C’était il y a quatre ans. Une semaine après le début des manifestations contestant la réélection du président Ahmadinejad, une étudiante iranienne, Neda Agha-Soltan, est abattue d’une balle en pleine poitrine à Téhéran. Les images de la mort de la jeune femme suscitent rapidement une vague mondiale d’émotion et d’indignation que le régime des mollahs tente d’endiguer… en criant au “complot”.

Samedi 20 juin 2009. Depuis une semaine, les Iraniens sont dans la rue par centaines de milliers. Les manifestants protestent contre les irrégularités qui ont entaché le scrutin présidentiel (taux de participation supérieur à 100 % dans plusieurs dizaines de villes du pays, système des «urnes mobiles», retards dans la livraison des bulletins de vote, etc.) et qui ont fait élire officiellement pour une seconde fois, avec plus de 60 % des suffrages, l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad.

Avenue Karegar, à Téhéran, Neda Agha-Soltan descend d’une voiture, au milieu de la foule des protestataires qui manifestent à nouveau ce jour-là. La jeune fille est âgée de 26 ans. Elle est accompagnée de son professeur de musique, Hamid Panahi (elle prend des cours de piano). En face, policiers anti-émeute et miliciens bassidji sont chargés de la répression. Soudain, des coups de feu éclatent. Neda s’effondre, touchée par une balle reçue en pleine poitrine. Hamid Panahi et un médecin qui se trouvait là, Arash Hejazi, tentent de la secourir. Ils l’allongent sur le sol, essayent de stopper l’hémorragie. En vain. Selon le Dr. Hejazi, qui témoignera quelques jours plus tard sur la BBC, Neda est morte en une ou deux minutes.

Des manifestants empoignent un individu qu’ils pensent avoir identifié comme étant le tireur. Ils le désarment et lui confisquent sa carte d’identité. Son nom : Abbas Kargar Javid. Il est membre des bassidji. Pris à partie, il aurait déclaré qu’il ne voulait pas tuer la jeune fille. On le laisse prendre la fuite. Sa carte d’identité sera diffusée plus tard sur internet. Neda, elle, a été transportée dans une voiture et conduite à l’hôpital Shariati, où son décès est prononcé.

Une vidéo amateur de la mort de Neda est mise en ligne sur la Toile. Les images de la jeune fille couchée par terre, les yeux révulsés, gisant dans son sang, font le tour du monde. Neda devient – bien malgré elle – l’icône de la «Révolution verte».

Confusion

Le soir même, le portrait d’une autre jeune femme est mêlé par erreur aux images de la mort de Neda Agha-Soltan. Des internautes ont cru bien faire en copiant la photo du profil Facebook d’une dénommée Neda Soltani, la confondant avec la Neda tuée avenue Karegar. Les deux Neda n’ont rien à voir l’une avec l’autre mais, tandis que la machine médiatique s’emballe, ne tenant aucun compte des demandes de rectification de Neda Soltani, le pouvoir iranien essaie de tirer profit de la confusion pour discréditer l’authenticité des images diffusées sur Internet. Les services de renseignements iraniens font pression sur Neda Soltani pour qu’elle déclare « face à une caméra qu’elle est la fille de la photo et que l’ambassade grecque a fait circuler le portrait de son visa en la faisant passer pour une victime dans le but de nuire à l’Iran ». Elle refuse. Menacée puis placée en liberté provisoire, elle quitte clandestinement le pays pour s’exiler en Europe. Elle y vit toujours.

Le régime iranien prend en effet très tôt conscience du tort que les images de la mort de Neda Agha-Soltan peuvent lui causer. Selon l’ONG Human Rights Watch, les autorités obligent les parents de Neda à inhumer leur fille en privé, sans qu’il ait été procédé préalablement à une autopsie ou qu’une enquête soit ouverte (le bassidji Abbas Kargar Javid ne sera jamais inquiété). Le fiancé de Neda, Caspian Makan, est placé en détention pour avoir eu le tort de répondre librement aux questions de la presse étrangères au sujet du drame. Après avoir été contraint de revenir sur ses propos, il fuira l’Iran et s’installera au Canada. Le Dr. Arash Hejazi est lui aussi contraint de s’exiler rapidement. On oblige Hamid Panahi, le professeur de musique, à expliquer sur un plateau de télévision qu’il n’a jamais vu ce qu’il a dit avoir vu. Les proches de Neda sont quant à eux menacés de représailles dans le cas où l’un d’entre eux s’aviserait de contester la version officielle.

Dans les jours qui suivent, cette « version officielle » est martelée ad nauseam par la plupart des responsables iraniens et par les médias inféodés au régime :
• les seuls et vrais responsables du drame sont les « ennemis » de l’Iran ;
• les forces de sécurité gouvernementales n’y sont pour rien (elles n’auraient pas été équipées d’armes à feu…) ;
• la mort de Neda Agha-Soltan est une « manipulation », une mise en scène montée de toutes pièces pour ternir l’image du pouvoir.
Le régime va jusqu’à suggérer « que Neda s’est engagée dans une mission suicide – qu’elle a provoqué sa propre mort pour déstabiliser l’Etat » comme le souligne le journaliste franco-iranien Armin Arefi, auteur de Dentelles et tchador : avoir 20 ans à Téhéran (Pocket, 2009).

Naissance d’une théorie du complot

Le 25 juin, interviewé par la CNN hispanophone, l’ambassadeur d’Iran au Mexique, Mohammad Hassan Ghadiri, suggère pesamment que la CIA ou des groupes terroristes pourraient être impliqués dans la mort de Neda (1), évoquant une balle retrouvée dans la tête de Neda alors qu’elle a été touchée à la poitrine.

Neda Agha-Soltan : retour sur une théorie du complot

Le même jour, le journal ultra-conservateur Vatan Emrooz accuse le correspondant de la BBC à Téhéran, Jon Leyne, qui a été expulsé du pays quelques jours plus tôt au motif qu’il aurait diffusé des « fausses nouvelles » (lire : Iran : la théorie du complot ”étranger” comme moyen de diversion), d’avoir rien moins qu’« embauché un voyou et l’avoir payé afin de tuer quelqu’un pour son documentaire ». Citant l’agence de presse semi-officielle Fars, plusieurs journaux iraniens rapportent au même moment qu’une enquête aurait « montré qu’une personne a ouvert le feu sur plusieurs personnes rue Karegar avec une arme de contrebande et que l’une des balles a atteint Neda Salehi (Agha-Soltan) dans le dos » (sic).

Dans son sermon du vendredi 26 juin, l’ayatollah Ahmad Khatami, membre influent de l’Assemblée des Experts, explique que Neda a en réalité été assassinée par les manifestants :

« Les preuves et les indices montrent qu’ils ont fait ça eux-mêmes et ont déclenché la propagande contre le système. Je dis ici que ces médias mensongers doivent savoir que l’épreuve va se terminer et que la honte retombera sur eux ».

Trois jours plus tard, une lettre du président Mahmoud Ahmadinejad ordonnant l’ouverture d’une enquête judiciaire est rendue publique par l’agence de presse Isna. Comme « vous le savez, écrit Ahmadinejad, une citoyenne iranienne, Neda Agha-Soltan, a été tuée par balle de manière suspecte par des inconnus dans les rues de Téhéran. En tenant compte de tout ce qui a été dit autour de cet incident douloureux, du chantage des médias étrangers et d’autres nombreux signes, l’intervention des opposants et des ennemis pour utiliser politiquement [cette affaire – ndlr] et ternir l’image de la République islamique apparaît évidente ».

Le 1er juillet 2009, le chef de la police iranienne, le général Ismail Ahmadi-Moghaddam, déclare sur la chaîne de télévision d’Etat iranienne PressTV que « la mort de Neda Agha-Soltan est un scénario sans rapport avec les émeutes de Téhéran ». Selon lui, c’est Arash Hedjazi, le médecin réfugié en Angleterre, qui est l’auteur de la manipulation. Il va jusqu’à prétendre que Arash Hedjazi est recherché par Interpol… ce qu’Interpol démentira dès le lendemain.

Peu après, le directeur de l’IRIB (l’audiovisuel d’Etat iranien) soutient que les images de la mort de Neda sont des « faux » réalisés par la BBC et par CNN.

Neda Agha-Soltan : retour sur une théorie du complot

Comble du cynisme, la Fondation iranienne des Martyrs et des Vétérans – créée par le gouvernement pour venir en aide aux familles des martyrs tombés pour la République islamique – annonce le 17 octobre 2009 que Neda Agha-Soltan pourrait être proclamée « martyr » s’il était prouvé qu’un ennemi de l’Etat a provoqué sa mort : « Les images, déclare le président de la Fondation, semblent montrer que la mort de Neda Agha-Soltan fut le résultat d’un complot fomenté par des opposants et des ennemis. Si cela est confirmé par le Ministère du Renseignement et de la Sécurité nationale, sa famille doit être en quelque sorte prise en charge par la Fondation ».

Neda Agha-Soltan ? Une “comédienne” pour les médias de la République islamique

C’est la diffusion, en janvier 2010, d’un reportage de PressTV qui va fixer les grandes lignes de la théorie du complot sur la mort de Neda. Selon PressTV, « des preuves médico-légales et des déclarations de responsables de la sécurité montrent que Neda n’a pas été tuée de la manière montrée dans les médias occidentaux. Neda a en fait été tuée après avoir joué un rôle dans un complot dont les fausses images ont été diffusées encore et encore ». L’argumentaire conspirationniste présenté dans le documentaire suggère que la jeune fille a dans un premier temps pulvérisé du faux sang sur son propre visage et qu’elle a été tuée par la suite par les deux hommes qui, croyait-on, avaient tenté de la secourir – son professeur de piano et le Dr. Hejazi. PressTV insinue clairement que le Dr. Hejazi fait partie d’une machination visant à faire porter le chapeau au gouvernement iranien… et que Neda jouait la comédie.

Mais il manquait encore un dernier ingrédient à cette théorie du complot : l’implication de l’« entité sioniste ». Il lui est fourni par la visite en Israël de l’ex-petit ami de Neda, Caspian Makan, à l’invitation d’une chaîne de télévision au mois de mars 2010. PressTV ne manque pas de relayer l’événement, non sans préciser que, pour les autorités iraniennes, la mort de Neda est un meurtre prémédité « organisé par les services secrets US et israéliens ».

Quelques mois plus tard, en décembre 2010, le secrétaire général du Conseil des droits de l’homme iranien, Mohammad-Javad Larijani – qui est aussi un proche du Guide suprême Ali Khameneienfonce le clou dans une interview au magazine Newsweek. Il y accuse explicitement les services secrets britanniques d’avoir commandité l’assassinat de Neda (2) :

«
Nous avons une indication très forte que la Grande-Bretagne a été impliquée dans la violence après l’élection à Téhéran, à travers non seulement une énorme activité médiatique, mais aussi dans une action très claire et très concrète. La pauvre Neda Agha-Soltan a été assassinée de sang-froid, et nous avons une forte présomption que la personne qui a commis ce crime est un agent du MI6. En moins de 24 heures, il a pris les images et est retourné directement à Londres. Ce n’est pas une supposition. Cette position est étayée par un grand nombre de faits. Nous demandons à ce que cette personne soit rapatriée et comparaisse dans le cadre d’une enquête criminelle, mais le gouvernement du Royaume-Uni refuse »
.

Neda Agha-Soltan : retour sur une théorie du complot

Le web conspirationniste, pas en reste

Naturellement, la complosphère a emboîté le pas de la propagande complotiste iranienne. Ainsi, Pierre Dortiguier (3), un professeur de philo à la retraite qui intervient régulièrement sur les médias d’Etat iraniens, soutient sur le site conspirationniste Géopolintel.fr que Neda Agha-Soltan est une « victime de l’agression américaine » et qu’elle a été « touchée à distance d’une seule balle au cœur par visée optique ».

La boutique en ligne de Kontre-Kulture, la maison d’édition fondée par Alain Soral et consacrée, entre autre, à rééditer les grands classiques de la littérature antisémite, propose dans son catalogue un ouvrage intitulé Iran, le mensonge (Diffusion International Edition, 2010). Son auteur, Gilles Lanneau, est paysagiste de profession… Il consacre un chapitre de son livre à développer la théorie du complot sur la mort de Neda Agha-Soltan, reprenant la thèse d’une manipulation occidentale. Pour situer le personnage, il convient de préciser qu’à l’instar de Thierry Meyssan, Gilles Lanneau nie l’existence de la peine de mort par lapidation en Iran.

Thierry Meyssan dont le site, le Réseau Voltaire, a publié, pas plus tard que le 1er mars 2013 sous la plume de Laurent Guyénot, un texte reprenant à son compte tous les arguments développés dans le documentaire diffusé par PressTV en 2010 : le visionnage image par image de la vidéo de la mort de Neda montrerait que la jeune fille a eu le réflexe de mettre sa main à terre pour amortir sa chute, ce qui constituerait la « preuve qu’elle n’a pas été blessée par balle » ; son visage aurait été « ensanglanté au moyen d’une poche de sang insuffisamment dissimulée dans la paume de la main » ; Neda aurait été « tuée pas ses “amis” durant son transport à l’hôpital » ; etc.

La répression du soulèvement iranien de 2009 aura fait plus de 70 morts selon l’opposition iranienne et 36 selon les autorités.

Notes :
(1) Les propos de Mohammad Hassan Ghadiri ont été intégralement retranscrits sur le site du Los Angeles Times. En voici une brève traduction : « Si la CIA veut tuer quelqu’un et attribuer ça à des éléments du gouvernement, et bien alors, le choix d’une fille serait quelque chose de bon pour eux parce que cela aurait un impact bien plus grand. (…) Nous disons que la balle qui a été trouvée dans sa tête n’était pas une balle que vous pouvez trouver en Iran. Il y a des balles que la CIA et les groupes terroristes utilisent. Bien sûr, ils s’attendaient à ce que le sang coule dans ces manifestations et alors ils ont pu attribuer à la République islamique. C’est le genre d’actes dont la CIA est coutumière dans divers pays. (…) Je ne dis pas que c’est la CIA qui a fait ça. Il y a d’autres groupes. Cela peut venir de services secrets, ça peut être la CIA, ça peut être les terroristes ».
(2) Le journaliste Armin Arefi explique que « Larijani désignait en fait Arash Hejazi, médecin présent sur la vidéo (en T-Shirt blanc) qui a tout tenté pour sauver la vie de la jeune Iranienne, avant de fuir le pays et de trouver asile au Royaume-Uni ». Il rappelle également que Mohammad Javad Larijani a fustigé la vague de protestations occidentales contre la peine de lapidation prononcée à l’encontre de l’Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani.
(3) Pierre Dortiguier est un adepte du « récentisme ». Proche d’Egalité & Réconciliation, l’association d’Alain Soral, il a contribué à l’ouvrage collectif Le 11-Septembre n’a pas eu lieu (Le retour aux sources, 2011), qui réunit la fine fleur de la mouvance complotiste (Alain Soral, Salim Laïbi, Hubert Marty-Vrayance, Alexis Kropotkine, Johan Livernette, Léon Camus, etc.). Il a également préfacé le livre de Salim Laïbi (alias Le Libre Penseur), La Faillite du monde moderne (Fiat Lux, 2012). Dortiguier a signé de nombreux textes sur Géopolintel.fr, un site où interviennent également Léon Camus (du journal d’extrême droite Rivarol) et Jean-Michel Vernochet. Le texte de Dortiguier affirmant que Neda a été assassinée par les Américains est daté du 7 novembre 2009. Il a été repris sur le blog du site Mecanopolis.