
Un festival de désinformation médicale. Dimanche dernier, sur CNN, Robert F. Kennedy Jr s'est livré à plusieurs allégations fausses ou trompeuses sur les vaccins, le VRS, la rougeole ou encore l'origine du Covid-19. Bien qu'il n'existe pas de consensus scientifique sur l'origine du SARS-CoV-2, il a répété la version officielle imposée par l'administration Trump, à savoir que ce virus proviendrait de recherches dites de « gain de fonction ». RFK Jr a déclaré vouloir mettre fin à ces expériences qui consistent à modifier des agents pathogènes en laboratoire, ajoutant que « la maladie de Lyme [provenait] presque certainement de ce type de recherches ».
Une phrase moins anodine qu'il n'y paraît puisqu'elle accrédite une thèse que le secrétaire à la Santé américain, et avec lui Kris Newby, Tucker Carlson, Shadow of Ezra et tout un pan de la complosphère internationale, l'infectiologue français Christian Perronne en tête, propagent depuis des années : la maladie de Lyme (ou borréliose de Lyme) serait une arme biologique créée artificiellement, au sein du Plum Island Animal Disease Center, un laboratoire P3 spécialisé dans l'étude de la fièvre aphteuse et du virus de la peste porcine africaine. Seul problème : les données scientifiques disponibles et la chronologie contredisent ce scénario.
Une bactérie vieille d'au moins 60 000 ans
La maladie de Lyme est provoquée par une bactérie appelée Borrelia burgdorferi. Transmise par la piqûre de certaines tiques, celle-ci tire son nom de Willy Burgdorfer, qui l'a identifiée en 1982 après qu'elle a été décrite cliniquement en 1975 pour la première fois à Lyme, Old Lyme et East Haddam, dans le Connecticut.
Le laboratoire de Plum Island étant situé dans l'État de New York, limitrophe du Connecticut, cette coïncidence géographique a suffi pour qu'un juriste américain, Michael C. Carroll, en fasse la preuve d'un scandale d'État dans un livre publié en 2004, Lab 257: The Disturbing Story of the Government's Secret Germ Laboratory. Toutefois, ce scénario implique que la Borrelia burgdorferi soit apparue après l'ouverture du laboratoire en 1954. Or, la bactérie a été prélevée sur deux souris à pattes blanches collectées à Cape Cod soixante ans plus tôt, en 1894. Elle est également présente dans des tiques collectées à Long Island dans les années 1940. De plus, comme l'écrivent Durland Fish, président de l'American Lyme Disease Foundation, et Alan G. Barbour, auteur de Lyme Disease: Why It's Spreading, How It Makes You Sick, and What To Do About It (Johns Hopkins University Press, 2015) :
« La maladie de Lyme, sous d'autres noms, était manifestement présente en Europe depuis au moins le début du XXe siècle, soit plusieurs décennies avant qu'elle ne soit identifiée pour la première fois comme une nouvelle maladie en Amérique du Nord. En Suède, l'agent responsable de la maladie de Lyme a été isolé à partir d'éruptions cutanées chroniques apparues des années avant qu'il ne soit détecté chez certaines tiques de New York. Par la suite, les causes de la maladie de Lyme ont été identifiées chez les tiques et les mammifères, ainsi que chez des patients en Chine, au Japon, en Corée et en Russie. Pourquoi aurait-on eu besoin d'une nouvelle arme biologique transmise par les tiques si l'infection était déjà présente dans de nombreuses régions du monde ? »
La génétique permet de remonter encore plus loin. En 2017, une équipe de l'université Yale a séquencé près de cent cinquante génomes de Borrelia burgdorferi et reconstitué son arbre évolutif. Résultat : la bactérie est présente en Amérique du Nord depuis au moins... 60 000 ans. En d'autres termes, elle y circulait bien avant l'invention du premier tube à essai et l'arrivée des premiers humains sur le continent américain.
Comment expliquer alors l'augmentation du nombre de cas de maladie de Lyme dans la seconde moitié du XXe siècle ? Fish & Barbour expliquent que cela est directement lié à la reforestation et à l'augmentation subséquente des populations de cerfs, les hôtes naturels de la tique du cerf, responsable de la transmission de la borréliose :
« La maladie de Lyme s'est lentement propagée vers les États voisins à mesure que les forêts se régénéraient et que les cerfs et les tiques réapparaissaient dans leurs anciens habitats. Cette propagation a été bien documentée depuis la découverte initiale de l'agent pathogène de la maladie de Lyme, il y a plus de quarante ans. C'est ce même processus de reboisement de zones auparavant consacrées à l'agriculture et à l'industrie qui explique l'augmentation et la propagation de la bactérie responsable de la maladie de Lyme et des tiques qui la transmettent en Europe. »
Les chercheurs de Yale soulignent en outre que « l'émergence récente de la maladie de Lyme chez l'homme reflète probablement des changements écologiques − le changement climatique et les modifications de l'occupation des sols au cours du siècle dernier − plutôt qu'une évolution de la bactérie. »
Une souche de la bactérie aurait-elle pu être modifiée artificiellement en laboratoire puis relâchée, délibérément ou accidentellement ? Ce scénario se heurte au fait que les lignées nord-américaines de la bactérie sont anciennes et déjà largement diversifiées, et que les chercheurs n'ont pas repéré la signature génétique d'une population bactérienne nouvelle apparue dans la seconde moitié du XXe siècle.
Le laboratoire de Plum Island n'a jamais travaillé sur Lyme
Le laboratoire de Plum Island a été créé par le ministère américain de l'Agriculture pour étudier les maladies du bétail venues de l'étranger. Il indique n'avoir jamais mené de recherche sur Lyme. Le département de la Sécurité intérieure (DHS), qui en est aujourd'hui le ministère de tutelle, décrit une activité historique tournée vers la protection du cheptel contre les maladies animales transfrontalières.
Récapitulons : en janvier 2024, dans un épisode de son propre podcast consacré aux « armes biologiques et à la maladie de Lyme », RFK Jr affirmait que celle-ci était « très probablement une arme militaire », en la reliant explicitement à Plum Island et à des expérimentations sur les tiques. Un an plus tard, lors de son audition de confirmation au Sénat, à une question du démocrate Michael Bennet lui demandant s'il avait bien soutenu que Lyme était vraisemblablement une arme biologique, RFK Jr concédait : « Je l'ai probablement dit ». Le lendemain pourtant, pressé par le républicain Bill Cassidy de dire s'il souscrivait toujours à cette thèse, il faisait volte-face : « Je n'ai jamais cru ça ». Il ajoutait qu'il n'avait jamais affirmé « de manière définitive » que la maladie de Lyme avait été créée en laboratoire.
Dix-huit mois plus tard, devant les téléspectateurs de CNN, l'homme qui dirige la politique de santé publique des États-Unis et fait partie du même gouvernement que Markwayne Mullin, secrétaire à la Sécurité intérieure (qui chapeaute Plum Island), juge la thèse d'une conception de la bactérie en laboratoire « presque certaine »...
Voir aussi :













