Les fausses nouvelles russes ne sont pas une nouveauté. Qui n’a jamais entendu la rumeur selon laquelle le SIDA était une maladie tout droit sortie d’un laboratoire secret américain ? Ce mythe n’est pas apparu spontanément. Il a été fabriqué et diffusé à travers le monde dans un but politique. C’est le fruit de l’une des opérations de désinformation les plus mortifères de l’histoire du XXème siècle.

C’était il y a trente ans. En octobre 1987, au terme d’une campagne de propagande internationale de plus de quatre ans, l’Union soviétique abandonne officiellement l’opération Infektion. Le virus du SIDA s’était propagé en Russie et les Américains firent d’une cessation totale de cette opération de désinformation pilotée par le KGB une condition préalable à toute coopération scientifique avec les Russes.

En quoi consistait l’opération Infektion ? Une étude de l’historien militaire américain Thomas Boghardt publiée en 2009 retrace l’affaire en détails. Au début des années 1980, l’épidémie de SIDA commence à apparaître. L’origine de la maladie demeure inconnue : on ne lui trouve un nom qu’en 1982 et le virus HIV est identifié l’année suivante. La décennie précédente fut celle du scandale du Watergate (1974) et, à partir de là, du grand déballage, au travers des commissions d’enquête Church et Rockefeller, des agissements illégaux des agences de renseignement américaines. Le public apprend notamment que la CIA et le Pentagone ont conduit des expériences sur des êtres humains. Autant dire que la situation est propice aux spéculations les plus hasardeuses. Surtout, les relations Est-Ouest ne cessent de se détériorer avec l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en 1979 et l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche en 1981.

En juillet 1983, le KGB instrumentalise un obscur journal indien de gauche, Le Patriote, en y faisant publier une lettre anonyme dont l’auteur est présenté comme un « scientifique américain bien connu ». La lettre prétend que le SIDA a été développé dans un laboratoire secret d’armes biologiques à Fort Detrick, dans le Maryland. C’est faux. Ce qui est vrai en revanche, c’est que Fort Detrick abrite un institut de recherche médicale sur les maladies infectieuses dépendant de l’US Army et qu’y fut mené, jusqu’à la fin des années 1960, un programme de développement d’armes biologiques. Bien que Richard Nixon y mit définitivement fin en 1969, le texte paru dans la presse indienne affirme que le Pentagone n’a « jamais abandonné » son programme d’armes biologiques.

Les mêmes accusations paraissent, en octobre 1985, dans la Literaturnaya Gazeta, un organe de propagande soviétique fréquemment utilisé par le KGB. Le texte renvoie à la lettre anonyme parue deux ans plus tôt. L’épidémie de SIDA commence à gagner la Russie et la thèse d’un complot américain permet de trouver un bouc émissaire commode. En outre, ces fausses révélations permettent aux Soviétiques de détourner l’attention de leur propre programme d’armes biologiques révélé en février 1985 dans un rapport du gouvernement américain.

Mais il faut attendre l’année 1986 pour que la campagne de désinformation gagne en ampleur : un professeur de biologie à la retraite, Jakob Segal, publie un texte intitulé « Le SIDA, sa nature et ses origines », co-signé par son épouse et un troisième auteur, professeur à la retraite de l’Université Humboldt de Berlin (RDA). Ils y affirment que le virus a été mis au point artificiellement, à Fort Detrick, par un croisement des rétrovirus VISNA et HTLV-1. Selon les auteurs, des sujets humains volontaires ont probablement été infectés avec le virus du SIDA. Au bout de six à douze mois, aucun symptôme n’étant apparu du fait de la longue période d’incubation du virus, le Pentagone aurait conclu que le virus mis au point était inefficace et aurait relâché les volontaires dans la nature, causant le début de l’épidémie.

« The Truth », publication du United Front Against Racism and Capitalism-Imperialism (1986)

Diffusé massivement par la propagande soviétique, notamment lors de la huitième Conférence des Non-Alignés en septembre 1986, le « rapport Segal » fit le tour du monde. Jakob Segal fut présenté comme un scientifique français sans préciser qu’il était à la fois né en Russie et citoyen Est-Allemand afin de gommer toute proximité avec le bloc soviétique. On commença à lire dans la presse progressiste de dizaines de pays du monde que le SIDA avait été créé dans un laboratoire du Pentagone et que des prisonniers américains avaient été utilisés comme cobayes pour des expériences militaires. En 1986, une publication de la gauche anticapitaliste américaine, The Truth, dénonce : « Le SIDA est une guerre bactériologique du gouvernement américain contre les gays et les Noirs ». L’année suivante, une édition du rapport Segal est même proposée par la branche australienne de la Fondation Bertrand Russell pour la Paix. Ce n’est qu’en 1992, après l’effondrement de l’URSS, que le chef des services secrets russes, Evgueni Primakov, admit que le KGB était l’instigateur de l’opération Infektion.

Passés maîtres dans l’art de la dezinformatsiya, les Soviétiques avaient compris que miner la confiance en l’adversaire pouvait s’avérer particulièrement profitable. La désinformation constituait l’un des piliers de la doctrine soviétique dite des « mesures actives » (aktivinyye meropriatia dans la terminologie russe). Elle recouvrait tout un éventail de techniques et d’activités clandestines destinées à faire fuiter de fausses informations dans les médias étrangers. Comme le souligne Thomas Boghardt, « les Occidentaux concevaient ces opérations de désinformation comme des mensonges motivés politiquement mais les propagandistes du bloc soviétique pensaient que ces campagnes aidaient à mettre en lumière des vérités plus importantes en dévoilant la vraie nature du capitalisme. Ainsi, le KGB commença à répandre des rumeurs sur une implication du FBI et de la CIA dans l’assassinat du président Kennedy parce que les Soviétiques croyaient sincèrement que le complexe militaro-industriel américain était impliqué dans l’attentat ».

« La pratique du renseignement différait considérablement de part et d’autre du rideau de fer, poursuit Thomas Boghardt. Tandis que les services de renseignement occidentaux étaient le plus souvent chargés de rassembler des informations, leurs homologues soviétiques mettaient davantage l’accent sur des opérations de tromperie visant à l’influencer l’opinion ».

Quant au virus du SIDA, on sait qu’il a été décrit pour la première fois en 1981. L’Institut Pasteur rapporte que « grâce à des études rétrospectives sur des sérums zaïrois, la communauté scientifique a déduit que le virus était présent dès 1959 et s’était déjà répandu en Afrique entre 1970 et 1980. Il est possible que le VIH ait pu exister dans une population isolée avant de se disséminer en raison de l’urbanisation croissante du monde et de l’augmentation des flux de populations ».

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