il se trouve là en présence d’un document révélant le programme secret de hauts dirigeants juifs, visant à devenir les maîtres du monde. En guise de bonnes feuilles, Conspiracy Watch a publié deux extraits de cet ouvrage : « Hitler découvre les ‘Protocoles des Sages de Sion’ (1920-1923) » et « Le “coup de poignard dans le dos” ou le mythe de la trahison juive ».

FREEZE CORLEONE. Une enquête portant sur différents clips vidéo et chansons de Freeze Corleone a été ouverte le 17 septembre pour « provocation à la haine raciale » et « injure à caractère raciste ». Dans des extraits de ses clips compilés la veille, sur les réseaux sociaux, par la Licra, le rappeur déclare entre autres : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 », « tous les jours RAF (rien à foutre, ndlr) de la Shoah » ou bien encore « comme des banquiers suisses, tout pour la famille pour que mes enfants vivent comme des rentiers juifs ». Le label de musique Universal France a annoncé le 18 septembre cesser « toute collaboration » avec l’une de ses étoiles montantes (source : Le Parisien, 18 septembre 2020). A noter que le rappeur a reçu les soutiens des polémistes antisémites Dieudonné et Kemi Seba.

ALAIN SORAL. L’essayiste d’extrême droite Alain Soral a été condamné le 18 septembre à trois amendes, avec possibilité de prison en cas de non-paiement, notamment pour avoir imputé aux « juifs » l’incendie de Notre-Dame de Paris, survenu les 17 et 18 avril 2019. À cette époque, le militant avait déjà écopé d’un an de prison ferme pour contestation de l’existence de la Shoah, jugement dont il a fait appel. Le 6 juillet dernier, ses deux chaînes Youtube ont été supprimées par la plateforme américaine de vidéos en ligne pour infractions « répétées aux conditions d’utilisation » (source : BFM TV, 18 septembre 2020).

RYSSEN. Le militant d’extrême droite Hervé Lalin, dit Ryssen, a été incarcéré vendredi 18 septembre en exécution de trois condamnations à un total de dix-sept mois d’emprisonnement pour des propos antisémites ou négationnistes, a fait savoir dimanche le parquet de Paris. Certaines voix se sont fait entendre à l’extrême droite pour dénoncer cette incarcération, dont celle de Bruno Gollnisch, ex-député du RN (mais toujours membre du bureau national du parti), dénonçant un « délit d’opinion » (source : Libération, 20 septembre 2020).

SHOAH. 87% des 15-24 ans indiquent connaitre le génocide des juifs. C’est l’un des résultats d’un sondage réalisé par l’Ifop pour le JDD et l’UEJF sur le regard des jeunes sur la Shoah. Une proportion comparable à celle mesurée en 2018 auprès de l’ensemble de la population française (90%).