Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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« Complot » : le mot de trop

Publié le 1 novembre 2026 par 
Rudy Reichstadt
Temps de lecture
4 min de lecture

Pour défendre la démocratie libérale, doit-on reprendre le lexique de ceux qui la combattent ?


  En bref 

Vincent Bolloré et Bernard Arnault aux 200 ans du Figaro le 13 janvier 2026 (crédit : Julien de Rosa/AFP).

Le Complot contre la France* : c'est le titre du dernier livre des journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Un titre qui rend hommage au célèbre roman uchrono-dystopique de Philip Roth et qui, sans surprise, est superbement boudé par la complosphère depuis sa sortie le 14 octobre dernier.

Sans surprise car ce livre s'attache précisément à documenter sur près de 600 pages les coulisses du combat culturel engagé par Vincent Bolloré à travers la constitution d'un empire médiatique allant de Canal + au groupe Hachette en passant par CNews, Europe 1 et Le JDD, un empire qui n'a pas peu aidé à mettre Éric Zemmour en orbite en 2022 et à recaser plus récemment l'ancienne patronne du média de propagande russe RT France Xenia Fedorova.

« Depuis un peu plus d'une décennie, en France, il y a des puissances financières, médiatiques – surtout médiatiques – qui œuvrent pour faire basculer la France dans un régime illibéral, c'est-à-dire clairement pour convaincre les Français de donner le pouvoir à l'extrême droite », explique Fabrice Lhomme au micro de France Inter le 14 octobre dernier.

Si, dans un entretien à L'Indépendant, Gérard Davet affirme tout de go qu'« il y a un complot pour prendre le pouvoir par les urnes », son propos est bien plus nuancé devant les journalistes Florence Paracuellos et Benjamin Duhamel : « Pour nous, c'est pas une théorie du complot. C'est juste un puzzle avec des morceaux qu'on a assemblés et à la fin on voit le dessein global. […] Si on parle de “complot”, c'est-à-dire de gens qui sont réunis dans une petite pièce pour fomenter une révolution, on n'est pas là-dedans du tout. On est au contraire dans des intérêts parfois divergents, parfois différents mais qui convergent vers la même chose. » À quoi Benjamin Duhamel objecte que « l'influence de Vincent Bolloré, celle de Pierre-Edouard Stérin […], on ne peut pas dire franchement que ce soit caché. C'est même assez ostensible. On en parle dans ce studio, dans d'autres médias… » Cela, les auteurs du Complot contre la France le concèdent volontiers. Présentant leur livre à Deauville il y a quelques jours, ils expliquent d'ailleurs avoir choisi « un titre électrochoc pour éveiller les consciences »…

Il n'y a rien de répréhensible en démocratie à faire un peu de provoc' pas plus qu'à tenter de faire triompher ses idées par tous les moyens légaux disponibles. Mais l'on est un peu désolé d'avoir à rappeler que convaincre des électeurs n'est pas la même chose que renverser un régime. En raisonnant en miroir, on trouverait aussi chez Matthieu Pigasse un projet parfaitement assumé visant à convaincre les Français de voter à gauche en « [mettant] les médias qu'[il] contrôle » au service du combat contre l'extrême droite. George Soros a mis de longue date sa fortune au service de la défense de ce qu'il appelle, à la suite de Karl Popper, la « société ouverte », tandis que les milliardaires Rupert Murdoch, Robert Mercer ou encore Elon Musk ont joué, chacun à leur manière, un rôle déterminant dans l'arrivée puis le retour au pouvoir de Donald Trump. Rien de tout cela n'est nouveau.

Mais le choix de ce mot, « complot », dit quelque chose de l'époque. Tout se passe comme si le populisme avait contaminé jusqu'à ceux − journalistes, intellectuels − dont il travaille à précipiter la chute. Comme si l'on ne pouvait plus alerter sur les menaces qui pèsent sur la démocratie libérale sans reprendre le lexique de ceux qui la combattent.

Croit-on vraiment qu'on puisse insinuer que notre démocratie est truquée sans que cela finisse par avoir un effet sur la confiance que nous plaçons dans ses institutions ? Adopter et valider la grille de lecture globale du complotisme n'a rien d'anodin. Elle charrie avec elle tout un imaginaire dans lequel la démocratie n'est finalement rien d'autre qu'un théâtre d'ombres et où les citoyens sont des êtres fondamentalement manipulables. Recoder la lutte pour la défense des valeurs démocratiques dans la langue du complotisme, c'est, en définitive, se tirer une balle dans le pied. C'est aussi, consciemment ou pas, préparer les esprits à refuser la légitimité du prochain scrutin si d'aventure le pouvoir suprême devait échoir en mai 2027 à la candidate du Rassemblement national. Au moment même où à Washington, Brasilia et Jérusalem, des leaders illibéraux contestent les résultats des urnes, cela ne manque pas d'ironie.

 

* Flammarion, 2026.

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