Il y a un mois, le journaliste britannique publiait un reportage suggérant que l’attaque chimique de Douma avait été mise en scène. L’article, rapidement traduit en français et diffusé sur plusieurs sites conspirationnistes reprenant à leur compte la version du gouvernement syrien, est emblématique des manquements de son auteur à la plus élémentaire déontologie.

Robert Fisk sur Russia Today (capture d’écran, 2012)

Le journaliste britannique Robert Fisk est une célébrité dans le monde de la presse. Auteur de nombreux livres, invité à donner des cours dans des universités, il couvre depuis près de quarante ans le « Grand Moyen-Orient » (de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Iran). Il est basé depuis 1976 au Liban, d’où il exerce la fonction de grand reporter pour le journal anglais The Independent. Longtemps reconnu par ses pairs comme l’un des grands de la profession, admiré pour sa belle plume, il a néanmoins vu sa crédibilité décliner au fil des années en raison de ses partis pris systématiquement hostiles à l’Occident.

Rendant compte de son ouvrage La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005), paru en 2005, le journaliste Alain Frachon écrivait dans Le Monde : « Autant on le suit et on l’admire dans sa description des souffrances individuelles, son récit de l’horreur de la guerre, autant cette manière de désigner un unique bouc émissaire paraît simpliste, militante, indigne d’un diplômé en histoire de Trinity College. »

Deux ans plus tard, Robert Fisk signait dans The Independent un article intitulé « Moi aussi, je questionne la “vérité” du 11 septembre ». Se livrant à un douteux exercice d’équilibriste, il se désolidarisait, dans la première partie de son texte, des théoriciens du complot, allant jusqu’à les qualifier d’« exaltés », pour mieux valider ensuite l’essentiel de leur discours, reprenant notamment à son compte les principales « interrogations » mises en circulation par les tenants de la théorie du complot sur le 11-Septembre.

Lire, sur Conspiracy Watch : « Les “conspi-friendly” »

Les partis pris idéologique et politique de Robert Fisk l’ont ainsi amené à une pratique négligeant de plus en plus souvent la déontologie du métier. C’est ainsi qu’il en est arrivé, dans sa couverture du conflit syrien, à faire fi de plusieurs lois fondamentales du journalisme. Comme par exemple celle qui veut qu’on ne prenne pas pour argent comptant les déclarations d’un témoin parlant sous surveillance policière, qui plus est lorsqu’il s’agit de la police d’un régime dictatorial. Et que l’on prend avec des pincettes ce que dit un détenu surveillé par ses gardiens. Or Robert Fisk s’est distingué à plusieurs reprises pour ses reportages dans lesquels il piétinait tous ces principes déontologiques.

On notera, à ce propos, que le grand reporter de The Independent n’avait de cesse de railler ses confrères qui couvraient la guerre en Irak en se déplaçant « embedded » dans les véhicules des troupes américaines. Mais le même, en Syrie, ne se rend sur le terrain que sous couvert des forces gouvernementales. Ce que n’ont pas manqué de souligner les journalistes qui s’efforcent d’enquêter en toute indépendance, souvent au risque de leur vie.

Ainsi, en août 2012, arrivant avec les troupes de Bachar al-Assad dans la ville insurgée de Daraya, dans la banlieue sud de Damas, assurait-il que le massacre qui venait d’y être commis contre des civils était l’œuvre des rebelles. Sa source : des prisonniers surveillés par les militaires. Or la journaliste Janine Di Giovanni, qui avait quant à elle réussi à se rendre sur place et interroger des témoins hors de tout contrôle des forces du régime, publiait de son côté un article dans The Guardian contredisant celui de Fisk : les nombreuses personnes qu’elle avait interrogées, dont certaines lui avaient donné leurs noms, affirmaient que les quelque 500 personnes tuées en deux jours et demi avaient pour la plupart péri sous l’effet de tirs à la mitrailleuse depuis des hélicoptères (engins dont les rebelles ne disposent pas) et qu’ensuite militaires et miliciens chabiha avaient procédé à des exécutions de masse. Ces témoignages avaient été corroborés par Human Rights Watch à partir d’images satellites. Robert Fisk, lui, s’en était tenu à sa version innocentant le régime.

Dans un texte intitulé « L’aveuglement idéologique d’un grand reporter » publié dans Al-Hayat et traduit en septembre 2012 par Courrier International, l’écrivain syrien Yassin Al-Haj Saleh mettait gravement en cause le professionnalisme de Robert Fisk, lui reprochant de nier l’authenticité du soulèvement populaire contre le régime de Bachar el-Assad :

« Fisk joue le rôle de dissident face aux instances politiques et médiatiques occidentales. Il aime tourner en ridicule David Cameron et William Hague, se moquer de Barack Obama et de Hillary Clinton, dénigrer Angela Merkel… et mettre en doute les informations données par les médias occidentaux. L’égoïsme des puissances occidentales, les mensonges de la presse occidentale et son manque d’indépendance… [voilà ses thèmes de prédilection]. […] Il convient à Fisk, pas moins occidentalo-centré que les néoconservateurs américains les plus débridés, que la révolution apparaisse comme le résultat d’une conspiration occidentale ».

Ayant quasiment perdu toute crédibilité auprès de la communauté des grands reporters, et plus généralement de la presse occidentale, il est dorénavant devenu l’une des stars des organes de propagande en ligne de Moscou. Les communicants du Kremlin ont compris l’importance des articles signés d’un journaliste censé appartenir au camp opposé – celui des Occidentaux – mais dont les informations tronquées s’inscrivent parfaitement dans la mécanique de désinformation et d’intoxication visant à soutenir le camp pro-Bachar al-Assad.

Il n’est dès lors guère surprenant que Robert Fisk ait été massivement relayé par RT et Sputnik après son « reportage » pour The Independent consécutif à l’attaque chimique de Douma, le 7 avril dernier. Arrivé sur place quelques jours plus tard et escorté par les hommes du régime, il a interrogé un médecin qui, à l’en croire, a assuré qu’il n’y avait pas eu de victimes d’armes chimiques mais que des gens avaient suffoqué en raison d’un manque d’oxygène. Lequel aurait été dû à d’énormes nuages de poussière atteignant les caves où la population était réfugiée pour se protéger des bombardements.

Partagé par tous les sites conspirationnistes, le papier de Fisk a immédiatement suscité une critique en deux points. Tout d’abord le médecin interviewé n’avait pas été témoin direct de la situation qu’il rapportait. Ensuite, et surtout, il était évident que l’homme n’allait pas mettre en cause le régime alors qu’il était sous le contrôle de ses agents. Comme chacun sait, médecins, infirmiers et même pharmaciens ont été depuis 2012 les cibles systématiques des forces gouvernementales syriennes, non seulement parce qu’ils soignaient les blessés mais aussi parce qu’ils étaient les témoins gênants des exactions du régime. On connaît par ailleurs le sort – arrestations, tortures, exécutions – de celles et ceux qui ont dénoncé les méthodes du gouvernement syrien.

Robert Fisk ne peut prétendre ignorer que, vu les conditions dans lesquelles il a recueilli le témoignage qu’il a relaté, celui-ci n’a strictement aucune valeur. Sauf pour Damas et Moscou. Qui en ont fait le meilleur usage : nier l’attaque chimique sur Douma.

 

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