
Le 12 mai 1973, les Français trouvent dans les kiosques le numéro 1253 de Paris Match. Le dossier est consacré aux « Filles du lycée de Brest », avec le sous-titre « Nous sommes vierges et fières de l'être » et « Nous sortons avec des types aux cheveux courts ». En apparence banal et baigné dans l'époque, ce numéro pourtant recèle une rareté qui a échappé aux titreurs et à l'intérêt des éditorialistes. Page 122, dans la rubrique « document », intercalée entre une interview confession de Michel Jobert et un dossier sur l'affaire de Bruay-en-Artois, une interview de Klaus Barbie.
Même Serge et Beate Klarsfeld, auxquels cette interview a été présentée au printemps 2026, ne se souviennent pas de l'article. L'entretien a été réalisé par un journaliste argentin, Alfredo Serra, le 6 mars 1973. Passé inaperçu, il éclaire pourtant assez bien la psychologie du « boucher de Lyon » et des moyens qu'il soulève déjà pour sa défense, n'hésitant pas à mobiliser, bien avant Darquier de Pellepoix et Faurisson, tout le tremblement négationniste pour se dédouaner de ses crimes.
En mars 1973, Klaus Barbie, dit « Klaus Altmann », se trouve à la prison San Pedro de La Paz, la capitale bolivienne. Ce n'est pas vraiment le bagne pour lui et, dans les couloirs du célèbre panoptique, il est en réalité un prisonnier protégé. Depuis l'été 1971, il est au cœur d'une campagne de presse organisée par le couple Klarsfeld. Démasqué par le journaliste Ladislas de Hoyos, sa fausse identité est rapidement tombée et son visage a été reconnu par ses anciennes victimes en prime time à la télévision française : Simone Lagrange, née Kadosche, qu'il envoya à Auschwitz ou encore le docteur Dugoujon et Raymond Aubrac, compagnons d'infortune de Jean Moulin lors de l'arrestation de Caluire le 21 juin 1943.
Pressé par la demande d'extradition de la France, le gouvernement bolivien a finalement décidé de mettre Barbie « au frais », protégé des tentatives d'assassinat et d'enlèvement. Le 2 mars 1973, il est arrêté et incarcéré. Sûr de lui-même et de ses protections au sein de la dictature bolivienne, il se pavane en semi-liberté dans ce pénitencier où chacun l'appelle « Don Klaus ». Dans ses « mémoires », il raconte sa vie sans « cellules avec barreaux et portes fermées ». Avec son argent, il s'est aménagé une petite chambre plutôt confortable depuis laquelle il organise les tournois de football de la prison et reçoit les journalistes, n'oubliant jamais de monnayer sa parole très loquace et son image hâlée et bouffie d'orgueil. C'est dans ce contexte qu'Alfredo Serra rencontre Barbie et l'interroge.

Le papier débute par le compte rendu de l'audience du 2 mars 1973 devant la Cour suprême saisie de sa demande d'extradition. Interrogé sur son identité, même s'il se sait démasqué, il louvoie, mythomane indécrottable, indiquant que son nom est bien « Altmann » mais que « Barbie » était son nom de guerre, reconnaissant avoir été le chef SS du « commando spécial » de Lyon. En vérité, Barbie, ne pouvant retenir son besoin d'être dans la lumière, n'était pas le chef du commando SS de la SIPO-SD de Lyon mais chef de sa section IV, communément connue sous le nom de « Gestapo ».
Aussi bien dans la relation de son interrogatoire devant la cour suprême bolivienne que lors de l'entretien proprement dit accordé − ou plutôt vendu − à Paris Match, c'est la question de la relation du nazi à ses crimes qui sert de fil conducteur au dossier. D'emblée, devant ses juges boliviens, il déclare : « je ne reconnais pas les crimes de guerre. Pendant la guerre, il n'y a ni liberté, ni humanité. Aujourd'hui, il devrait y avoir des milliers de procès de guerre, pour la guerre de Corée, celle du Vietnam, d'Algérie, et l'on aurait dû condamner Truman pour la bombe d'Hiroshima ». Il est à croire que Me Jacques Vergès, lors du procès de 1987, ne détenait pas les droits de propriété intellectuelle de sa célèbre défense de rupture, l'essentiel ayant été déposé dans les colonnes de Paris Match par son client quatorze ans plus tôt. L'indifférenciation entre les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, la mobilisation des crimes de la colonisation et l'illégitimité de la justice des vainqueurs sont autant de propos préliminaires à la défense négationniste de Klaus Barbie, et de motifs qui vont émailler les revues et articles des prétendus « révisionnistes ».
« La petite histoire des six millions de juifs morts »
Depuis sa confortable prison bolivienne, Barbie ne renie rien de sa foi nazie, demeure à jamais radicalisé et catéchise qui veut l'entendre : « Je suis un SS. Savez-vous ce que c'est qu'un SS ? C'est comme un surhomme. C'est un professionnel choisi par Hitler en personne. Un combattant dont les quatre générations d'antécédents ont été analysées avant de lui conférer l'honneur d'intégrer ce corps. »
Barbie, qui se sent libre de sa parole tant il considère, alors à raison, que la Bolivie ne l'extradera jamais, se lâche et ne peut retenir son idéologie, demeurée intacte, à l'évocation de Beate Klarsfeld, « celle que vous appelez la fameuse chasseuse de nazis » : « ce surnom me fait sourire. Elle, comme tant d'autres “chasseurs” comme Simon Wiesenthal, vivent de ce négoce, c'est sûr. Ils ne le font ni par vengeance, ni par patriotisme, mais ils le font pour l'argent. La “chasse aux nazis” n'est pas autre chose qu'une question d'intérêt [...]. Pardon, ne me sortez pas la petite histoire des six millions de juifs morts, parce que [...] je vous assure qu'ils n'étaient pas six millions. N'oubliez pas que, l'Histoire, ce sont ceux qui gagnent la guerre qui l'écrivent ».
À la question « combien de juifs avez-vous ordonné de tuer ? », il répond : « Aucun. Je n'ai rien à voir avec les camps de concentration et les chambres à gaz. J'ai été le chef d'un corps spécial entraîné pour la répression des guérillas ! Je ne dois pas être comparé à Bormann, ni à Mengele, ni à aucun d'eux ».
En quelques phrases, Barbie fournit un petit bréviaire négationniste qui va avoir du succès de la fin des années 70 jusqu'aux années 90. Escroquerie du « négoce » politico-financier, minoration du nombre de morts, dilution des responsabilités, imputation antisémite contre Beate Klarsfeld qui, si elle n'est pas juive, est nécessairement considérée comme « enjuivée » avec Wiesenthal et les autres chasseurs de nazis. Sans le dire, il dessine les contours d'un complot et de ses motivations. Sans oublier de se victimiser.

Mais Barbie, dont l'équation personnelle prévaut toujours sur tout le reste, y compris l'idéologie, est prêt à larguer les amarres pour sauver sa tête, laissant à ses chefs la responsabilité de ce qu'il reste des crimes qu'on lui reproche. Il est un négationniste presque pragmatique, prêt à vendre des supérieurs nazis pour qu'on achète ses brevets d'innocence, seul coupable d'une répression réduite aux maquis, la question juive étant le plus possible mise à distance.
En mars 1973, Klaus Barbie se sentant à l'abri de toute extradition, est peu avare de rodomontades. Il est bavard et multiplie les interviews en forme de provocation depuis le pays qui lui garantit l'asile. Le 25 octobre 1973, jour de son soixantième anniversaire, les demandes d'extraditions sont rejetées et il est libéré.
Le 5 février 1983, finalement expulsé après la chute du régime bolivien, présenté au juge Riss dans sa cellule de la prison Montluc, sur le lieu de ses crimes, il a perdu la parole. Il se réfugie dans le mutisme et le juridisme. Sans doute aussi parce que déjà, en France, la parole négationniste a désormais pris le relais et veut écraser l'extermination des 44 enfants d'Izieu, voulue par Barbie, sous l'écheveau du mensonge et de la falsification.
Robert Faurisson, le 30 avril 1987, avant l'ouverture du procès Barbie, délire sur l'inexistence de la Shoah durant 7 minutes et 25 secondes sur FR3 sans être interrompu. Le 9 mai, une manifestation prétendument en l'honneur de Jeanne d'Arc, voit défiler le Front national et le Comité lyonnais d'action nationaliste, en forme de marche de soutien à Barbie et de parade négationniste. Seule l'arrivée des mères des enfants d'Izieu fera taire ce tintamarre et fuir Faurisson loin des marches du palais.













