Le mois dernier, les autorités vénézueliennes ont reçu très officiellement Daniel Estulin pour un cycle de conférence intitulé : « Le gouvernement mondial et le Club Bilderberg ».

Cet été, Fidel Castro avait fait sensation en recommandant les « travaux » de Daniel Estulin dans la presse cubaine. Il a même carrément adoubé l’auteur complotiste en le rencontrant à La Havane le 27 août. A cette occasion, Castro s’est fait dédicacer un exemplaire du livre qui a fait le succès de ce pourfendeur invétéré des « maîtres du monde » : Los Secretos del Club Bilderberg, véritable best-seller de la littérature conspirationniste contemporaine, traduit dans plus de 40 langues. Il n’en fallait pas davantage au gouvernement de Caracas pour inviter officiellement Daniel Estulin fin octobre au pays de la « révolution bolivarienne ».

Présenté comme un « chercheur » et comme un « journaliste d’investigation » répondant, en dépit de son physique de bodybuilder, à toutes les exigences de sérieux, l’auteur d’origine lituanienne a bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle assortie d’une complaisance stupéfiante à l’égard de ses étranges thèses. Tous les médias publics pro-gouvernementaux (VTV, RNV, YVKE Mundial, TeleSur, Vive TV) ont relayé en chœur les obsessions conspirationnistes d’Estulin : une oligarchie occulte tirerait les ficelles en coulisses depuis des décennies – peut-être même des siècles –, pour mettre en œuvre un vaste plan de réduction de la population mondiale.

Daniel Estulin est ainsi apparu pendant toute une soirée sur la chaîne nationale Venezolana de Televisión, l’une des plus regardées du pays, pour y donner un véritable cours d’histoire révisionniste, le tout avec la complicité de l’animateur Walter Martinez, une figure familière du public latino-américain. Le reste de son séjour a été rythmé par les conférences, les séances de dédicaces, les rencontres avec des membres du gouvernement, avec le directeur de la station de radio YVKE – par ailleurs ancien secrétaire d’Hugo Chavez –, la journaliste pro-chaviste Eva Golinger, ou encore les étudiants de l’Université nationale polytechnique des Forces armées nationales (UNEFA).

Point d’orgue de la visite d’Estulin à Caracas, sa conférence le 29 octobre devant le haut commandement militaire vénézuélien qui lui a décerné un prix (1). Accueilli par un général trois étoiles au sein de l’Institut vénézuélien des Hautes Etudes de la Défense nationale (IAEDEN), Estulin a exposé ses conceptions géopolitiques devant la crème de l’armée vénézuélienne et en présence, notamment, de l’Ambassadeur de l’Équateur au Venezuela, de l’attaché militaire de l’Ambassade de Cuba, et du secrétaire exécutif de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques. Manifestement impressionné par la conférence, un haut gradé de la police a confié à la presse qu’il était « nécessaire que l’État vénézuélien et l’ensemble de la région sud-américaine prennent en compte les travaux d’Estulin » pour empêcher que « ces messieurs les milliardaires » imposent au reste du monde leur modèle économique.

Un ami embarrassant

Estulin a-t-il rencontré Hugo Chavez ? L’information n’a pas été confirmée. Pourtant, début septembre 2010, les médias officiels vénézuéliens annonçaient que le spécialiste du Bilderberg rencontrerait le chef de l’Etat trois semaines plus tard. Il n’y a rien d’invraisemblable à ce que le président vénézuelien ait finalement choisi de ne pas rencontrer Estulin, tout comme il avait évité de donner une trop grande publicité à l’invitation à Caracas il y a trois ans du propagandiste français Thierry Meyssan. Quelques années auparavant, il avait également décidé, sur les conseils de son entourage, de prendre ses distances avec un auteur négationniste argentin afin de ménager la sensibilité de ses partisans européens.

Car Estulin est un ami embarrassant. En raison de ses discours paranoïdes tout d’abord. Il dit par exemple avoir été obligé de s’installer en Espagne pour échapper à un groupe d’individus qui voudraient le réduire au silence en raison de ses « recherches » – évidemment « gênantes » – sur un projet de dissolution des Etats-Unis et du Canada dans une grande union avec le Mexique. On aurait ainsi tenté de l’éliminer en 1996 à Toronto, lorsque, à la suite d’une rencontre avec un « contact » dans un gratte-ciel, il aurait failli pénétrer dans un ascenseur dépourvu de plancher et faire une chute de 250 mètres qui lui aurait immanquablement été fatale.

C’est aussi pour ses liens, notoires, avec l’extrême droite américaine et européenne qu’Estulin passe pour sulfureux : idéologiquement très proche de Lyndon LaRouche, qu’il cite régulièrement dans ses ouvrages (il utilise d’ailleurs l’expression « nos amis » pour parler des militants larouchistes), il a travaillé pendant plus de dix ans avec Jim Tucker, d’American Free Press. Sur le Vieux Continent, il a pour compagnon de route l’eurodéputé italien Mario Borghezio, de la Ligue du Nord, un ancien membre du mouvement national-révolutionnaire Jeune Europe, qui milite aujourd’hui aux côtés des Identitaires contre « l’islamisation ».

Il y a pourtant un sujet sur lequel Daniel Estulin et Hugo Chavez divergent. Il s’agit du modus operandi des attentats du 11 septembre 2001. Si tous deux s’accordent à dire qu’ils ont été provoqués délibérément par l’Administration Bush pour envahir l’Afghanistan et l’Irak, la thèse soutenue par le président Chavez est classiquement meyssanienne. Celle de Daniel Estulin est autrement plus originale. Elle détonne même au sein du “Mouvement pour la Vérité sur le 11-Septembre” : selon lui, l’effondrement des Twin Towers a été causé par des charges nucléaires de 150 mégatonnes enfouies à 77 mètres de profondeur sous le World Trade Center. D’ailleurs, les franc-maçons ne seraient pas étrangers aux attaques : « Le 11 de chaque mois est une date importante dans les rituels maçonniques » explique-t-il sur son blog.

Pour Daniel Estulin, on l’a compris, tous les grands événements historiques sont reliés entre eux de manière souterraine. D’ailleurs, devinez ce qu’il pense de l’assassinat de John F. Kennedy… (2)

Note :
(1) Il s’agit d’une sorte de petit trophée en forme de phénix sculpté offert en reconnaissance de la précieuse prestation d’Estulin « en matière de formation de professionnels de haut niveau dans le domaine de la sécurité et de la défense »
(2) Vous avez deviné ? Non ? Voici la solution : pour Estulin, ce n’est pas un hasard si Kennedy a été tué un « 22 novembre (22/11). Si on regarde le plan de la place où il a été assassiné, on s’aperçoit vite qu’il est mort dans le sommet de la pyramide ». Cela n’a aucune signification pour vous. Ca en a une pour Daniel Estulin.

Voir aussi :
* Bilderberg 2010 : ce que vous ne lirez pas ailleurs
* Les photos du séjour de Daniel Estulin au Venezuela sur son site personnel