Saviez-vous que, contrairement à leurs détracteurs, les amateurs de théories du complot sur Internet ne vérifient jamais leurs sources ? C’est aujourd’hui prouvé grâce à une étude publiée par les chercheurs en psychologie sociale Michael J. Wood et Karen M. Douglas de l’Université de Kent (Royaume-Uni).

Vous n’y croyez pas ? Vous avez raison de vous méfier. Car si vous consultez l’étude de Wood & Douglas, vous vous rendrez compte qu’elle ne dit rien de tel, ni de près, ni de loin. En revanche, que les conspirationnistes ne vérifient pas toujours leurs sources est le genre de conclusion à laquelle vous pourriez être légitimement tenté d’arriver si vous avez observé la complosphère au cours des trois dernières semaines et la manière dont les résultats de l’étude de Wood & Douglas y ont été médiatisés.

Sains d’esprit

Un texte mis en ligne le 12 juillet 2013 sur le site GlobalePresse.com cherche en effet à faire accroire qu’il serait désormais scientifiquement prouvé que les conspirationnistes sont plus sains d’esprit que leurs détracteurs. La «bonne nouvelle» s’est rapidement diffusée sur les réseaux sociaux et une grande partie du web conspirationniste. On retrouve le texte sur Egalité & Réconciliation (le site d’Alain Soral), sur Sott.net (de Laura Knight-Jadczyk), sur LesMoutonsEnragés.fr, Planète-Révélations.com et une myriade d’autres sites web complotistes. Sur le forum conspirovniscience, un fil de discussion a été ouvert intitulé : «Oui, les conspirationnistes sont sains d’esprits, une nouvelle étude psychologique le prouve». Un intervenant note d’ailleurs que cette étude constitue «un argument de poids à avancer lors d’une éventuelle future discussion»

Le texte dont il est question (« Nouvelle étude: les "conspirationnistes" sont sains ; les suiveurs des gouvernements sont fous, hostiles ») est la traduction en français d’un article publié à l’origine sur le site de PressTV, la chaîne de télévision anglophone d’Etat iranienne, réputée pour propager toutes sortes de fausses informations à caractère complotiste (lire notamment : Neda Agha-Soltan : retour sur une théorie du complot ; La chaîne iranienne Press TV prise en flagrant délit d’intox complotiste ; Le massacre de Newtown vu par les conspirationnistes ; Israël accusé de voler des organes en Haïti).

L’auteur du texte, Kevin Barrett, est un activiste bien connu de la mouvance conspirationniste américaine. Inlassable contempteur du «Grand Mensonge du 11-Septembre», il s’est illustré au cours des dernières années pour avoir écrit que les attentats du 11 septembre 2001 ont été annoncés à l’avance dans un épisode du dessin animé Les Simpsons (lire : ”Les Simpsons étaient-ils au courant des attentats du 11-Septembre ?”) ainsi que pour sa complaisance à l’égard des thèses niant l’existence des chambres à gaz. Il a, sans surprise, participé en février 2013 à la 3ème Conférence internationale sur l’Hollywoodisme à Téhéran, à l’invitation des autorités de la République islamique d’Iran.

Des «fanatiques hostiles»

Dans son article de PressTV, Kevin Barrett affirme que l’étude de Wood & Douglas démontre que «ceux qui sont étiquetés "conspirationnistes" apparaissent plus sains que ceux qui acceptent les versions officielles des événements». «En bref, poursuit-il, la nouvelle étude de Wood & Douglas suggère que le stéréotype négatif du conspirationniste – un fanatique hostile scotché à la vérité de sa propre théorie marginale – décrit avec précision les gens qui défendent la version officielle du 11 septembre, pas ceux qui la contestent ».

Barrett ne prend évidemment pas la peine d’insérer le moindre lien hypertexte pouvant faciliter les recherches d’un lecteur qui aurait le scrupule de se reporter à l’étude de Wood & Douglas pour approfondir le sujet. Et pour cause : l’étude de Wood & Douglas ne suggère absolument pas cela ! Kevin Barrett en a complètement dénaturé les conclusions. Au point que Michael J. Wood, le doctorant en psychologie sociale qui a co-signé l’étude, a été obligé d’intervenir publiquement pour désavouer la lecture «extrêmement biaisée» qu’avait fait Barrett de son travail. L’affaire est très bien résumée sur son blog par Steven Novella, président de la New England Skeptical Society.

Publiée le 8 juillet 2013, l’étude de Wood & Douglas (1) porte sur l’analyse des discussions virtuelles qui s’engagent entre internautes dans la partie «commentaires» d’articles de presse publiés sur Internet et relatifs aux attentats du 11 septembre 2001, sujet propice à l’expression de convictions complotistes (2). Barrett prend prétexte que les commentaires sur lesquels porte l’étude sont majoritairement complotistes – ce qui «est probablement vrai des commentaires laissés sur quelques articles de presse mais pas du tout en général» précise Michael Wood – pour en tirer la conclusion que les complotistes sont devenus majoritaires dans la population, ce qui relève de la plus pure extrapolation. En effet, Barrett ne formule à aucun moment l’hypothèse que les partisans de la théorie du complot, parce qu’ils sont plus m
otivés que les autres
, puissent poster davantage de commentaires sur les questions qui leur tiennent à cœur.

Si Wood & Douglas découvrent que les arguments des «anti-théorie du complot» – qualifiés dans l’étude de «conventionnalistes» – tendent à avoir un ton plus hostile, cela ne fait pas d’eux pour autant des «fanatiques hostiles» comme le laisse entendre Kevin Barrett : non seulement le mot «fanatique» n’est pas utilisé une seule fois dans toute l’étude mais surtout, les résultats de celle-ci ne permettent en rien de soutenir une telle affirmation. Ainsi, sur une échelle de 1 à 5 (où 1 = pas du tout hostile et 5 = extrêmement hostile), les conspirationnistes obtiennent la note de 1,43 et les conventionnalistes celle de 2,07.

Evidemment, pour s’en rendre compte, les dizaines de blogueurs et administrateurs de sites web qui ont relayé le texte de Kevin Barrett aurait dû se livrer à un travail fastidieux : lire l’étude de Wood & Douglas. Ils se seraient rendu compte qu’elle tend bel et bien à accréditer l’existence d’une «vision du monde conspirationniste sous-jacente» dans laquelle les détails de telle ou telle théorie du complot importent finalement beaucoup moins que le «rejet généralisé des explications officielles» et la croyance primordiale dans un complot. C’est d’ailleurs à une conclusion similaire qu’étaient parvenus les mêmes chercheurs dans un travail antérieur (3).

Notes :
(1) Michael J. Wood & Karen M. Douglas, « “What about building 7?” A social psychological study of online discussion of 9/11 conspiracy theories », Frontiers in Psychology, 4:409, 8 juillet 2013.
(2) L’analyse a porté sur un échantillon de 2174 commentaires postés sur les sites d’ABC News, de CNN, du Daily Mail et du Independent. N’ont été retenus que les commentaires argumentant pour ou contre la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre 2001. Les deux tiers des commentaires sélectionnés ont été caractérisés par les auteurs de l’étude comme «conspirationnistes» et le reste comme «conventionnalistes».
(3) Michael J. Wood, Karen M. Douglas & Robbie M. Sutton, « Dead and Alive: Beliefs in Contradictory Conspiracy Theories », Social Psychological and Personality Science, 25 janvier 2012.

Voir aussi :
* Philippe Huneman, « Tous les clichés du complotisme… », Mediapart, 25 juillet 2013.