Agacé par le manque de rigueur des conspirationnistes, le sceptique américain Robert Blaskiewicz a tenté de remonter à l’origine de l’expression "théorie du complot". Résultat : non, le terme n’a pas été créé dans le cadre d’une "opération psychologique" menée par la CIA. 80 ans avant la création de l’agence de renseignements, on utilisait déjà couramment l’expression "conspiracy theory" dans son sens actuel.

Récemment, on a vu surgir dans la complosphère l’affirmation selon laquelle l’expression “conspiracy theory” (« théorie du complot ») a été popularisée dans les années 1960 par la CIA pour discréditer ceux qui osaient remettre en question les conclusions de la Commission Warren (chargée d’enquêter sur l’assassinat du président Kennedy – NDT). Depuis cette « opération psychologique », le champ d’application de l’expression se serait étendu jusqu’à englober toutes sortes de mauvaises actions, avec pour effet que désormais tous les théoriciens du complot passeraient pour des fous. La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, c’était sous une forme un peu différente et c’est ce qui a attiré mon attention : il était affirmé que l’expression « théorie du complot » avait été inventée par la CIA. Vraiment ? On n’en avait jamais entendu parler avant les années 1960 ?

L’un des aspects les plus agaçants des théories du complot est leur propension à retourner en son contraire l’exigence de preuve à laquelle les sceptiques accordent tant d’importance (« des affirmations extraordinaires exigent des preuves extraordinaires ») : il semble que pour eux, un manque extraordinaire de preuves valide le caractère extraordinaire du complot. C’est là une façon de penser complètement dévoyée. Pire encore : les preuves qui infirment l’existence d’un complot deviennent des preuves que le complot est bien réel. Je soupçonne même fortement que le fait d’affirmer que « l’expression "théorie du complot" a été inventée par la CIA » est en soi une extension radicale de la théorie du complot elle-même. Le simple fait que tant de gens reconnaissent le caractère futile et improductif des théories du complot est, pour les théoriciens du complot, une preuve supplémentaire qu’ils sont en train de se rapprocher de la vérité.

Comme preuve de cette manipulation délibérée du langage, les théoriciens du complot s’appuient sur un document de la CIA datant de 1967 et rendu public en 1976 en vertu du Freedom of Information Act, le fameux document n°1035-960 (ci-contre). Pour résumer, ce document explicite un certain nombre d’éléments de langage dans lesquels les agents de terrain de la CIA peuvent piocher pour réfuter les théories du complot à l’étranger. Il donne aussi des conseils sur les endroits où ces arguments pourraient avoir le plus d’effets. Ce document a été publié dans le New York Times mais, afin de flatter leurs délires, les théoriciens du complot se sont persuadés que ce qu’ils font est l’objet d’un discrédit délibérément orchestré par des agents malfaisants plutôt que suscité par les failles inhérentes à leur argumentation.

L’idée que l’expression « théorie du complot » a été utilisée comme une arme rhétorique est connue depuis au moins 1997, mais elle a connu récemment un regain de popularité en raison de la publication du livre de Lance deHaven-Smith, intitulé La Théorie du complot en Amérique (University of Texas Press, 2013). Avec cette apparente caution universitaire qui leur a donné un semblant de légitimité (j’ai une opinion sur cette question, mais ce n’est pas le lieu pour la développer), les théoriciens du complot ont commencé à citer cet ouvrage comme argument d’autorité.

Prenons par exemple l’article écrit récemment par Kevin Barrett, intitulé «Selon de nouvelles études, les théoriciens du complot sont sains d’esprit ; ceux qui sont dupes de ce que dit le gouvernement sont agressifs et insensés», qui a été republié par Before It’s News (un site conspirationniste – NDT) sous le titre : «L’invention par la CIA de l’expression "théorie du complot" pour empêcher les questions sur l’assassinat de JFK est l’une des initiatives de propagande les plus réussies de tous les temps». Les arguments de Barrett ont bel et bien été réfutés par l’équipe du Skeptics’ Guide to the Universe (un podcast hebdomadaire sur les pseudo-sciences diffusé par la Société sceptique de Nouvelle Angleterre – NDT) le 27 juillet 2013, et je ne reviendrai donc pas sur les incroyables lacunes d’esprit critique dont le texte fait preuve (voir aussi, en français : "Nouvelle étude : les conspirationnistes ne vérifient jamais leurs sources" – NDT). Mais K. Barrett s’appuie aussi fortement sur le travail de L. deHaven-Smith :

« Ces deux découvertes sont développées dans le nouveau livre La Théorie du complot en Amérique, du spécialiste en sciences politiques Lance deHaven-Smith, publié au début de l’année par University of Texas Press. Le Professeur deHaven-Smith explique pourquoi les gens n’aiment pas être qualifiés de "théoriciens du complot" : "Ce terme a été inventé et largement répandu par la CIA pour discréditer ceux qui se posent des questions sur l’assassinat de JFK !" La campagne orchestrée par la CIA pour populariser le terme "théorie du complot" et faire de la croyance au complot un objet de moquerie et d’attaques doit être reconnue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire, malheureusement, l’une des initiatives de propagande les plus réussies de tous les temps » (c’est moi qui souligne).

Nous avons là une affirmation à propos de l’origine du terme «théorie du complot». Voilà un point sur leque
l il est facile de s’informer. Je n’attribuerais pas l’affirmation à L. deHaven-Smith. Je ne me souviens pas qu’il ait affirmé que cette expression ait été inventée par la CIA, seulement qu’elle a été utilisée délibérément par la CIA.

Une recherche rapide dans le Oxford English Dictionary – le dictionnaire Oxford en ligne – nous apprend que l’expression était déjà usitée dès mai 1964 :

C’était deux ans avant la diffusion du document 1035-960. Si on regarde la source, le magazine New Statesman, on trouve cette phrase dans un éditorial non signé, intitulé « Separateness », à propos de la transition récente du London Magazine d’une ligne éditoriale exclusivement littéraire vers une approche plus interdisciplinaire des arts.

Donc, non : la CIA n’a pas inventé l’expression «théoricien du complot». Mais cela m’a poussé à me demander jusqu’où je pourrais remonter pour retracer l’utilisation d’un terme comme «théorie du complot». Le recours au dictionnaire Oxford pour dater l’apparition de nouveaux mots est une option peu satisfaisante, l’exemple le plus ancien d’une définition que l’on est susceptible d’y trouver ayant très peu de chances d’être la première occurrence du mot en question ; ce ne sera peut-être même pas sa première occurrence écrite. Ce sera simplement l’exemple le plus ancien qu’auront trouvé les lexicographes du dictionnaire. Néanmoins, nous utiliserons le dictionnaire Oxford comme point de départ, et nous accepterons l’idée que le mot doit au moins être aussi ancien que le premier exemple répertorié par le dictionnaire.

L’apparition la plus ancienne de l’expression «théorie du complot» dans le dictionnaire Oxford date de 1909, dans un article de l’American Historical Review :

Cette phrase se trouve dans le compte-rendu fait par John Allen de l’ouvrage de P. Ormon Ray, L’abrogation du compromis du Missouri : son origine et ses auteurs. La phrase qui suit est assez claire quant au fait que l’expression est utilisée dans un sens moderne : « Aucun nouveau manuscrit n’a été découvert pour appuyer cette théorie, mais les preuves qu’on a pu trouver ici et là ont été répertoriées dans ce volume. » (836)

Bien que le dictionnaire Oxford soit généralement considéré comme l’ouvrage de référence, on peut en fait remonter encore plus loin dans la chronologie en utilisant un outil plus récent : Google Books. «Théorie du complot» est un terme vraiment ancien. En mai 1890, une revue théosophique intitulée The Path a tenté de réfuter les critiques formulées par la Society for Psychical Research à l’encontre d’Helena Blavatsky [fondatrice de la Société théosophique – NDT]. En effet, la Society for Psychical Research avait découvert que H. Blavatsky s’appuyait sur un véritable réseau d’informateurs pour avoir ses soi-disant visions « psychiques ». The Path rejetait l’accusation en arguant qu’il s’agissait d’une « théorie du complot ». En 1881, l’expression apparaît dans le Rhodes’ Journal of Banking : « Comme preuve de l’existence d’un complot, cette démonstration est pathétique, et quoi qu’il arrive, cette accusation est ridicule, puisque nul n’est besoin de théorie du complot pour expliquer les faits. » Il semble que le monde de la finance ait toujours été visé par les théories du complot.

On peut trouver une référence encore plus ancienne à l’expression «théorie du complot» dans la littérature médicale de 1870, lors d’un débat public sur l’augmentation du nombre des asiles et le traitement des détenus au Royaume-Uni. Le point qui faisait débat était les ecchymoses et les côtes cassées fréquentes chez les patients des asiles. S’agissait-il de blessures que les patients et détenus s’étaient infligées par accident, était-ce un effet des méthodes de contrainte physique utilisées, ou bien était-ce le résultat des mesures punitives ou même préventives mises en œuvre pour faciliter l’obéissance ? Le résultat du débat n’est pas clair, mais selon les recherches effectuées par Ian A. Burney, le Lancet s’opposait au Journal of Mental Science. Le romancier Charles Reade, qui militait en faveur d’une réforme des prisons et des asiles, écrivit une lettre aux rédacteurs de la Pall Mall Gazette à propos des méthodes de contrôle utilisées dans les asiles en janvier 1870 – qu’il avait découvertes en faisant des recherches pour un roman sur les asiles privés intitulé Hard cash. Reade affirmait que les preuves qu’il détenait étaient « des preuves plus importantes que ce que les enquêteurs officiels avaient bien voulu accepter. Ils s’étaient trop fiés au personnel médical et autres personnels de service des asiles, qui avaient intérêt à dissimuler des vérités dérangeantes et à repeindre ces enfers en rose » (19). Les preuves étaient les témoignages d’anciens patients et gardiens:

« Les anciens gardiens étaient tous d’accord là-dessus : les gardiens savent briser les os d’un patient sans causer d’ecchymoses sur la peau ; et les médecins ont été trompés de manière répétée. Pour utiliser mes propres mots, on peut inf
liger des coups d’une force terrible avec les genoux, si les os du tortionnaire sont épais et pointus et que ce denier est habillé, sans laisser de marques sur la peau de la victime. Le patient réfractaire est jeté à terre et le gardien lui marche dessus en étant lui-même à genoux. Il saute même sur son corps, toujours à genoux, jusqu’à ce que le patient soit complètement brisé. Si un os ou deux est cassé au passage, cela importe peu au gardien : personne n’écoute un fou qui se plaint d’une blessure. »
(19)

Le Journal of Medical Science a répondu à ces allégations le mois suivant:

« Je pense qu’on doit admettre qu’il y a eu de réelles difficultés, ou bien elles n’auraient pas été évoquées avec une hypothèse d’explication aussi extrême que celle qui est avancée dans la Pall Mall Gazette par un romancier connu – une hypothèse qui semble avoir toutes les caractéristiques pour figurer dans un roman à sensation. » (139)

En comparant l’hypothèse de Reade à une autre, la revue remarque :

« La théorie du Docteur Sankey pour expliquer ces blessures au thorax qui ont touché les patients des asiles mérite toute notre attention. Elle est du moins plus plausible que la théorie du complot de M. Charles Reade. » (141)

Cette utilisation de l’expression «théorie du complot» est, je pense, comparable à l’usage contemporain.

Il est clair que l’expression «théorie du complot» a toujours revêtu une forte dimension critique. Les tenants d’une connaissance « alternative » ont raison lorsqu’ils disent qu’il est possible de discréditer quelqu’un à tort en le qualifiant de « théoricien du complot ». Mais ils doivent aussi se souvenir que ce n’est pas parce qu’on dit que quelqu’un est un théoricien du complot qu’il n’en est pas un.

Source :
* Robert Blaskiewicz, “ Nope, It Was Always Already Wrong ”, Committee for Skeptical Inquiry, August 8, 2013. Traduction française : Sophie Mazet pour Conspiracy Watch. Bob Blaskiewicz est un contributeur régulier de sites et blogs sceptiques américains (CSICOP.org, VirtualSkeptics.com, SkepticalHumanities.com, etc.). Il est chargé de cours invité à l’Université du Wisconsin-Eau Claire où il est spécialisé dans la critique des mythes complotistes et du paranormal.