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Ibrahim Traoré, l'apprenti dictateur qui fascine la complosphère

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Mêlant promesses ambitieuses, rhétorique anti-occidentale et alignement sur la Russie, le discours populiste du président burkinabè séduit une large audience en Afrique et au-delà. Portrait.

Vladimir Poutine et Ibrahim Traoré à Moscou, le 10 mai 2015 (crédits : Angelos Tzortzinis/AFP).

Un récent rapport de l’ONG Human Rights Watch accuse les forces armées du Burkina Faso de multiples exactions, notamment à l’encontre des Peuls, une ethnie régulièrement accusée de soutenir les djihadistes à travers l'Afrique de l'Ouest. Mais le président Ibrahim Traoré a une explication toute trouvée : l'attaque sous faux drapeau. « C’est ce qu’on appelle la perfidie, explique-t-il. Les terroristes, ils viennent, ils font des massacres dans des endroits, avec souvent nos tenues. Même si on nous dit que c’est l’armée [...], c’est pas nous. Ils mettent nos drapeaux, tous nos insignes et puis ils viennent faire. »

On a découvert son visage un peu poupon le 30 septembre 2022, juché tout sourire sur le toit d’un blindé, sous les vivas de la foule de Ouagadougou. Ce jour-là, le capitaine Traoré menait le deuxième coup d’État militaire de l’année 2022 dans la capitale du Burkina Faso, au prétexte de restaurer la situation sécuritaire catastrophique du « pays des hommes intègres », miné par l’insurrection djihadiste qui ravage le Sahel depuis plus d’une décennie. Bombardé président à seulement 34 ans, plus jeune chef d’État au monde, il promettait un retour rapide des civils aux manettes : « Nous ne sommes pas là pour du pouvoir. En quatre, cinq, six mois, l’ordre est rétabli. » 

Trois ans plus tard, les djihadistes multiplient les attaques et celui qu’on surnomme « IB » est maintenant solidement ancré à la tête d’une junte militaire qui a mis le Burkina Faso au pas. Le modeste capitaine a pris en assurance et, dans des discours de plus en plus grandiloquents, se présente désormais comme le chef de file d’une « révolution progressiste et populaire ». Leader le plus charismatique de l’AES, l’Alliance des États du Sahel, l’union régionale très proche de la Russie formée à l’été 2023 par les juntes militaires au pouvoir au Mali, au Niger et au Burkina Faso, Traoré ne se départit jamais de son uniforme, conservant en permanence son pistolet à la ceinture et ses gants de combat, comme s’il se tenait prêt à partir au front d’un instant à l’autre.

Menacé par l’expansion terroriste, l’apprenti dictateur ne ménage pas ses coups contre un autre ennemi nommé Occident, dont la tête de proue serait la France.

La France en ligne de mire

En juillet 2023, dix mois après sa prise de pouvoir, Ibrahim Traoré secoue le sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg avec son discours fracassant contre les « impérialistes [qui] tirent sur les ficelles ». Une prise de parole qui fait mouche auprès d’une partie de la jeunesse du continent. Galvanisé, le capitaine ne s’est plus départi depuis de sa tunique de défenseur de la souveraineté africaine, ni de sa virulente rhétorique contre les « impérialistes », comprendre l’Occident. En guise d'ennemi principal, la France et « l'ingrat » Emmanuel Macron contre qui il multiplie les piques. À l’occasion d’une visite à Moscou, en mai 2025, Traoré dénonçait ainsi, sur Russia Today, une France qui continuerait « de voir l’Africain comme un sous homme ».

« On ne peut pas enlever à Traoré une forme de courage. Il assume clairement ses positions, sa posture constante contre l’Occident, et ça ça plaît en Afrique, reconnaît Benjamin Roger, journaliste au Monde et spécialiste du continent. Il a le sens de la formule, il est jeune et se met volontiers en avant. C’est difficile à jauger, mais je pense qu’il jouit d’une image positive auprès d'une partie des jeunes en Afrique. » Désormais, le portrait d’IB s’affiche un peu partout dans les rues de Ouagadougou, jusqu’à des maillots de l’équipe nationale de football vendus sur les marchés, et on salue sa « vision » dans toutes les prises de parole devant une caméra. Un véritable culte de la personnalité s’est mis en place au Burkina, incarné par le soutien sans faille des Wayignans, la « Veille citoyenne », des partisans qui se mobilisent par centaines à chaque fois qu’il faut défendre le capitaine, parfois le drapeau russe à la main.

Partout, IB affirme que la corruption a été éliminée et que tous les indicateurs économiques sont au vert au Burkina. À la télévision russe, il promet que ses réformes d’irrigation vont permettre de produire « au moins deux, trois fois dans l’année ». Alors que plus de 40 % de la population burkinabè était touchée par l’insécurité alimentaire en 2022, Traoré proclame lors de ses vœux du Nouvel an 2026 que le pays a « atteint l’autosuffisance alimentaire au cours de l’année 2025 ». Il a lancé une très médiatique politique d’industrialisation et de grands travaux, supervisés par des gradés en treillis, dont les ambitions spectaculaires évoquent les chiffres d’un Gosplan stalinien. La construction de 3 à 5 000 km de routes par an a par exemple été annoncée, quand le Burkina n’en a bitumé que 4 000 en 65 ans. « Le monde entier regarde le Burkina, les Africains regardent le Burkina Faso, qui a dessiné un modèle » affirmait IB dans son allocution pour la fête nationale, « ce combat que nous menons ce n’est pas uniquement pour le Burkina Faso, c’est pour tous les peuples noirs ». Selon les chiffres du FMI pourtant, le taux de croissance du pays n’a pas connu de changement significatif depuis son arrivée au pouvoir. Reste que ce discours volontariste, qui dénote sur le continent, semble susciter un immense enthousiasme dans une partie de la jeunesse africaine et dans la diaspora Afro-descendante.

C’est en ligne que cette popularité trouve le plus d’écho, où se déploie une campagne de propagande d’une ampleur peut-être jamais observée sur le continent. Des myriades de comptes, dont l’authenticité interroge, partagent des vidéos cumulant parfois des dizaines de millions de vues, qui encensent Ibrahim Traoré et fustigent l’Occident. Une part significative de ces contenus apologétiques sont des deepfakes réalisés par intelligence artificielle, qui sont allés jusqu’à mettre en scène Beyoncé, Justin Bieber, Rihanna ou Maître Gims chantant les louanges d’Ibrahim Traoré… « Il m'arrive de voir des vidéos de moi-même en train de parler espagnol ou de parler chinois. Je remercie ceux qui le font, parce qu’ils arrivent à traduire mes discours, mais c’est très dangereux » fait mine de s'inquiéter, en juin 2024, le jeune leader. Si la Russie est montrée du doigt, le gros de cette propagande serait en réalité orchestré directement depuis le Burkina Faso, notamment dans son entourage proche. Le succès est planétaire et la renommée du président burkinabè a largement dépassé les frontières de l’Afrique de l’Ouest francophone : youtubeurs anglophones très suivis, candidat LFI aux municipales, chroniqueur pour AJ+, chanteurs de reggae ou même la superstar de la boxe Anthony Joshua font désormais son éloge.

Mise au pas

« La démocratie, c’est pas pour nous » a assené Ibrahim Traoré dans son interview à la presse le 2 avril dernier. De fait, en plus d’avoir muselé l’opposition et la société civile, dissous les partis politiques, pénalisé les « pratiques homosexuelles » et rétabli la peine de mort, la junte qu'il dirige a mis au pas les médias nationaux, qui foisonnent désormais de reportages musclés à la gloire des forces armées. « La presse burkinabè était l’une des meilleures et les plus indépendantes de la sous-région, explique Benjamin Roger, mais aujourd’hui il n'y a plus rien, plus aucune voix discordante. Plus personne n’ose parler et relayer des informations, il a créé une véritable bulle informationnelle. » Les médias français et occidentaux, que Traoré qualifie, dans la grande tradition populiste, de « médias menteurs », ont quant à eux été bannis : « ils inventent de gros mensonges pour diviser les peuples » se justifie le capitaine au micro de Sputnik en mai 2025, saluant en revanche le travail des médias directement contrôlés par le Kremlin « pour éveiller les consciences ».

IB assume sa proximité avec la Russie, où il s’est rendu au moins deux fois pour rencontrer Vladimir Poutine. Un lien « fraternel », selon ses dires. Assurant que la Russie et le Burkina Faso partagent un « même combat » pour « un monde multipolaire », Traoré épouse à la lettre le discours de Moscou sur la guerre en Ukraine. Une invasion aux relents impérialistes bien réels, que le chef d’État burkinabè préfère qualifier d’« opération spéciale » et de « combat de dénazification », déplorant la « russophobie » d’Ukrainiens qui seraient « manipulés » par les Occidentaux : « ils n’ont pas compris jusqu’aujourd’hui que toute cette manœuvre c’était pour les effondrer et s’accaparer de leurs minéraux critiques » (sic) analyse-t-il sur Sputnik. À l’instar des autres leaders de l’AES, IB accuse d’ailleurs l’Ukraine de soutenir les terroristes au Sahel.

Comme pour masquer son propre échec ? Si Ibrahim Traoré annonce régulièrement des victoires écrasantes et continue d’assurer que « la guerre va finir très vite », l’armée burkinabè peine à juguler la progression des djihadistes. Selon Reuters, le JNIM, groupe terroriste le plus actif, aurait mené près de 500 attaques au Burkina Faso pour la seule année 2025, faisant du pays l’un des plus touchés de la planète par le terrorisme. En une décennie, les violences djihadistes au Burkina ont tué plus de 26 000 personnes et fait deux millions de déplacés. Si les chiffres officiels ne sont guère communiqués par le régime, IB affirme début avril 2026 que ce nombre est tombé à « bien moins d'un million » et promet qu'il n y aura presque plus de déplacés d'ici l'été.

Ibrahim Traoré interviewé sur Sputnik (capture d'écran, mai 2025).

Terrorisme fabriqué

Ibrahim Traoré n’emploie d’ailleurs jamais le terme « djihadistes » pour désigner ceux qui sèment la terreur au Sahel, comme s’il s’agissait d’un tout autre ennemi. « C’est pas du terrorisme en fait, c’est de l’impérialisme, explique t-il en mai 2025. L’objectif pour eux c’est de nous maintenir dans une guerre permanente, qu’on puisse pas se développer et continuer à piller nos richesses ». À longueur de discours, le capitaine-président parle d’une « guerre entretenue » et accuse la France et l’Occident d’armer et de financer les groupes islamistes armés. Un discours colporté depuis plusieurs années par des figures majeures de la mouvance « panafricaniste », comme Kemi Seba ou Nathalie Yamb.

Début janvier, Mahamadou Sana, ministre de la sécurité burkinabè, annonce qu’« une action de déstabilisation du pays » a été déjouée, qui prévoyait notamment l’assassinat du capitaine Traoré. « Une bonne partie du financement provient de la Côte d’Ivoire », précise-t-il. À la télévision nationale, on assure que la France est également impliquée et même qu’Emmanuel Macron a lancé « un plan d’élimination des dirigeants "indésirables" en Afrique ». La source ? Russia Today… Depuis la prise de pouvoir d’IB, c’est au moins la sixième annonce de ce style, avec un scénario souvent similaire : on a stoppé des militaires félons, téléguidés depuis Abidjan − considérée comme la plaque tournante de la « Françafrique » − avec la complicité « de services de renseignement occidentaux » ou même des djihadistes. Accusés de complot, des dizaines de cadres de l’armée burkinabè ont été arrêtés en quelques mois. « Il y a vraiment des gens qui ont essayé de renverser IB, c'est d'ailleurs en partie ce qui a précipité l'arrivée des Russes dans le pays, explique Benjamin Roger. Mais il y a aussi eu des histoires de putsch qui ont été exagérées par le régime pour dire "on complote contre nous". Traoré a tellement fait le ménage à la fois dans l'armée et dans la société civile, qu'aujourd'hui, c'est très verrouillé ».

En septembre 2025, IB accusait la Côte-d’Ivoire d’avoir conclu « un pacte de non-agression » avec les djihadistes. Trois mois plus tard, à la tribune du sommet de l’AES à Bamako, dans un réquisitoire fleuri contre les ennemis de l’intérieur à la « gueule de musaraigne » et les « impérialistes » qui « font tout pour mettre l’Afrique de l’ouest à feu et à sang », il dressait un parallèle avec le Printemps arabe de 2011, laissant sous-entendre qu’il avait été orchestré par ces mêmes « impérialistes ».

Égérie des conspis

Les multiples saillies d’IB ont séduit une partie de l’Internationale complotiste qui, après Kadhafi, Assad, Trump ou Poutine, jette son dévolu sur un nouveau président à poigne. Dès août 2023, Xavier Moreau, ex-militaire français reconverti en propagandiste poutinien, se disait « extrêmement impressionné par le président de la transition au Burkina Faso », un homme « sérieux », véritable exemple « de dignité, de fierté [et] de solidité ». C’est le « nouveau héros du monde multipolaire » constate, le mois suivant, l’énigmatique Franck Pengam, fondateur de Géopolitique Profonde, lui aussi habitué des voyages à Moscou.

Black Bond PTV, compte Twitter ultra-conspi suivi par presque 100 000 personnes, a publié des dizaines de tweets glorifiant un Traoré en lutte contre le « Deep State », alors que la star des influenceurs complotistes Idriss Aberkane s’enthousiasme pour les chiffres invérifiables avancés par le régime burkinabè. En avril 2025, Dieudonné publiait sur sa page X une vidéo de « soutien inconditionnel » à Ibrahim Traoré, qu’il qualifiait de « nouveau héros » qui « redonne espoir » : « je suis au côté évidemment du capitaine Traoré [...] comme j’étais d’ailleurs au côté du colonel Kadhafi dans son bunker ».

La chaîne panafricaine conspi-friendly Afrique Media et plusieurs activistes panafricanistes influents sur les réseaux sociaux font régulièrement l’éloge d’Ibrahim Traoré. Leur chef de file, Kemi Seba, était d’ailleurs reçu à Ouagadougou, en juin 2024, par celui qu’il nomme son « très cher frère ». Au printemps 2025, après l’annonce d’une énième tentative de putsch déjouée, Kemi Seba affiche son soutien total à IB, quand la suisso-camerounaise Nathalie Yamb, sanctionnée par l’Union européenne (UE) pour sa propagande pro-Kremlin, demande que les responsables soient « exécutés sur la place publique ». Le mois suivant, elle sera décorée de l’ordre de l’Étalon, la plus haute distinction du pays. Fin mars 2026, on apprend même sa nomination au Conseil d’orientation de l’Institut des Peuples Noirs-Farafina, « institution panafricaine à vocation scientifique, idéologique et culturelle », relancée par la présidence burkinabè, au côté par exemple de Franklin Nyamsi.

Très suivi en ligne, ce professeur camerounais obsédé par les complots de la « Françafrique », sanctionné en février par la France, où il réside, est également un fervent partisan de Traoré. Tout comme le fantasque Egountchi Behanzin, qui avait notamment qualifié Emmanuel Macron de « marionnette » du CRIF, à l'été 2020. Identifié comme ayant servi d’agent d’influence au groupe Wagner sur le continent africain, visé à son tour par des sanctions de l’UE, Behanzin se fendait en novembre 2025 d’une poignante lettre ouverte au capitaine-président pour lui demander sa protection face aux « persécutions » de « l’impérialisme français ».

Hors de la sphère francophone, l’Américain Jackson Hinkle, superstar de la désinformation, saluait dès novembre 2024, depuis le rassemblement du « Mouvement International Russophile » à Johannesburg, le « leadership courageux » de Traoré et son combat contre « les menaces d'Al-Qaïda et d'autres groupes terroristes soutenus par les États-Unis ». En octobre 2025, Hinkle effectue à son tour le pèlerinage à Ouagadougou, posant fièrement devant la statue du légendaire Thomas Sankara, vêtu d'un tee-shirt à l’effigie de Traoré. Sur les réseaux sociaux, il célèbre les prétendus accomplissements spectaculaires d'IB et déplore que l’Occident ait essayé de le tuer « au moins seize fois ». Une thématique reprise par exemple par George Galloway, ex-député britannique pro-iranien, un temps présentateur sur Russia Today, qui estimait en avril 2025, dans son propre talk-show que « la France comme les États-Unis sont clairement déterminés à le tuer », parce qu’il « gouverne réellement pour l’intérêt de son propre peuple et non pour celui de l’Empire ».

De l’aveu même de Galloway, ses vidéos sur le jeune capitaine sont celles qui ont fait les meilleurs scores sur les réseaux sociaux. Preuve que le phénomène Ibrahim Traoré est probablement loin de s’éteindre.

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à propos de l'auteur
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Martin Beraud
Martin Beraud est documentariste free lance. Il s'occupe notamment de la réalisation de l'émission « Les Déconspirateurs ».
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