Il y a dix jours, la presse américaine a révélé que le candidat démocrate au poste de gouverneur de l’Ohio, Dennis Kucinich, avait perçu 20.000 dollars en contrepartie de sa participation à une conférence de soutien au régime du dictateur syrien Bachar el-Assad.

Dennis Kucinich sur Fox News (mai 2017 – capture d’écran YouTube/The Alex Jones Channel)

Dennis Kucinich, 71 ans, occupe une place particulière sur la scène politique américaine. Membre de la Chambre des représentants pendant 16 ans, cet ancien candidat à l’investiture du Parti démocrate pour les élections présidentielles de 2004 puis de 2008, réputé pour ses positions très à gauche et son tropisme pro-russe, brigue aujourd’hui le poste de gouverneur de l’Ohio.

Connu des spectateurs d’Alex Jones, apprécié des partisans de Ron Paul, Dennis Kucinich verse depuis plusieurs années dans une forme de complotisme bon teint, qui l’a amené à dénoncer l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur une possible ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016 comme une sorte de coup d’Etat de l’intérieur orchestré par l’« Etat profond », reprenant à son compte les éléments de langage des proches de Donald Trump. Au cours des dernières années, il n’a pas non plus hésité à mettre en doute la réalité de l’utilisation, par le régime de Bachar el-Assad, d’armes chimiques contre des populations civiles.

Depuis quelques jours, Kucinich fait face à une série de révélations selon lesquelles une organisation pro-syrienne lui aurait versé des milliers de dollars pour participer à une conférence à Londres en avril 2017, peu après que le régime syrien eut à nouveau utilisé des armes chimiques contre sa population civile à Khan Cheikhoun. Parmi ceux qui intervenaient aux côtés de Kucinich figuraient notamment des ministres syriens et un diplomate iranien.

C’est le site Cleveland.com qui, le 15 avril dernier, a rapporté que Dennis Kucinich avait reçu environ 20.000 dollars en provenance de l’« Association pour l’investissement dans les comités d’action populaire », une entité basée en Californie et agissant comme maison-mère du Mouvement de solidarité avec la Syrie. Cette dernière organisation est considérée par Médecins Sans Frontières et Amnesty International comme une organisation de façade à la botte du régime syrien.

Le trésorier de l’Association, Paul Larudee, a déclaré au Columbus Dispatch qu’il ne « se souciait pas qu'[Assad] soit oui ou non un dictateur ». Lors de la conférence de 2017, alors que Kucinich était payé pour parler à Londres, le même Mouvement de solidarité avec la Syrie diffusait des documents qualifiant l’attaque chimique de Khan Cheikhoun de « false flag » (« faux drapeau ») conçu pour nuire à l’image du régime syrien. Une expression déjà utilisée quelques années plus tôt par Kucinich sur son compte Twitter : dès avril 2013, il conseillait à ses abonnés de chercher les termes « Syria », « false flag » et « chemical weapons » sur Google pour comprendre ce qu’il se passait en Syrie. Quelques mois plus tard, l’homme politique interviewait le président Assad pour le compte de la très conservatrice chaîne de télévision américaine Fox News. Il a rencontré pour la dernière fois le dictateur syrien en janvier 2017, lors d’un voyage payé par un membre du Parti social-nationaliste syrien (PSNS), une formation promouvant une Grande Syrie et créée sur le modèle des partis fascistes européens.

Le Columbus Dispatch a également rapporté que le président de l’Association pour l’investissement dans les comités d’action populaire n’est autre que Kamal Obeid, un membre du bureau de l’organisation Architects & Engineers for 9/11 Truth (AE911Truth), qui promeut la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre 2001.

Sans doute pour tenter d’expliquer sa participation à cet événement, Kucinich décrit la conférence de 2017 – maladroitement intitulée « Syrie, six ans après : de la destruction à la reconstruction » comme une « conférence de paix ». Organisée par le Centre européen pour l’étude de l’extrémisme (EuroCSE), la conférence était officiellement présentée comme « la première conférence complète et sans précédent sur la Syrie au Royaume-Uni et en Europe au cours des six dernières années » au cours de laquelle, pourtant, nulle voix ne semblait devoir critiquer d’une manière ou d’une autre le régime au pouvoir à Damas.

Parmi les orateurs figuraient en particulier le ministre syrien de la réconciliation nationale, Ali Haidar, le ministre syrien du tourisme, Bishr Riyad Yaziji, et l’ambassadeur d’Iran auprès du Royaume-Uni, Hamid Baeidinejad.

Outre ces responsables syriens et iraniens, Kucinich – dont le discours d’ouverture proclamait que « les pays agresseurs ne peuvent pas continuer à tenter de renverser le gouvernement syrien sans risquer de déstabiliser leurs propres pays à leur tour » – a été rejoint par Peter Ford, l’ancien ambassadeur britannique en Syrie. Quelques semaines après la conférence, celui-ci a été identifié par The Telegraph comme le dirigeant d’une firme de lobbying dirigée par… le beau-père de Bachar el-Assad !

A leurs côtés, parmi d’autres, la baronne Cox, membre de la Chambre des Lords – qui a déclaré à Sputnik, un site contrôlé par le Kremlin, que « la Russie [faisait] de bonnes choses en Syrie » et  qu’elle « [recommandait] vraiment la position russe et la politique russe » – ainsi que Lord Hylton – que le Times of London a surnommé en 2017 « le super-défenseur d’Assad ».

Cependant, l’orateur le plus controversé de la conférence était sans doute un journaliste britannique dénommé Marcus Papadopoulos, membre du comité consultatif d’EuroCSE, dont le site internet souligne ses apparitions sur les chaînes publiques russes et iraniennes comme autant de « titres de gloire ».

Selon le Times of London, Papadopoulos « nie le génocide de Srebrenica, défend le régime d’Assad et suggère que le meurtre de la députée travailliste Jo Cox était “un complot” ». La sombre réputation de Papadopoulos n’a toutefois pas empêché Kucinich de poser pour plusieurs photos de poignées de mains avec lui.

Kucinich n’est pas le seul responsable politique américain à avoir défendu le régime de Bachar el-Assad et la Russie au cours des dernières années. Cependant, souligne Think Progress, c’est le seul homme politique de premier plan à avoir reçu des milliers de dollars pour cela.