Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (1/4)
Conspiracy Watch : Dans votre dernier ouvrage, Court traité de complotologie (Mille et Une nuits), vous vous proposez d’exposer les grandes lignes d’une étude des représentations et des récits complotistes. En 2005, vous publiiez La Foire aux Illuminés (Fayard/Mille et une nuits). Pourquoi un nouveau livre sur les théories du complot, huit ans après ?

Pierre-André Taguieff : À la suite de La Foire aux Illuminés et du petit essai complémentaire que j’ai publié l’année suivante, L’Imaginaire du complot mondial, j’ai donné plusieurs interviews et prononcé plusieurs conférences qui m’ont permis de répondre aux questions et aux objections des auditeurs et des lecteurs. J’ai ainsi fait l’inventaire de ce qui me restait à étudier ou à clarifier dans le champ de ce qu’on appelle « théories du complot ». Puis, à l’occasion d’une journée d’étude autour de mes travaux « complotologiques », organisée à l’Université libre de Bruxelles le 19 mai 2009, j’ai rédigé l’esquisse d’un nouvel ouvrage sur la question, privilégiant l’exposé et l’examen critique des approches savantes de la pensée conspirationniste, dues aux historiens (en particulier les historiens des idées), aux sociologues, aux politistes, aux anthropologues, aux spécialistes de psychologie sociale ou de psychologie cognitive. Cette esquisse, « La pensée conspirationniste. Origines et nouveaux champs », a été publiée dans l’ouvrage dirigé par Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas, Les Rhétoriques de la conspiration (Paris, CNRS Éditions, 2010), qu’il faut saluer comme le premier ouvrage collectif de haute tenue consacré en langue française aux « théories du complot ».

Au cours de la période 2005-2012, de nombreux travaux de recherche ont été consacrés à la pensée conspirationniste (j’en donne une idée dans la bibliographie importante du Court traité de complotologie). Leur lecture systématique m’a conduit à revoir ou à préciser certaines de mes hypothèses ou certains de mes modèles théoriques. J’ai présenté une partie des résultats de ces travaux dans ma contribution (« Réflexions sur la pensée conspirationniste ») au dossier « Le complot dans l’imaginaire politique contemporain » publié dans l’excellente revue Raison publique (n° 16, juin 2012). Parallèlement, j’ai poursuivi mes recherches sur les Protocoles des Sages de Sion, tant sur les circonstances de la fabrication du célèbre faux que sur ses usages idéologico-politiques d’extension planétaire, exploration à vrai dire interminable. Car, outre le fait que sa diffusion internationale est loin d’avoir cessé, l’on doit reconnaître que de nombreux points obscurs demeurent sur les origines du faux. En témoigne le film documentaire sur l’histoire des Protocoles des Sages de Sion, film réalisé par Barbara Necek et diffusé en avril 2008 sur Arte, dont j’ai été le co-scénariste et le conseiller scientifique – occasion de « tester » quelques-unes de mes idées directrices. J’ai exposé les résultats de ces recherches sur les Protocoles dans plusieurs contributions à des revues ou à des ouvrages collectifs, par exemple dans le recueil publié sous la direction d’Anthony Rowley, Les plus grands mensonges de l’histoire (coll. « Pluriel », juin 2011). En 2012, tout en terminant un monumental Dictionnaire historique et critique du racisme (paru en mai 2013, sous ma direction, aux PUF, où j’ai rédigé les articles « Théorie(s) du complot » et « Mythe du “complot judéo-maçonnique” »), j’ai travaillé à la rédaction du Court traité de complotologie, qui a finalement pris la forme de deux essais complémentaires, l’un plus théorique (sur les modèles d’intelligibilité de la mentalité complotiste), l’autre plus historique (sur les origines et les avatars du mythe moderne par excellence qu’est le « complot judéo-maçonnique », où je reviens bien entendu sur les Protocoles). Une première version de cet essai a été publiée sous le titre « L’invention du “complot judéo-maçonnique”. Avatars d’un mythe apocalyptique moderne », dans le n° 198 (mars 2013) de la Revue d’histoire de la Shoah.

Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (1/4)
Le Court traité, dans ma perspective, constitue à la fois un bilan provisoire de mes recherches et un ouvrage destiné à un public cultivé qui, s’interrogeant légitimement sur l’actuelle vague (mode ?) complotiste, se montre désireux de partir de problèmes bien posés, et, pour les esprits les plus exigeants, de connaître la littérature savante (pour l’essentiel de langue anglaise) sur les « théories du complot ». En prolongeant les recherches pionnières, en France, des historiens Léon Poliakov et François Furet, du politiste Raoul Girardet, du sociologue Raymond Boudon et du psychologue social Serge Moscovici, l’un de mes objectifs, depuis mon ouvrage sur Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux (Paris, Berg International, 1992, 2 vol. ; nouvelle éd. remaniée en 1 vol., Berg International/Fayard, 2004), a été de constituer la pensée conspirationniste en objet d’investigation scientifique, d’en faire un champ de recherche susceptible d’inspirer des travaux universitaires de qualité, capables de rivaliser avec les productions anglo-saxonnes. La réalisation de ce projet est en bonne voie. Il devient de plus en plus difficile, dans l’espace public, de diffuser des récits conspirationnistes sans rencontrer d’obstacles, sans déclencher des tirs de barrage. Un Dieudonné, un Meyssan ou un Soral en savent quelque chose. Et de plus en plus difficile aussi de se contenter de quelques clichés sur la question. C’est pourquoi la vulgarisation, par les médias, des résultats des recherches savantes sur les « théories du complot » me paraît constituer un enjeu de grande importance.

C. W. : Comment définissez-vous ce qu’on appelle « théorie du complot » ?

P-A T. : L’expression « théorie du complot » est passée dans le vocabulaire courant, mais elle n’en reste pas moins critiquable. C’est pourquoi je l’emploie en la mettant entre guillemets. Rappelons tout d’abord qu’on entend ordinairement par « théories du complot » (conspiracy theories) les explications naïves – ou supposées tel
les -, s’opposant en général aux thèses officiellement soutenues, qui mettent en scène un groupe ou plusieurs groupes agissant dans l’ombre ou en secret, les conspirateurs étant accusés d’être à l’origine des événements négatifs ou troublants dotés d’une signification sociale – de la catastrophe naturelle dénoncée comme non naturelle à la mort accidentelle, jugée comme telle douteuse, d’un personnage célèbre, en passant par les assassinats politiques, les révolutions sanglantes et les attentats terroristes.

Plutôt que de « théorie du complot » (au singulier), je préfère parler de mentalité conspirationniste ou encore de pensée conspirationniste (ou complotiste). Et plutôt que de « théories du complot » (au pluriel), je préfère parler de récits conspirationnistes (ou complotistes). Pour simplifier, je dirais qu’il s’agit d’interprétations paranoïaques de tout ce qui arrive dans le monde. Précisons. Dans l’expression mal formée « théorie du complot », le « complot » est nécessairement un complot fictif ou imaginaire attribué à des minorités actives (groupes révolutionnaires, forces subversives) ou aux autorités en place (gouvernements, services secrets, etc.). Il est présenté par celui qui y croit comme l’explication d’un événement inattendu ou perturbateur, mais il fonctionne en même temps comme une mise en accusation. Il ne s’agit pas d’une « théorie » élaborée sur le modèle des théories scientifiques, mais d’un mode de pensée ou d’une mentalité proche de la paranoïa, attribué à un sujet qu’on veut ainsi disqualifier, et d’un type de récit à la fois explicatif et accusatoire fondé sur la croyance à un complot imaginaire. Ce récit se présente comme une interprétation fausse ou mensongère d’un événement traumatisant ou inacceptable. Il peut être plus ou moins élaboré et son champ d’application plus ou moins vaste : on passe ainsi de la peur d’un complot, de la rumeur de complot ou de l’hypothèse du complot, face à un événement énigmatique ou scandaleux, à une idéologie du complot, censée expliquer l’évolution d’un système social, voire à une mythologie du complot, postulant que le complot est le moteur de l’Histoire.

Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d’indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. Les indices à leur tour sont transformés en preuves, ce qui permet aux « théoriciens » du complot de donner une allure rationnelle, voire « scientifique » à leurs récits explicatifs – faussement explicatifs. Ces récits mêlent ainsi l’irrationnel au rationnel. Ce qui fut appelé le « style paranoïde » ou « paranoïaque » par l’historien américain Richard Hofstadter se rencontre dans toutes les formes de discours conspirationniste.

Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (1/4)
Penser les événements historiques selon le schème du complot, c’est les concevoir comme les réalisations observables d’intentions conscientes. Dans cette perspective, celle de la « thèse du complot » ou de la « théorie du complot », expliquer un phénomène par ses causes, c’est identifier le sujet individuel ou collectif porteur de l’intention qui se serait réalisée dans l’Histoire. Ces sujets, individuels ou groupaux, sont conçus comme des agents dont les intentions ou les visées ont une valeur ou une fonction causale. Ils sont censés agir selon leurs intérêts, le plus souvent dissimulés. Dès lors, l’explication d’un phénomène social implique d’identifier les desseins ou les plans cachés d’un individu ou d’un groupe, qui constitueraient sa cause nécessaire et suffisante. Il s’agit d’identifier les individus ou les groupes censés avoir intérêt à ce que tel événement ou tel phénomène social se produise. D’où la question du type « À qui profite… ? » (tel crime, une guerre, une révolution, mais aussi l’École, la Justice, la Culture, etc.), toujours posée par les « théoriciens » du complot.

C. W. : Comment fonctionne la pensée conspirationniste ?

P-A T. : Les récits conspirationnistes accusatoires sont structurés selon quatre principes ou règles d’interprétation :

1. Rien n’arrive par accident. Rien n’est accidentel ou insensé, ce qui implique une négation du hasard, de la contingence, des coïncidences fortuites. L’abbé Barruel donne, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, la formulation canonique de la lecture conspirationniste de l’histoire moderne au XVIIIe siècle, en tant qu’elle devait aboutir à la Révolution française, effet et preuve du prétendu « complot maçonnique » :

« Dans cette Révolution française, tout jusqu’à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices aux complots. »

Toute trace de hasard est ainsi éliminée de l’Histoire. Tout s’explique par les complots et les mégacomplots.

2. Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées. Plus précisément, d’intentions mauvaises ou de volontés malveillantes, les seules qui intéressent les esprits conspirationnistes, voués à privilégier les événements malheureux : crises, bouleversements, catastrophes, attentats terroristes, assassinats politiques. Comme le note Karl Popper, « selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite ».

3. Rien n’est tel qu’il paraît être. Tout se passe dans les « coulisses » ou les « souterrains » de l’Histoire. Les apparences sont donc toujours trompeuses, elles se réduisent à des mises en scène. La vérité historique est dans la « face cachée » des phénomènes historiques. Dans la perspective conspirationniste, l’historien devient un contre-historien, l’expert un contre-expert ou un alter-expert, un spécialiste des causes invisibles des événements visibles. Il fait du démasquage son opération cognitive principale. Dès lors, l’histoire « officielle » ne peut être qu’une histoire superficielle. La véritable histoire est l’histoire secrète. Les auteurs conspirationnistes « classiques » (par exemple Julius Evola) citent volontiers ce passage de Balzac, extrait des Illusions perdues : « Il y a deux Histoires : l’histoire officielle, menteuse qu’on enseigne, l’Histoire ad usum Delphini (2) ; puis l’Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une Histoire honteuse. »

4. Tout est lié ou connecté, mais de façon occulte. « Tout se tient », disent-ils. Derrière tout événement indésirable, on soupçonne un « secret inavouable », ou l’on infère l’existence d’une « ténébreuse alliance ». Les forces
qui apparaissent comme contraires ou contradictoires peuvent se révéler fondamentalement unies, sur le mode de la connivence ou de la complicité. La pensée conspirationniste postule l’existence d’un ennemi unique : elle partage avec le discours polémique la reductio ad unum des figures de l’ennemi. Celui-ci reste caché, et ne se révèle que par des indices. C’est pourquoi il faut décrypter, déchiffrer à l’infini. L’une des plus originelles formulations de ce principe se trouve dans le fragment 54 (selon Diels) d’Héraclite : « L’harmonie cachée vaut mieux que l’harmonie visible. »

On peut ajouter une cinquième règle, celle de la critique, ainsi formulée par Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas : « Tout doit être minutieusement passé au crible de la critique. » Cette règle peut se formuler par exemple par l’énoncé : « Au début, je n’y croyais pas mais j’ai dû me rendre à l’évidence. » La règle de la critique a pris une grande importance dans les plus récentes « théories du complot », par exemple celles qui consistent à attribuer les attentats du 11-Septembre à un « complot gouvernemental ». On pourrait appliquer aux « théoriciens » qui traitent du 11-Septembre selon la méthode de l’hypercritique la fameuse remarque de Shakespeare : « Il y a beaucoup de méthode dans cette folie. »

Lire la deuxième partie.

Notes :
(1) Directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff est philosophe, politiste et historien des idées. Derniers ouvrages parus : Court traité de complotologie, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2013 ; (direction), Dictionnaire historique et critique du racisme, Paris, PUF, 2013.
(2) Une histoire « à l’usage du dauphin », c’est-à-dire édulcorée.