Par Eliot Higgins

Une du « Welt am Zeitung » (l’édition dominicale de « Die Welt ») du 25 juin 2017.

[Conspiracy Watch propose en exclusivité une traduction en français d’un texte publié hier sur Bellingcat. Merci à l’auteur et à la rédaction du site de nous autoriser à le reproduire ici en intégralité.]

Le 25 juin 2017, le journal allemand Die Welt a publié le dernier article de Seymour Hersh contestant le récit « mainstream » autour de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun (Syrie) le 4 avril 2017. L’attaque, où du gaz sarin a été largué contre la population locale par l’armée de l’air syrienne, a conduit le président Trump à décider de lancer en représailles des missiles de croisière sur une base aérienne syrienne.

Comme pour ses autres articles récents, Hersh a présenté une version alternative des événements, affirmant que la version communément admise des faits était fausse. Et, comme pour ces autres articles récents, Hersh s’est basé sur un petit nombre de sources anonymes, n’a présenté aucune autre preuve à l’appui de sa thèse, et a ignoré ou rejeté les preuves qui vont à l’encontre du récit alternatif qu’il essayait de construire.

Ce n’est pas la première attaque chimique en Syrie pour laquelle Hersh propose un contre-récit basé sur une poignée de sources anonymes. Dans ses longs articles pour la London Review of Books, « Whose sarin? » et « The Red Line and the Rat Line« , Hersh a fait valoir que l’attaque au gaz sarin du 21 août 2013 à Damas était en fait une attaque sous faux drapeau destinée à précipiter les Etats-Unis dans un conflit avec la Syrie. Cette affirmation a été pulvérisée après examen approfondi et a beaucoup dépendu d’une absence de prise en compte des preuves autour des attaques, d’une ignorance des complexités relatives à la production et au transport du gaz sarin, et d’un manque de compréhension des faits les plus solidement établis à propos des attaques.

Avec le dernier article de Hersh, ce type de comportement s’est répété. Il apparaît que la quasi totalité de l’article repose sur une source anonyme, décrite comme « un senior adviser [conseiller confirmé – ndt] de la communauté américaine du renseignement, qui a occupé des postes de haut rang au Département de la Défense et à la CIA ». De même que dans ses précédents articles, les détails de l’attaque tels que décrits par sa source vont à l’encontre de toutes les autres preuves présentées par un éventail d’autres sources.

Quel est donc ce scénario décrit par la source de Hersh, et en quoi contredit-il d’autres affirmations ? Hersh prétend que « les Syriens auraient ciblé un lieu de rencontre entre plusieurs responsables djihadistes le 4 avril en utilisant une bombe guidée fournie par les Russes, équipée avec des explosifs conventionnels ». Cette attaque aurait mené à la libération de produits chimiques, dont du chlore, mais pas du sarin, ce qui aurait causé un grand nombre de victimes ce 4 avril. La source de Hersh est capable de fournir beaucoup d’informations sur la cible, prétendant que des renseignements quant au lieu auraient été partagés avec les Américains préalablement à l’attaque.

Sa source décrit le bâtiment visé comme « un bâtiment en béton de deux étages dans la partie nord de la ville », doté d’un sous-sol abritant « des missiles, des armes et des munitions, ainsi que des produits pouvant être distribués gratuitement à la population, entre autres des médicaments et des détergents à base de chlore utilisés pour traiter les corps des morts avant inhumation ». Selon la source de Hersh, l’étage au-dessus était « un lieu de rencontre établi » et « une installation en dur équipée de dispositifs de sécurité, d’armes, de matériel de communication, de dossiers et d’un centre cartographique ».

La source poursuit en affirmant que la Russie aurait attentivement surveillé le lieu, affirmant qu’il serait utilisé comme point de rencontre djihadiste et surveillant l’endroit avec « un drone pendant des jours », confirmant son utilisation et l’activité autour du bâtiment. Selon la source, la cible aurait été touchée à 6h55 du matin le 4 avril, et une Bomb Damage Assessment [une évaluation des dommages causés par le bombardement – ndt] par l’armée américaine aurait établi qu’une bombe syrienne de 500 livres [environ 227 kg – ndt] « a déclenché une série d’explosions secondaires, qui auraient pu générer un immense nuage toxique qui se serait propagé au-dessus de la ville, formé par la libération d’engrais, de désinfectants et d’autres produits stockés dans le sous-sol, son effet étant amplifié par l’air dense du matin, qui aurait retenu les émanations près du sol ».

A ce stade, il n’est pas inutile d’examiner les déclarations faites par les gouvernements syrien et russe en réponse aux accusations affirmant que la Syrie aurait largué du gaz sarin sur Khan Cheikhoun. Walid Muallem, le ministre des Affaires étrangères de la Syrie, déclara dans une conférence de presse deux jours après l’attaque que le premier raid aérien avait été mené à 8h30 du matin heure locale, attaquant « un dépôt d’armes avec des armes chimiques appartenant au Front al-Nosra ». A l’époque, des observateurs avaient déjà noté que l’horaire de l’attaque allégué intervenait des heures après les premiers signalements de victimes, et que les deux horaires contredisent l’heure de 6h55 du matin avancée par la source de Hersh, ainsi que l’horaire sensiblement différent fourni par le Pentagone, approximativement entre 6h37 et 6h46 du matin, heure locale. Ce n’est pas tout : le ministère syrien des Affaires étrangères a également décrit la cible comme étant un dépôt d’armes chimiques, et non un lieu de réunion avec d’autres produits entreposés dans le sous-sol.

Carte issue du Pentagone retraçant la trajectoire de vol de l’avion qui a attaqué Khan Cheikhoun.

La Russie a également publié sa propre version des faits. Le site russe Sputnik écrivait :

« Selon Konachenkov [le porte-parole du ministère russe de la Défense – ndt], mardi, « de 11h30 à 12h30, heure locale [de 8h30 à 9h30 GMT], l’aviation syrien a mené des frappes dans la banlieue orientale de Khan Cheikhoun contre un grand entrepôt de munitions et d’équipement militaire utilisés par les terroristes ».

Konachenkov a déclaré que des munitions d’armes chimiques ont été livrées en Irak par des  miliciens depuis cet entrepôt.

Konashenkov a ajouté qu’il y avait, sur le territoire de cet entrepôt, des ateliers de fabrication de bombes remplies de substances toxiques. Il a noté que ces munitions contenant des substances toxiques étaient également utilisées par des miliciens à Alep. »

Ces affirmations s’accordent avec celles de son allié syrien, mais pas avec celles de Hersh et de sa source. Face aux allégations d’utilisation d’armes chimiques, ni la Russie ni la Syrie ne mentionnent avoir ciblé « un point de rencontre djihadiste ». Elles décrivent le lieu comme un « vaste entrepôt » dans « les environs méridionaux de Khan Cheikhoun », et non comme un « bâtiment en béton de deux étages dans la partie nord de la ville » avec des « dispositifs de sécurité, des armes, du matériel de communication, des dossiers et un centre cartographique ». De fait, le seul point commun entre le récit de Hersh et les récits russe et syrien concerne le fait que c’est un appareil syrien qui a effectué le bombardement.

En outre, ni la Syrie ni la Russie n’ont présenté de preuve pour étayer leurs affirmations. Si, comme le prétend Hersh, la Russie avait surveillé le site avec « un drone pendant des jours », elle disposerait non seulement de la localisation précise du site bombardé, mais également d’images du site. Or, la Syrie comme la Russie ne sont pas parvenus à présenter publiquement ne serait-ce qu’une seule image de l’endroit, de même qu’elles n’ont fourni aucun détail sur sa localisation. Si cela avait été le cas, il aurait été possible de vérifier facilement sur Terraserver – qui possède des images satellite de Khan Cheikhoun avant et après la date de l’attaque – si le site avait été bombardé. De concert avec la Russie et la Syrie, la source de Hersh semble incapable de fournir la localisation exacte du site de l’attaque, malgré l’apparente connaissance approfondie qu’elle semble en avoir.

En ignorant le fait que la version des événements décrite par Hersh va à l’encontre des récits rapportés de tous les côtés, les déclarations relatives à l’exposition aux produits chimiques sont aussi intéressantes à examiner. Hersh se réfère à « une Bomb Damage Assessment (BDA) » de l’attaque par l’armée américaine. Une évaluation à propos de laquelle il ne fournit aucune source et qui décrirait « une série d’explosions secondaires, qui aurait pu générer un immense nuage toxique qui se serait propagé au-dessus de la ville, formé par la libération d’engrais, de désinfectants et d’autres produits stockés dans le sous-sol ». Les symptômes des victimes sont décrits comme « cohérents avec la libération d’un mélange de produits chimiques, dont du chlore et des organophosphorés utilisés dans de nombreux engrais, pouvant causer des effets neurologiques similaires à ceux du sarin ». Il convient ici de signaler que les organophosphorés sont utilisés comme pesticides, et non comme engrais. On ne sait pas si cette erreur est due à Hersh lui-même ou à sa source anonyme. Toujours est-il que ce n’est pas la seule erreur factuelle du rapport, puisque Hersh affirme qu’un SU-24 a été utilisé dans l’attaque, et non un SU-22, comme l’affirment toutes les autres sources, dont le gouvernement américain [les SU-22 et SU-24 sont des avions de combat de fabrication russe utilisés par l’armée de l’air syrienne – ndt].

Bien que Hersh semble croire que le gaz sarin n’a pas été utilisé dans l’attaque, d’autres sources – et non des moindres – ne sont pas du même avis. Parmi elles, l’OPCW [l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques – ndt], a qui a été confiée la mission d’enquêter sur l’attaque. Le 19 avril 2017, l’OPCW a publié une déclaration de son directeur général, l’ambassadeur Ahmet Üzümcü, décrivant les résultats des analyses des échantillons prélevés sur les victimes de l’attaque, vivantes et mortes. On peut y lire ceci :

« Les résultats de ces analyses, effectuées par quatre laboratoires désignés par l’OPCW, révèlent une exposition à du sarin ou à une substance similaire au sarin. Des détails supplémentaires sur ces analyses seront rendus public mais les premiers résultats déjà obtenus sont incontestables. »

Un rapport ultérieur de l’OPCW, daté du 19 mai, fournit de plus amples analyses des échantillons du site, dont des animaux morts sur place, et des échantillons environnementaux. Des traces de sarin ou de substances similaires au sarin ont été détectées dans beaucoup d’échantillons, de même que des produits de dégradation du sarin, et du sarin lui-même ont été détectés dans au moins deux échantillons.

Annexe 3 du rapport de l’OPCW daté du 19 mai 2017

Ces résultats sont cohérents avec les renseignements publiés par le gouvernement français :

« Les analyses réalisées par les experts français sur des échantillons environnementaux, prélevés à l’un des points d’impact de l’attaque chimique survenue à Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017, révèlent la présence de sarin, d’un produit secondaire spécifique (le diisopropylméthylphosphonate – DIMP), formé lors de la synthèse de sarin à partir d’isopropanol et de DF (difluorure de méthylphosphonyle), et d’hexamine. L’analyse des échantillons biomédicaux montre également qu’une victime de Khan Cheikhoun, dont le sang a été prélevé en Syrie le jour même de l’attaque, a été exposée au sarin. »

De multiples sources, qui se fondent sur ce rapport et d’autres, affirment que du sarin a été utilisé dans l’attaque, malgré ce qu’en dit Hersh, pour qui des produits chimiques auraient été accidentellement libérés. Le fait que Hersh ne se réfère à aucun de ces rapports révèle, au mieux, la négligence grossière d’informations essentielles relatives à la nature de l’attaque et, au pire, la méconnaissance délibérée d’informations contredisant le récit qu’il tente d’échafauder.

Pour en revenir au lieu de l’attaque, cette ignorance ou cette méconnaissance d’informations contradictoires est tout aussi apparente. Des documents relevant du domaine public daté du jour de l’attaque, de même que les analyses des images satellite effectuées par des sources diverses (dont cet excellent article du New York Times) pointent systématiquement vers les mêmes sites d’impacts, dont l’un est le cratère spécifique présenté comme la source de la libération de sarin le jour de l’attaque. Aucun de ces éléments ne pointe vers la structure décrite par Hersh, et il n’existe aucune preuve qu’un quelconque site, semblable à ce qui a été décrit par Hersh, aurait été attaqué. Des journalistes ont visité la ville peu de temps après l’attaque, et nul n’a fait mention d’un lieu tel que celui décrit par Hersh.

D’aucuns pourraient rétorquer que tous les individus et les groupes sur le terrain, tous les docteurs s’occupant des victimes, et chaque personne à laquelle les journalistes présents sur le terrain ont parlé auraient simplement omis de mentionner le lieu décrit par Hersh, mais il existe un moyen très simple de clarifier ce point. N’importe qui peut accéder aux images satellites de la ville avant et après la date de l’attaque grâce à Terraserver ; la source de Hersh doit simplement fournir les coordonnées du bâtiment attaqué, et n’importe qui possédant une connexion internet pourra regarder le lieu exact, et voir le bâtiment détruit. Un moyen simple pour Hersh et Die Welt de préserver leur réputation.

(Traduction française : Norma Mabowitz pour Conspiracy Watch)

L’auteur :

Elliot Higgins est le fondateur du collectif Bellingcat et du Brown Moses Blog. Il s’intéresse aux armes utilisées dans le conflit syrien et aux outils et techniques d’investigation en open source.

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