Contributrice d’un site internet complotiste, Vanessa Beeley est « l’experte » dont les médias russes ont besoin pour discréditer les témoignages et l’action des volontaires de la Défense civile syrienne, aussi appelés « les Casques blancs ».

Vanessa Beeley sur RT (5 novembre 2017 – capture d’écran YouTube)

Vanessa Beeley est devenue l’un des experts favoris des médias d’Etat russes sur la Syrie. L’édition britannique du Huffington Post a récemment consacré une enquête fouillée à cette blogueuse de 53 ans que le site de Russia Today (RT) présente comme une « journaliste et chercheuse indépendante ». Il révèle que Beeley est depuis plusieurs années une farouche adepte des théories du complot les plus en vogue. Mettant en cause les « versions officielles » des attentats du 11-Septembre ou de Charlie Hebdo, qualifiant de « false flag » (« faux drapeau ») ceux du 13 novembre 2015, cette Britannique est convaincue que « les sionistes dirigent la France ».

Le 26 juillet 2014, elle intervenait au théâtre de la Main d’Or, à Paris, lors d’une conférence sur la Palestine organisée par Dieudonné M’Bala M’Bala et Laurent Louis, aux côtés de Marion Sigaut et Jacob Cohen, des figures de la complosphère francophone la plus sulfureuse.

Maîtrisant correctement le français, Vanessa Beeley a apporté son soutien à François Asselineau lors de la dernière campagne présidentielle. Le 25 mars 2017, son intervention lors du meeting parisien du président de l’Union populaire républicaine lui a valu des applaudissements nourris, en particulier lorsqu’elle fit vibrer la corde antiaméricaine et conspirationniste de son auditoire :

« Je suis une journaliste indépendante qui a passé trois mois en Syrie en 2016 […] J’ai été à Alep pour sa libération, une libération de l’occupation terroriste financée par l’Otan. J’ai recueilli des témoignages vidéos de civils syriens émergeant [sic] de cinq ans de prison payés par nos régimes au service des Etats-Unis et de l’Otan. Nous vivons actuellement dans un monde gouverné par des mensonges, des mensonges diffusés par nos médias compromis de l’Etat, par nos ONG qui travaillent toutes pour promouvoir l’agenda de l’Otan, dirigé par les Etats-Unis. Que ce soit au Yémen, en Libye, en Irak, en Palestine ou en Syrie, on nous ment ! »

En haut : avec Dieudonné, Marion Sigaut, Laurent Louis et Jacob Cohen (26 juillet 2014). En bas : à un meeting de soutien de François Asselineau (25 mars 2017)

Décrite par Reporters sans frontières (RSF) Suisse comme « une soi-disant journaliste [n’ayant] jamais été publiée dans un média indépendant [mais] référencée au moins deux cents fois dans les médias russes de propagande », Beeley est l’une des principaux contributeurs du site conspirationniste américain 21stCenturyWire, fondé par Patrick Henningsen et proposant, par exemple, une interview de David Icke, dont la carrière est centrée depuis plus de vingt ans sur la dénonciation d’un complot mondial extra-terrestre reptilien. L’équipe de rédaction de 21stCenturyWire compte aussi parmi ses membres le Français Bruno Guigue, un ancien sous-préfet limogé il y a dix ans pour avoir manqué à son devoir de réserve et évoluant désormais dans la mouvance complotiste.

« Casques blancs »

Selon Beeley, la Défense civile syrienne, une organisation plus connue sous le nom de « Casques blancs » et composée de bénévoles intervenant dans les zones contrôlées par les rebelles pour prêter secours aux victimes des affrontements, est en réalité aux mains des djihadistes. C’est ce qu’elle prétend, sans preuve, dans un texte publié le 23 septembre 2016 sur 21stCenturyWire. Une thèse particulièrement sujette à caution mais qui permet notamment de justifier que l’aviation syrienne ait pris pour cible le quartier général des Casques blancs en septembre 2014 et de discréditer par avance tout témoignage en provenance des sauveteurs susceptibles d’incriminer les forces gouvernementales syriennes pour leurs exactions.

Il n’en fallait pas davantage pour que Moscou invite très officiellement Beeley, dès novembre 2016, « pour rendre compte de l’intervention illégale de l’Otan et de la sale guerre contre la Syrie » – selon son propre blog. Sur une photo qu’elle partage sur les réseaux sociaux, Beeley prend la pose aux côtés de la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, et de Mère Agnès-Mariam de la Croix, une religieuse particulièrement controversée pour le rôle de propagandiste zélée du régime de Bachar el-Assad qu’elle a endossé depuis plusieurs années.

Suite à ce voyage, Beelay fournira à Sputnik et RT un flot constant de photos et vidéos visant exclusivement à semer le doute sur les motivations réelles de la Défense civile syrienne, suggérant que celle-ci commet des crimes, vole et maltraite des enfants afin de les transformer, pour les réseaux sociaux, en « fausses victimes » de la guerre.

« I am never going to say it publicly »

Faut-il s’étonner que Beeley ne dise pas un mot des atrocités commises par l’armée de Bachar el-Assad ? Dans une conversation privée sur Twitter dont des captures d’écran ont fuité, elle aurait reconnu l’emploi de la torture par le régime… en précisant toutefois qu’« [elle ne le dira] jamais publiquement » (voir ci-contre).

En conclusion, sur 55 mentions officielles des fameux Casques blancs par le ministère russe des affaires étrangères et la représentation de la Russie auprès des Nations-unies depuis le mois de septembre 2016, 52 étaient des attaques directes contre l’ONG s’appuyant, pour la plupart, sur des articles écrits par Vanessa Beeley et/ou publiés sur 21stCenturyWire.

Interrogé par le Huffington Post UK sur la campagne de désinformation dont les Casques blancs font l’objet, leur chef, Raed Saleh, 35 ans, a déclaré : « Je suis fier en fait. Je vois des gens qui ont des relations étroites avec ce grand criminel [Bachar el-Assad] et ils viennent et essayent de nous cibler. […] Ils ignorent l’Etat islamique et les vrais terroristes et ils se concentrent sur nous, donc cela me donne une indication de notre efficacité et de l’impact que nous avons sur le terrain ».

Ces Casques blancs – dont la devise est une phrase extraite du Coran : « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière » – comptent-ils dans leurs rangs des sympathisants de groupes islamistes radicaux ? Cela n’aurait rien d’illogique compte tenu de ce que l’on sait des forces en présence dans le conflit syrien, même si rien ne le prouve encore formellement. Reste que les bénévoles de l’ONG ont été approchés par de nombreux journalistes dont les reportages corroborent la réalité de leur engagement humanitaire.