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Jacob Cohen interviewé par la chaîne iranienne PressTV
La (pas si) nouvelle trouvaille des complotistes antisionistes : en France, des milliers de Juifs recrutés par les services secrets israéliens empêcheraient l'expression d'une parole libre sur la Palestine !

Mercredi 19 décembre dernier, Jacob Cohen était l’invité d’honneur d’une "projection-débat" à Lille intitulée « Peut-on parler librement de la Palestine ? ». Initiative de la section lilloise de l’association Génération Palestine, la soirée, relayée sur le site de L’Humanité, était organisée « en partenariat avec l'UJFP, EuroPalestine et Pastel FM », après que l’Association France-Palestine Solidarité (AFPS) s’en soit - discrètement mais clairement - désolidarisée (1).

Jacob Cohen jouit en effet d'une réputation sulfureuse. Cet écrivain franco-marocain (il est originaire de Meknès) a fait son apparition dans la mouvance antisioniste il y a deux ans en publiant un roman, Le Printemps des sayanim, dédicacé « à tous ceux qui se battent pour la justice en Palestine ». Affirmant que son livre se base « sur des faits réels », Cohen prétend que le Mossad s’appuie sur un réseau de plusieurs dizaines de milliers de Juifs dispersés à travers le monde, prêts à « rendre service » à tout moment au renseignement israélien. Disséminés dans tous les secteurs de la société, ces sayanim (« aidants » en hébreu) seraient partout : journalistes, intellectuels, hommes politiques mais aussi garagistes ou agents immobiliers ! Cohen parvient même à estimer leur nombre à environ 3000 en France.

Capture d'écran du site de L'Humanité annonçant la conférence de Jacob Cohen (17 décembre 2012)
Ce faisant, il réactualise une thèse vieille d'une vingtaine d'années, défendue en son temps par un Israélien d’origine canadienne, Victor Ostrovsky. Ancien agent du Mossad, ce dernier a publié en 1990 avec une journaliste canadienne un ouvrage censé révéler la face cachée des services secrets israéliens (2). Comparé à un « roman de gare » (supermarket tabloid) dans les colonnes du New York Times, le livre d’Ostrovsky, qui mêle informations corroborées et éléments invérifiables, fut un véritable succès de librairie. La fiabilité de l'ouvrage est cependant sujette à caution, la position d’Ostrovsky au sein du Mossad et la courte durée de son expérience (entre 14 et 38 mois selon les versions) ne lui permettant normalement pas d'accéder au niveau d'information qu'il prétendait, tout particulièrement s'agissant de l'aide que les « millions de Juifs » qui vivent en dehors des frontières de l'Etat d’Israël seraient prêts à apporter, sur commande, aux services israéliens (3). Une thèse qui renoue avec le fantasme conspirationniste d’une « cinquième colonne » juive au service d’Israël. Et qui n’est pas sans évoquer, par analogie, les thèses xénophobes de la droite américaine sur l'infiltration des Etats-Unis par les Frères musulmans. Des passages entiers des livres d'Ostrovsky se retrouvent ainsi en bonne place sur des sites d'extrême droite comme Rense.com ou VoxNR.com. Et Victor Ostrovsky n'hésite pas à intervenir lui-même comme expert dans l'émission du conspirationniste américain Alex Jones.

Victor Ostrovsky interviewé par Alex Jones (PrisonPlanet.com , juin 2010)
Toujours plus de complots...

L'existence d'un vivier international de sayanim n'est pas la seule des thèses défendues par Jacob Cohen. Dans une série d'interviews accordées à des militants d'extrême droite comme Franck Abed ou à l'association d'Alain Soral, Egalité & Réconciliation, il dit sa conviction que le Mossad est impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001. Il soupçonne également que des centaines de juifs qui travaillaient habituellement au World Trade Center ne s’y sont pas rendus ce jour-là (sur ce sujet, lire : Le mythe des 4 000 Juifs absents du World Trade Center). Cohen croit en outre savoir que Bernard-Henri Lévy agit secrètement pour le compte des services secrets israéliens et se dit « convaincu » que « l'affaire du voile » (i.e. la loi prohibant le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques) a été orchestrée par le « lobby judéo-sioniste »

Membre de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) – qui assure sur son site la promotion du Printemps des sayanim –, Jacob Cohen a été suspendu par le bureau national de cette association au printemps dernier suite à une interview accordée à la blogueuse suisse Silvia Cattori - une collaboratrice régulière du Réseau Voltaire de Thierry Meyssan - dans laquelle il défendait l’ouvrage antisémite de Gilad Atzmon, les « accusations d’antisémitisme » le visant, provenant, selon lui « des judéo-sionistes qui veulent empêcher ainsi toute critique d’Israël ». Partenaire de la conférence de Jacob Cohen du 19 décembre dernier, l'UJFP de Lille ne semble pas avoir tenu compte des décisions du bureau national. Ce n'est pas la première fois qu'une section locale de l'UJFP témoigne son soutien à un blogueur conspirationniste. En juin dernier, sa section lyonnaise avait publiquement soutenu René Balme, mis en cause sur Rue89 en raison notamment d'articles à contenu antisémite publiés sur son site, Oulala.net.

Quant à Europalestine, autre "partenaire" de la soirée, sa présidente, Olivia Zemor, ne fait pas mystère de son soutien à Jacob Cohen, qu'elle a reçu dans sa librairie "Résistances" du 17ème arrondissement de Paris, de même qu'elle a reçu par le passé Thierry Meyssan, Webster Tarpley ou encore Gilad Atzmon.

« FACHO servile des judéo-sionistes »

Moins affable qu'il n'en a l'air, Cohen fait flèche de tout bois, n'hésitant pas à qualifier le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, de « FACHO servile des judéo-sionistes ». Ou à relayer sur son blog des vidéos du Parti Anti-Sioniste (PAS) de Yahia Gouasmi, un compère de Dieudonné et d'Alain Soral, qui - rappelez-vous - s'était illustré en déclarant que derrière chaque divorce se cache un sioniste.

Comme eux, Jacob Cohen promeut un antisionisme obsessionnel et démonologique qui trouve son origine dans la littérature antisémite de l'entre deux guerre (sur ce point, lire : Du « complot juif » au « complot sioniste » (1917-1939), par G. Bensoussan) et renouvelle l'accusation antijuive de "double allégeance". Comme eux, il navigue dans les eaux troubles de la nébuleuse "rouge-brune", cultivant des relations avec l’Ambassade d’Iran à Paris : le 20 novembre 2012, Jacob Cohen prononçait une conférence au centre culturel iranien sur le thème, là encore, de la liberté d’expression. La vidéo de la conférence est d'ailleurs postée sur le site personnel de Jacob Cohen sous le titre : « Les Sionistes maîtres du monde incontestablement, mais pour combien de temps ? »

Ce compagnonnage avec les antisionistes radicaux valent à Jacob Cohen les éloges d'agitateurs condamnés pour incitation à la haine raciale (le livre de Cohen est en vente sur KontreKulture.com, le site de la maison d'édition d'Alain Soral)... et les foudres symétriques de la Ligue de Défense Juive, un groupuscule juif d'extrême droite qui l'a agressé à deux reprises cette année, en répandant sur lui de la farine d'abord, en tachant ensuite son gilet à coups de jets de peinture rouge.

Pas plus que le monde de l'édition ne manque d'écrivains à la petite semaine, la complosphère ne manque de blogueurs antisémites. Pourtant Jacob Cohen est parvenu en un temps record à envahir les sites les plus emblématiques de la complosphère, d'Egalité & Réconciliation à AlterInfo.net en passant par Mecanopolis, Islam & Info, Le Cercle des Volontaires, Le Grand Soir.info, Investig'Action, La Taverne des Pirates ou encore Culture Libre. Cohen fait également partie des personnalités intervenant dans un film de Béatrice Pignède - une autre figure de la galaxie complotiste - consacré aux « pièges de la loi Gayssot » (4).

Jacob Cohen susciterait-il une telle curiosité de la part du web "antisioniste", d'ordinaire assez peu porté sur la critique littéraire, s'il ne s'ingéniait à porter ses origines juives en bandoulière ? Aurait-il acquis pareille notoriété si son patronyme avait été différent ? Il n'est pas interdit d'en douter.


Notes :
(1) Contactée par Conspiracy Watch le 10 décembre 2012, l’AFPS a fermement démenti avoir jamais donné son accord pour participer ou soutenir la réunion du 19 décembre 2012, précisant qu’elle ne cautionne pas les propos ou écrits de Jacob Cohen. En effet, dans la première annonce qui avait été faite de cette "projection-débat", diffusée sur démosphère et sur le profil Facebook de Jacob Cohen, l’AFPS apparaissait comme partenaire de l’organisation de la soirée. Les logos de chacun des cinq co-organisateurs figurait d’ailleurs sur l’affiche réalisée pour l’occasion. Une affiche illustrée par un dessin de Carlos Latuff, un dessinateur brésilien récipiendaire du prix du Concours international de caricatures sur l’Holocauste organisé à Téhéran en 2006.

Affiche annonçant la conférence du 19 décembre 2012
(2) By Way of Deception ; publié en français sous le titre : Mossad. Un agent des services secrets israéliens parle. Le livre a eu une suite, en 1994, avec The Other Side of Deception, un ouvrage dans lequel Ostrovsky prétend dévoiler de nouveaux pans de « l'agenda secret du Mossad ». Les versions d'Ostrovsky et des autorités israéliennes sont contradictoires quant à la durée de l'expérience et aux circonstances de l'interruption de la collaboration d'Ostrovsky avec le Mossad.
(3) Selon Ostrovsky, « il y a des milliers de sayanim dans le monde. Rien qu’à Londres, il y en a environ 2000 qui sont actifs, et 5000 autres sur la liste. (...) L’idée est d’avoir une réserve de gens disponibles si nécessaire, qui peuvent rendre des services mais qui n’en parleront pas, par loyauté à la cause. On leur rembourse seulement les coûts. (...) Une chose dont vous pouvez être sûr, c’est que même si un Juif sait que c’est le Mossad, il n’est peut-être pas d’accord pour travailler avec vous – mais il ne vous dénoncera pas. Vous avez à votre disposition un système de recrutement sans risque qui vous donne en fait une réserve de millions de Juifs à exploiter en-dehors de vos propres frontières. Il est beaucoup plus facile d’opérer avec ce qui est disponible sur place, et les sayanim offrent un incroyable appui pratique partout ».
(4) Main basse sur la mémoire a été présenté en février 2012 au Festival International du film de Téhéran, en marge duquel le négationniste Robert Faurisson a reçu un prix des mains du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Béatrice Pignède, qui interviewe Faurisson dans son film, a rencontré Mahmoud Ahmadinejad à cette occasion.