Et si la mort de Naftali Fraenkel, Gilad Shaar et Eyal Yifrach, les trois adolescents israéliens enlevés le 12 juin dernier en Cisjordanie, avait été commanditée par le gouvernement israélien lui-même pour justifier ses bombardements sur Gaza ? C’est la théorie du complot qui tourne depuis peu sur la complosphère francophone. Elle est aujourd’hui reprise en page d’accueil de l’Humanité.fr sous la plume de José Fort, ancien chef du service monde du quotidien fondé par Jean Jaurès.

Pour José Fort, qui semble ignorer que les deux principaux suspects de ces enlèvements, résidents palestiniens de Hébron et membres du Hamas (1), ont été rapidement identifiés par le Shin Beth – les services de renseignement intérieurs israéliens –, l’assassinat des trois Israéliens « a été imputé immédiatement et sans la moindre enquête par les autorités israéliennes au Hamas » (sic). « Depuis, poursuit le journaliste, les bombes s’abattent sur Gaza avec des centaines de morts, de blessés, de destructions. Le point de départ de cette tragédie remonte donc à l’assassinat des trois jeunes dont on ne connaît toujours pas les assassins et leurs commanditaires. Etrangement, l’affaire semble avoir été étouffée. » Puis de poser une série de questions rhétoriques inspirées par le classique « à qui profite le crime ? » :

« Qui a intérêt à maintenir le silence sur le crime ? Qui sont les véritables assassins ? Qui sont les commanditaires ? Si aucune réponse sérieuse et vérifiée n’est apportée à ces interrogations alors une question majeure risque fort de se poser : et si Netanyahu et sa bande étaient impliqués directement ou indirectement dans le montage du crime pour faciliter le déclenchement de leur nouvelle guerre contre les Palestiniens ? »

Mais la théorie du complot ne tombe pas du ciel. Elle tourne depuis quinze jours sur le web conspirationniste où l’on ne s’embarrasse pas de telles précautions stylistiques. L’enlèvement des jeunes Israéliens y est ainsi positivement présenté comme un « attentat sous fausse bannière » commandité par le gouvernement hébreu lui-même.

Le 1er juillet, croah.fr, le site de Noël Gérard, alias « Joe Le Corbeau » – un dessinateur-illustrateur évoluant dans la mouvance Dieudonné-Soral –, mettait en ligne la traduction en français d’un texte du complotiste américain Kevin Barrett paru deux semaines plus tôt sur le site d’extrême droite Veterans Today. Selon ce texte, repris sur des sites comme "Les chroniques de Rorschach", "Ce que les médias ne nous disent pas", Fawkes-news ou encore Mai68.org, le gouvernement de Benyamin Netanyahou aurait monté de toutes pièces l’enlèvement puis l’assassinat des trois adolescents afin d’avoir un prétexte pour déclencher une opération militaire contre le Hamas. « Une technique bien rodée par le Mossad, spécialistes du genre, qui leur permet systématiquement de justifier leurs crimes et agressions » commente le site de Joe Le Corbeau.

Quelques jours plus tard, le Réseau Voltaire de Thierry Meyssan mettait en ligne un texte du même acabit signé de l’Allemand Gerhard Wisnewski, auteur de livres conspirationnistes sur les attentats du 11 septembre 2001 et sur la mort du leader autrichien d’extrême droite Jörg Haider. Edité chez Demi-Lune (2), l’éditeur de Meyssan, Wisnewski s’est notamment illustré par ses thèses iconoclastes sur la Rote Armee Fraktion (RAF), une invention des services secrets occidentaux selon lui, et par ses spéculations conspirationnistes sur un prétendu rôle de la CIA dans la prise d’otages du théâtre de Moscou en 2002.

Notes :
(1) Les deux ravisseurs présumés, Marouane Kawasmeh et Amer Abou Eisheh, ont été emprisonnés en Israël par le passé et libérés en 2011 avec plusieurs centaines d’autres prisonniers palestiniens en contrepartie de la libération du caporal Gilad Shalit.
(2) Demi-Lune est la maison d’édition d’Arno Mansouri qui s’est spécialisé dans l’édition d’ouvrages conspirationnistes. Parmi les auteurs au catalogue de Demi-Lune, on trouve, outre Thierry Meyssan, David Ray Griffin, Webster G. Tarpley, Gilad Atzmon ou encore Peter Dale Scott.