Des gros titres aux petites infos passées inaperçues : ce qu’il fallait retenir de l’actualité des derniers jours en matière de conspirationnisme et de négationnisme (semaine du 06/05/2019 au 12/05/2019).

“Le Juif international” d’Henry Ford (couverture d’une édition égyptienne, 2001)

PROTOCOLES DES SAGES DE SION. Le 7 février 2019, le quotidien jordanien Ad-Dustour a fait paraître un article d’Awwad Al-Saqr, brodant sur Les Protocoles des Sages de Sion. Il y est dit que le document a été rédigé par les dirigeants du mouvement sioniste, qu’ils y ont exposé des plans stratégiques pour dominer le monde :  Israël appliquerait à la lettre ces derniers en semant le chaos, les guerres et la corruption et en faisant passer toute critique pour de l’antisémitisme. Le journaliste justifie ainsi l’évocation du célèbre faux : « J’ai éprouvé le besoin de présenter ces Protocoles sataniques, afin que nous, [tant] les dirigeants que les citoyens, puissions tirer des leçons et prendre conscience de la profondeur de la ruse et de l’hostilité de nos ennemis sionistes et [l’étendue de leurs] intrigues. » (source : MEMRI, 5 mai 2019).

JUSTICE. Condamné à un an de prison ferme, le militant d’extrême droite Alain Soral a pu éviter l’incarcération immédiate en raison d’un appel du parquet à l’encontre du mandat d’arrêt qui avait été délivré contre lui. Plusieurs personnalités, dont les présidents de la LICRA, du MRAP, de SOS Racisme, de “J’accuse !” et de l’UEJF, ont protesté dans une tribune contre ce qu’ils appellent un « Munich judiciaire », soulignant le fait que la justice contre les professionnels de la haine est devenue « paralytique ». Les signataires y voient un piège dans lequel serait tombé le parquet : « faire accroire l’idée que le racisme et l’antisémitisme seraient des délits politiques et des délits d’opinion » (source : L’Obs, 6 mai 2019).

Rémy Heitz, procureur de la République de Paris, a répondu à cette tribune en indiquant que le Parquet était à l’origine des poursuites engagées, qu’il a requis la condamnation d’Alain Soral à une peine de prison ferme et qu’il n’a pas interjeté appel de la peine prononcée par le tribunal, mais seulement du mandat d’arrêt. Il rappelle que le code de procédure pénale permet au tribunal de décerner des mandats d’arrêt « s’il s’agit d’un délit de droit commun ou d’un délit d’ordre militaire ». Or, le polémiste antisémite a, dans cette affaire, été condamné en tant qu’éditeur « pour une infraction prévue et réprimée par l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse » (source : L’Obs, 7 mai 2019).

On relira à ce sujet les impressions d’audience de Marc Knobel, président de l’association antiraciste J’accuse !, lors d’une comparution antérieure du même Soral, le 14 mars 2018. Des impressions soulignant à quel point le prétoire est devenu une tribune idéologique pour le polémiste (source : Conspiracy Watch, 15 mars 2018). Comme pour mieux convaincre encore de cette réalité, une photographie du prévenu effectuant le geste antisémite de la « quenelle » devant le TGI de Colmar a circulé sur les réseaux sociaux. Une enquête pénale a été ouverte par le parquet de Colmar (source : Le Monde, 11 mai 2019).

Enfin, le 9 mai 2019, la cour d’appel de Paris a relaxé le dessinateur Pascal Fernandez dit « Zéon » et Alain Soral, pour des caricatures antisémites publiées sur le site Égalité & Réconciliation : la cour a estimé que ces dessins ne contenaient pas l’« exhortation explicite » ou « implicite » à la haine nécessaires, selon un arrêt du 7 juin 2017 de la Cour de cassation, pour caractériser le délit de provocation à la haine raciale (source : BFMTV, 9 mai 2019). « Sensibiliser les magistrats, par le biais de formations dédiées, à la lecture de la prose et des images racistes et antisémites », est ainsi l’une des préconisations du rapport sur le complotisme en 2018 publié par l’Observatoire du conspirationnisme.

Photomontage édité par la France insoumise dans le contexte des élections européennes (mai 2019 ; crédits : freepik.com et Vectorpocket).

PIEUVRE ET LOBBY. La France insoumise a publié un dessin intitulé « Le grand méchant lobby », réactualisant une iconographie relevant de l’imaginaire complotiste. On y voit les visages de trois militants, grimés en super-héros, affrontant une pieuvre dont les tentacules sont frappées des noms de diverses multinationales. Si certains n’ont voulu percevoir que de l’humour dans ce montage, le visuel n’en demande pas moins à être décodé, comme l’a fait, dans un thread, le philosophe Raphaël Enthoven, convoquant l’histoire et les références précises de cette représentation 100% complotiste (source : Twitter, 6 mai 2019).

VINCENT VAUCLIN. Le 8 mai 1945, les Alliés triomphaient de l’Allemagne nazie. 74 ans plus tard, aux élections européennes de 2019, une liste dite « de la Reconquête », est menée par un nostalgique du IIIe Reich et un ennemi déclaré de la République. Récemment invité à l’émission « Balance Ton Poste » (C8, 11 avril 2019), Vincent Vauclin, admirateur de Bardèche (initiateur du négationnisme en France), est notamment l’auteur d’un ouvrage intitulé Putsch (2013). Sa liste, pour les élections européennes compte plusieurs anciens élus du Rassemblement national et du Parti de la France de Carl Lang (source : Conspiracy Watch).

UKRAINE. Sergey Glazyev, un proche conseiller de Vladimir Poutine, estime possible que le nouveau pouvoir ukrainien – dont le président Volodymir Zelensky est connu pour ses origines juives – essaie de peupler le Donbass, région minière de l’Est de l’Ukraine, de Juifs, après en avoir chassé les Russes. Homme-clé de la politique ukrainienne du Kremlin, Glazyev est l’auteur d’un livre sur le « nouvel ordre mondial », préfacé et édité par le complotiste américain Lyndon Larouche ; il anime un blog sur un site considéré par Courrier international comme ultranationaliste et antisémite (source : Conspiracy Watch, 7 mai 2019). Le conseiller de Poutine a nié toutes formes d’antisémitisme dans son billet, arguant du fait que la formule « les habitants de la Terre promise »  faisait référence aux Palestiniens et non aux Juifs… (source : Times of Israël, 9 mai 2019).

FRANÇOIS ASSELINEAU. « Qui est vraiment François Asselineau ? », interroge BFMTV, au sujet du président de l’Union populaire républicaine (UPR), candidat aux élections européennes du 26 mai prochain. C’est un « style professoral, technique, pour servir ses thèses souverainistes » mais aussi une propension au complotisme : « Sur les réseaux sociaux, ses longues conférences n’hésitent pas à puiser dans l’imaginaire complotiste. Elles totalisent plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de milliers de vues » (source : BFMTV, 9 mai 2019). Ce penchant d’Asselineau n’est pas nouveau. Rappelons que le 12 mars 2017, l’homme politique défendait au journal télévisé de 20 heures sur TF1 la thèse selon laquelle Robert Schuman et Jean Monnet, pères de l’Europe, avaient été des agents de la CIA, manipulant à cette fin un article de la revue Historia, pour alimenter ses thèses anti-européennes et anti-américaines (source : Conspiracy Watch, 20 mars 2017).

LES CONDITIONS DU DÉBAT. Sur France Culture, Frédéric Worms a consacré cinq volets de son émission « Matières à penser » au « conditions du débat ». « Pour débattre, rappelle le journaliste en introduction, il faut savoir de quoi l’on parle : il faut du savoir mais il y a parfois aussi de l’ignorance et même parfois de l’ignorance délibérément entretenue par certains. » Le troisième volet, diffusé en mars dernier, donnait la parole à Mathias Girel, maître de conférence à l’ENS et auteur de Science et territoires de l’ignorance (éd. Quae, 2017). Le philosophe a pu notamment éclairer la notion de « complot », précisant les conditions dans lesquelles des hypothèses de complot peuvent devenir irresponsables « épistémologiquement et peut-être assez vite moralement et politiquement » (source : France culture, 6 mars 2019).