
Dans l'affaire qui porte désormais son nom, Jordan Bardella a utilisé la stratégie connue du conspirationnisme d'autodéfense. Le principe en est simple : nier en bloc la réalité de ce qu'on vous reproche et imposer dans le même mouvement l'idée que tout n'est que fabrication (« faux grossiers », « montages ») et manœuvre destinée à vous abattre politiquement.
Chacun sent bien que le déni face à des éléments aussi accablants ne convainc que ceux qui ont envie de l'être. Non seulement les messages révélés par Mediapart ont été authentifiés, mais la proximité passée de l'actuel président du Rassemblement national (RN) avec la mouvance soralienne est notoire, tout comme son admiration pour Jean-Marie Le Pen. Son directeur de cabinet, François Paradol, est en outre un ancien membre d'Égalité & Réconciliation. Notre confrère Benjamin Sire relatait il y a plus de quatre ans déjà les tractages du jeune militant frontiste pour la campagne d'Aymeric Chauprade aux européennes de 2014 ainsi que sa proximité avec l'ancien leader du GUD Frédéric Chatillon − dont la nostalgie pour le régime nazi est un secret de polichinelle. De sorte que le plus étonnant eût été que le jeune Jordan Bardella évolue dans un tel milieu sans rien partager du brouet complotiste et antisémite qui, précisément, en constituait l'originalité. Ne faisons pas à un homme aussi talentueux l'insulte de penser qu'il ne comprenait rien à ce qui l'entourait, même du haut de ses 17 ans.
L'affaire Bardella vient du reste confirmer l'ineptie de l'argument « Pas de condamnation, pas d'antisémitisme » : comme nous l'avons écrit ici il y a des années, n'avoir jamais été condamné pour incitation à la haine raciale ne vaut pas automatiquement brevet de moralité. Même la France insoumise (LFI) – dont c'était l'un des arguments phares pour défendre ses amis, ses élus… ou son chef de file – en convient désormais qui tient pour extrêmement graves les propos attribués à Jordan Bardella.
Pourquoi s'obstiner à nier alors ? À l'ère de la trumpisation du débat public, proférer un mensonge peut vous coûter moins qu'un aveu. Après tout, rien dans les sondages ne signale le moindre dévissage de Marine Le Pen, qui a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle le soir même de sa condamnation en appel à trois ans de prison tout en continuant à se dire parfaitement innocente de ce dont la justice l'a reconnue coupable.
Mais comment expliquer que Jordan Bardella trouve des défenseurs chez des personnes sincèrement préoccupées par l'antisémitisme ? Le plus troublant est qu'elles le défendent non pas en dépit de cette préoccupation mais à cause d'elle. Redoutant une gauche radicale qui a érigé l'antisionisme en cause suprême et cultive une cécité déconcertante à l'égard de l'antisémitisme quand elle ne s'y vautre pas elle-même, beaucoup voient aujourd'hui le RN comme un moindre mal face à ceux qui pactisent avec les ennemis mortels des Juifs. 92 % des Français de confession juive estiment ainsi que LFI contribue à faire monter l'antisémitisme en France. Cela dans un contexte où sympathisants RN et sympathisants LFI affichent des taux d'antisémitisme équivalents (entre 47 et 48 %) et où « l'adhésion aux vieux stéréotypes antijuifs [a] fortement progressé chez les proches de LFI […], tandis que parallèlement elle a baissé de 7 points chez les sympathisants du RN » comme le note le dernier rapport de la CNCDH.
Ce chassé-croisé dessine un curieux paysage. D'un côté, la trajectoire d'un Bardella, passé en quelques années seulement du foyer le plus actif de l'antisémitisme politique des années 2010 à la présidence du RN, n'a pas d'équivalent. Si l'élu LFI David Guiraud a confié avoir été influencé dans sa jeunesse par des vidéos de Dieudonné et Soral, il n'a jamais milité dans une organisation où l'on puisse trouver banal qu'un lycéen s'amuse à graver des croix gammées avec son compas sur une table. D'un autre côté, Jean-Luc Mélenchon et un certain nombre d'élus LFI ont, ces dernières années, avant même l'attaque du 7 octobre 2023 en Israël et la guerre à Gaza, remis l'antisémitisme sur le devant de la scène politique comme jamais sans doute depuis Jean-Marie Le Pen (voir Guillaume Erner, Charlotte Belaïch & Olivier Pérou ou encore Richard Malka), tandis que le RN s'est engagé dans une stratégie de respectabilisation consistant − provisoirement ? − à mettre en sourdine l'antisémitisme de certains de ses membres, à glisser sous le tapis l'héritage peu reluisant dont il est dépositaire et à entretenir à l'égard des Juifs un « rapport utilitariste », comme le souligne Fabrice Arfi (Mediapart).
Au fond, personne n'est dupe. Ni du passé de Jordan Bardella, ni du présent du RN. Ni du problème antisémite qui hante LFI.













