Plusieurs théoriciens du complot se sont engouffrés dans la brèche de la tragédie rwandaise.

Depuis mardi dernier, date de la présentation d’un rapport d’expertise écartant définitivement la thèse selon laquelle l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président du Rwanda – élément déclencheur du génocide de 1994 – aurait été commandité par les forces tutsi de Paul Kagamé, il ne reste rien de la théorie du « complot tutsi ».

Le rapport de six experts mandatés par le juge antiterroriste Marc Trévidic tient en 400 pages. Il a pour conséquence de faire opérer un tournant à 180 degrés à l’enquête française qui, démarrée en 1996 lorsque l’épouse d’un des deux pilotes français de l’avion présidentiel a saisi la justice, devrait désormais se tourner vers la piste d’un attentat perpétré par des extrémistes hutu. Ces derniers reprochaient au président Habyarimana d’avoir accepté de partager le pouvoir avec les Tutsi.

La thèse faisant des Tutsis du FPR les principaux – sinon les uniques – responsables du génocide est distillée depuis près de dix-huit ans par les ultras du Hutu Power, sur la Radio-Télévision des Mille Collines notamment. D’inspiration négationniste, cette théorie du complot a trouvé un relais en France en la personne du juge Jean-Louis Bruguière (le prédécesseur de Trévidic), dont la conviction, explique Le Monde, « reposait essentiellement sur des témoignages soutenant l’existence d’un complot ». L’un des témoins clés du juge, Abdul Joshua Ruzibiza, qui déclarait avoir fait partie d’une unité secrète du FPR chargée de commettre l’attentat, s’est ainsi rétracté en novembre 2008, qualifiant d’« inventions » ses précédentes dépositions et révélant comment il aurait été contacté par la DGSE avant d’accepter de rencontrer Jean-Louis Bruguière en contrepartie d’un visa pour l’Europe.

Le journaliste Pierre Péan est l’autre grand propagateur en France de la théorie du complot s’agissant du Rwanda. Dans son livre paru en 2010 (Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique), il tente ainsi de démontrer que l’attentat contre le Falcon 50 de Juvénal Habyarimana a été commandité par Paul Kagamé avec l’aide des Etats-Unis et d’Israël, qui se seraient servis des Tutsi dans le cadre d’une grande conspiration internationale visant à évincer la France de la région des Grands Lacs et à isoler le Soudan.

La thèse faisant des Tutsi les auteurs de l’attentat est aussi celle de Charles Onana, un journaliste dont Péan a préfacé le livre (Les secrets de la justice internationale : Enquêtes truquées sur le génocide rwandais, éd. Duboiris, 2005) et qui est allé jusqu’à déclarer publiquement que la justice internationale « ne dispose pas de preuves du génocide des hutu contre leurs compatriotes tutsi ». Onana s’illustre depuis plusieurs années dans la défense des thèses des partisans de l’ancien régime rwandais et dans la dénonciation des manœuvres occidentales au Soudan ou en Côte d’Ivoire (il considère par exemple que Laurent Gbagbo a été victime d’un « coup d’Etat »).

Dans ces conditions, faut-il s’étonner que toute une littérature conspirationniste prospère autour de l’attentat du 6 avril 1994, notamment sur Internet ? Plusieurs théoriciens du complot se sont en effet engouffrés dans la brèche de la tragédie rwandaise.

C’est le cas de l’Américain Wayne Madsen. Ce commentateur invité régulièrement sur la chaîne de télévision Russia Today ou dans l’émission de radio d’Alex Jones, est spécialisé dans la fabrication de théories du complot sur le 11-Septembre, la grippe H1N1, Wikileaks, la répression en Syrie ou encore le double-attentat d’Anders Breivik en Norvège (liste non exhaustive). Madsen est notamment l’auteur d’une contribution (« Comment l’attentat du 6 avril 1994 a déstabilisé le Rwanda et toute la région des Grands Lacs ») publié dans l’ouvrage collectif dirigé par Charles Onana, Silence sur un attentat. Le scandale du génocide rwandais (éd. Duboiris, 2005). L’ouvrage reprend les actes d’un colloque organisé le 6 avril 2004 à La Sorbonne où étaient conviés le Québécois Robin Philpot (auteur de Ca ne s’est pas passé comme ça à Kigali, éd. Duboiris, 2004) ainsi que l’ex-congressiste américaine Cynthia McKinney.

Un « changement de régime »

Personnalité phare du mouvement conspirationniste sur les attentats du 11-Septembre, McKinney avait organisé en mai 2001, du temps où elle siégeait à la Chambre des représentants américaine, une table-ronde sur les événements de 1994. Elle y avait fait auditionner Wayne Madsen qui défendait alors la thèse dite du « double-génocide » et de la responsabilité des Etats-Unis dans la mort d’Habyarimana. Préfacière du livre de Charles Onana (Ces tueurs Tutsi. Au cœur de la tragédie congolaise, éd. Duboiris, 2009), McKinney estime que « ce qui s’est passé au Rwanda n’est pas un génocide planifié par les Hutu. C’est un changement de régime. Un coup d’Etat terroriste perpétré par Kagame avec l’aide de forces étrangères ».

Plus récemment, Edward S. Herman et David Peterson ont également accrédité la thèse selon laquelle Kagamé était le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994 dans The Politics of Genocide (2010), un livre postfacé par Noam Chomsky.

On peut d’ores et déjà deviner les arguments qui seront avancés dans les jours qui viennent par les partisans de la théorie du « complot tutsi ». Ils insinueront que la justice française est « aux ordres » et que le rapport diligenté par le juge Trévidic tombe à point nommé alors que Paris et Kigali cherchent à normaliser leurs relations.

La balistique est pourtant formelle. Elle prouve que la zone d’où a été tiré le missile ne peut pas être la Ferme de Masaka, une clairière où des rebelles tutsi auraient réussi à pénétrer pour abattre l’avion présidentiel. Il y a désormais des raisons objectives de penser que le FPR était étranger à l’attentat et que le tir venait du camp militaire Kanombé, qui était sous le contrôle des forces loyalistes. D’autant que, comme l’explique le politologue Jean-François Bayart dans un entretien à Libération, « le rapport confirme sur un plan technique l’hypothèse qui était la plus logique pour un analyste politique […] les ultras [étant] déterminés à empêcher par tous les moyens un partage du pouvoir avec le FPR ». Hypothèse qui concorde également avec les analyses de plusieurs services de renseignements, longtemps ignorées en France.

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